Skip to main content

Full text of "Revue de philologie française"

See other formats




Univ.of 
Toronto 
LisRARY 



REVUE 

DE 

PHILOLOGIE FRANÇAISE 

ET DE LITTÉRATURE 



Tout ce qui concerne la rédaction doit être adressé à 
M. CLÉDAT, professeur à l'Unit ersitè de Lyon. 

Tous /'-.s- ouvrages adressés à la Direction de la Revue sont 
mentionnés. Cens qui sont envoyés en double exemplaire font 
l'objet d'un compte vendu . 

SYSTEM Y ORTHOGRA PHIQUE 

Dk la revue de philologie française 

1. — Remplacer pars Vas final valant s, sauf dans les noms propres 
01 noms de liens. 

2. — Écrire par .« ou - deusième, troisième, sixième, disième, 
dizaine, ou deuxième, etc. 

3. — A l'indicatif présent des verbes en re, oir et ('/•, terminer 
toujours par un l la troisième personne du singulier, et. 'supprimer 
toute consonne qui ne se prononce pas devant l's des drus premières 
personnes el devant le t de la troisième : je m'assiés, il s'assiet; je 
n, us, il cout; je prens, il prent; je />cr.<, il péri; je concains, il 
concaint; je permès, je combas, j'interrons. 

4. — Ne jamais redoubler 17 ni le / dans les verbes en eler el en eter. 

5. — Ne jamais faire l'accord du participe quand le complément 
direc esl le pronom en, et quand le participe est suivi d'un in 
sans préposition ou d'un prédicat. Faire ou ne pas faire l'accord, 
sans \ attacher aucune importance, pour les participes romr i 
qu'ils -nient prisau propre ou au figuré. 

Ce programme vise, non à simplifier l'orthographe, mais 
à la rendre plus correcte; il se trouve d'ailleurs qu'en deve- 
nant plus rationnelle, elle devient aussi plus facile; car notre 
réforme, bien que partielle, supprime déjà une vingtaine de 
règles, exceptions ou remarques des grammaires, qui ne 
peuvent se justifier par aucun argument sérieus. Les personnes 
qui concevraient des doutes sur la légitimité de telle ou telle 
modification sont priées de se reporter aus fascicules de la 
Récite de Philologie française, où chaque article du pro- 
gramme est proposé et discuté (tome III, page 270; tome IV, 
pages 85, 153, 161, 235; tome V, pages 81 et 308). 

Les premiers adhérents ont été MM. Michel Bréal. Edouard Hervé, 
Francisque Sarcey, Paul Passy, Camille Chabaneau, Louis Havet. 
Charles Lebaigue, Ferdinand Brunot, Eugène Monseur, etc. 



Nous recommandons particulièrement aus directeurs de 
Périodiques, favorables à la réforme, la mise en pratique de 
l'article 1, qui n'exige aucun effort d'attention de la part de 
MM. les Protes. 

Dans sa Grammaire historique posthume, Arsène Darmesteter dit 
excellemment : « C'est à une succession d'erreurs qu'est due la 
fâcheuse habitude de l'orthographe moderne de noter par x presque 

toute s qui suit un u Il serait grand temps qu'une orthographe plus 

correcte et plus simple rétablit partout Y s finale à la place de cette x 
barbare. » 



*"■■ 



R fi VUE 



DE 



PHILOLOGIE FRANÇAISE 

ET DE LITTÉRATURE 



RECUEIL TRIMESTRIEL 

PUBLIÉ PAR 

Léon CLÉ DAT 

PROFESSEUR A L'UNIVERSITÉ DE LYON 






Tome XIX — 1905 





PARIS (2 ) 

LIBRAIRIE EMILE BOUILLON, ÉDITEUR 

67, RUE DE RICHELIEU, AU PREMIER 

(Tous droits réservés) 



Sacti 



on doit ô^-c, \Aress. 



% 






LA SIMPLIFICATION ORTHOGRAPHIQUE 



La Commission constituée en 1903, par arrêté ministériel, pour 
étudier les simplifications à apporter à l'orthographe dans l'ensei- 
gnement de la langue française et les examens, a terminé ses 
travaus en juillet 1901. Nous donnons ci-après le rapport adressé 
au Ministre de l'Instruction publique par son président, M. Paul 
Meyer, membre de l'Institut et directeur de l'École des Chartes. 

Monsieur le Ministre, 

Par arrêté en date du 11 février 1903 vous avez 
constitué une Commission chargée de préparer un 
projet de simplification de l'orthographe d'usage ' . Cette 
Commission, qui s'est réunie pour la première fois le 
25 juin 1903, n'a pas tenu moins de vingt séances. 
Elle a examiné méthodiquement les questions que sou- 
lève l'orthographe officielle, dont l'irrégularité et la 
complication ont suggéré à beaucoup de bons esprits 
l'idée d'une réforme \ Elle a adopté, après de longues 

1. Cette Commission était composée de MM. Bernés, Clairin, 
Comte, Croiset, Devinât, Gréard, Meyer, membres du Conseil 
supérieur de l'Instruction publique, Havet, de l'Institut, Brunot 
et Thomas, professeurs à l'Université de Paris, Carnaud et 
Cornet, députés. L'arrêté ministériel qui l'a formée a été pris à 
la suite d'un vœu déposé par MM. Belot, Bernés, Clairin et 
Devinât dans la séance tenue par le Conseil supérieur de l'Ins- 
truction publique le 5 décembre 1901. Elle a été présidée par 
M. P. Meyer, M. Clairin remplissant les fonctions de secré- 
taire. 

2. Voir, pour l'histoire des tentatives de réforme orthogra- 
phique, les Observations sur l'orthographe ou orio-grajîe fran- 
çaise, suivies d'une histoire de lu réforme orthographique depuis 

1 



2 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

discussions, dos solutions qu'elle m'a chargé de résu- 
mer dans Le présent rapport. 

Mais, avant d'entrer en matière, il esl nécessaire 
d'indiquer quels sonl les principes qui ont guidé la 
Commission dans l'œuvre que vous lui avez confiée. 

L'orthographe idéale serait celle qui figurerait cha- 
que sonparun signeunique, etqui par conséquent dispo- 
serait d'un nombre de signes égal aunombredes sonsà 
noter. Cette conception du caractère el de l'objet de 
l'orthographe n'a évidemment rien de chimérique. Tou- 
tefois, appliquée;! l'orthographe française, elle ne sau- 
rait aboutir a dr< résultats pratiques qu'à la condition 
de modifier d'abord en une assez grande mesure notre 
alphabet. 

La Commission n'avait point qualité pour entrepren- 
dre ce travail: le but assigné a ses études était plus 
rapproché et comportait des solutions immédiatement 
applicables. Elle n'avait pas a réformer notre ortho- 
graphe en la constituant sur des bases rationnelles. 
Elle devait simplement travailler a la simplifier, c'est- 
à-dire, dans les eas où divers modes ont été employés 
pour la représentation d'un son, choisir le plus simple 
et le plus clair de ces modes, et en faire l'application 
la plus générale possible. La, Commission n'a même 
pas cru pouvoir suivre ce système avec une logique 
rigoureuse. Ainsi elle a laissé subsister les deus grou- 
pes an et en, bien que, dans la prononciation, le pre- 
mier ait entièrement absorbé le second. Dans l'avenir 

le quinzième siècle jusqu'à uns jours, par Anibroise Firmin- 
Diclot. 2 e édition. 1868, et les Remarques sur lu réforme île l'or- 
tografîe française, du même, 1872. Pour des propositions plus 
récentes, voir F. Brunot. dans le t. VIII de l'Histoire de lu langue 
et de lu littérature françaises publiée sous la direction de Petit 
de Julleville (Paris, 1900). 



LA SIMPLIFICATION ORTHOGUAPHIQl'E .S 

on la taxera de timidité plutôt que de témérité, mais 
elle a pensé qu'il convenait de procéder avec prudence 
et que toutes les modifications désirables ne devaient 
pas être introduites à la fois . Elle est persuadée d'ail- 
leurs, que certaines des solutions qu'elle a adoptées 
en des cas déterminés pourront être étendues dans 
l'avenir à des graphies qu'elle n'approuve pas, mais 
ausquelles, pour le présent, elle n'a pas voulu toucher. 
Surtout elle s'est soigneusement gardée de proposer 
des changements qui, dans une réforme plus complète 
ne pourraient être maintenus. Elle espère du moins 
que les nouvelles façons d'écrire qu'elle propose n'ap- 
pèleront pas de modifications ultérieures et pourront 
être conservés dans tout système orthographique à 
venir. 

Cette perspective de réformes successives apportées 
à notre orthographe effraiera peut-être les personnes 
accoutumées à considérer la manière d'écrire une lan- 
gue comme soumise à des règles fixes et immuables. 
Mais, puisqu'on ne peut entraver la marche d'un idio- 
me, puisqu'ilestaussiimpossible d'en fixer à tout jamais 
la prononciation que d'en arrêter définitivement le vo- 
cabulaire, il faut bien admettre que l'orthographe n'est 
pas une institution permanente et intangible, qu'elle 
doit au contraire subir de temps à autre des modifi- 
cations pour rester en accord avec la prononciation. Du 
reste il suffit d'une connaissance même superficielle de 
l'histoire de notre langue pour se persuader que rien n'a 
été moins immuable que notre orthographe. Sans 
remonter aus temps anciens, où l'écriture n'était 
assujettie à aucune règle fixe, où chacun notait les 
sons selon sa propre prononciation, d'après des mé- 
thodes assez vagues, à ne prendre comme point de 



•1 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

départ que la première édition du Dictionnaire de 
l'Académie française (1694), on remarque que chaque 
édition nouvelle de ce dictionnaire a changé l'écriture 
de mots nombreus. La troisième édition (1740), qui 
a pour principal auteur l'abbé d'Olivet, a modifié 
l'orthographe d'environ 5.000 mois, sur 18.000 que 
renferme le dictionnaire 1 . La quatrième (1762), la 
sizième s (1835), la septième (1878) ont continué, 
(huis des limites plus restreintes, il est vrai, à modi- 
fier l'orthographe Seulement, beaucoup de* change- 
ments ainsi introduits à différentes époques, et donl la 
plupart méritent d'être approuvés, ontle défaul d'avoir 
été proposés sans vues d'ensemble et d'après une mé- 
thode incertaine Dans tels mois on a supprimé des 
lettres qui ne se prononçaient plus (et dans plusieurs 
cas ne s'étaient jamais prononcées), dans tels autres 
on lésa laissées subsister. Parfois même, par un re- 
tour en arrière, on a compliqué une orthographe qui 
avait été simplifiée. La troisième édition du Diction- 
naire de l'Académie écrit dompter, quand les précé- 
dentes orrivaient domter. On écrit charrier, charriage 
avec deux r, tandis qu'on les écrivait autrefois avec 
une seule, comme chariot. Des irrégularités de ce 
genre compliquent bien inutilement l'étude de notre 
langue et risquent, par surcroît, d'en corrompre la 
prononciation. La Commission s'est efforcée de les 
supprimer, tout en innovant le moins possible. A vrai 
dire, elle n'a rien innové du tout. Entre les modifica- 



1. Didot, Observations .sur Vorthoqraphe française, 2 e édition, 
p. 12. 

2. On sait que la cinquième édition (1795) n'est pas propre- 
ment l'œuvre de l'Académie, bien que publiée d'après ses 
cahiers. 



LA SIMPLIFICATION ORTHOGRAPHIQUE O 

tions qu'elle propose, et qui ont toutes pour but de 
noter plus simplement et plus clairement les sons, il 
n'en est aucune qui ne soit autorisée par l'analogie ou 
par L'histoire de la langue. Dans beaucoup de cas elle 
n'a eu qu'à recourir à l'ancien usage pour trouver la for- 
me la meilleure. Au cours de son examen, ellea rencon- 
tré beaucoup de lettres, dites étymologiques, qui n'ont 
aucune valeur phonique ni historique. Elle les a, le 
plus souvent, supprimées. Les critiques qui lui seront 
adressées de ce chef ne l'émeuvent guère. Les linguis- 
tes, dont c'est le métier de trouver l'origine des mots, 
ne demandent pas à l'orthographe de les guider dans 
leurs recherches : ils lui demandent seulement, comme 
tout le monde, de représenter les sons le mieus pos- 
sible. 

Qu'on ait laissé subsister quelques inconséquences, 
que la même solution n'ait pas été appliquée constam- 
ment à tous les cas semblables, un ne cherchera pas à 
le contester. Un travail fait en commun par une réu- 
nion d'hommes qui ne se placent pas tous exactement 
au même point de vue, où les solutions sont adoptées 
à la pluralité des vois, ne peut guère être, en toutes 
ses partie-, d'une logique absolue. Mais, bien souvent, 
les divergences qui se sont produites dans la Commis- 
sion se réduisent à une simple question d'opportunité. 
Telle réforme, justifiée au fond, a pu paraître ;i cer- 
tains d'entre nous prématurée. Danscecas, le rappor- 
teur a eu soin de distinguer les modifications qui peu- 
vent être introduites immédiatement de celles qui 
pourront être adoptées plus tard, lorsque de saines 
idées sur ce que doit être une véritable orthographe 
se seront répandues dans le public. 



REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 



SIGNES DIACRITIQUES: ACCENTS, TREMA 

1. Accents.-- Lorsque l'accent fut introduit pour 

la première fois dans l'imprimerie, par Geofroj Tory 
(1529), sous la forme de l'accent aigu, il était destinéuni- 
quement à distinguer Ye tonique de Ye atone livré et 
livre). La distinction do Ye fermé (é) et de Ye ouverl 
{<'■) n'était pas encore marquée. C est en L664 queP.( !or- 
neille proposa L'accenl grave pour désigner le son ou- 
vert de Ye. Dans notre usage actuel l'accenl aigu con- 
tinue à marquer uniquement le son fermé del'e, mais 
l'accent grave a deus emplois : il marque le son ouvert 
de Ye, et de plus prent place sur quelques préposi- 
tions ou adverbes: à, là, déjà, où. Dans à, là, où, il 
sert à distinguer à préposition, d'à verbe, b) adverbe 
de la article féminin, où adverbe, d'où conjonction ; 
dans déjà on ne voit pas quelle peut être son utilité. 
La Commission est d'avis qu'il est dans tous ces cas 
inutile, outre qu'il y a inconvénient à donner deus 
valeurs à un même signe, et propose de le suppri- 
mer ' . 

Employés pour marquer le timbre de la voyelle e, les 
accents aigus et graves sont au contraire d'une incon- 
testable utilité, et l'on peut seulement regretter que 
l'usage n'en ait pas été étendu à certaines voyelles, 
simples ou composées, où des timbres différents pour- 
raient être avantageusement distingués : bloc et broc, 
œuf et œufs. Faute d'un signe diacritique, la pronon- 
ciation de certains mots est actuellement en voie cle 

1. C'était du reste l'opinion de M. Gréard, Note présentée à la 
Commission du Dictionnaire de l'Académie française, p. 18. 



LA SIMPLIFICATION ORTHOGRAPHIQUE ( 

détérioration. Même à s'en tenir à l'emploi actuel de 
ces deus accents, on observe de singulières inconsé- 
quences : religieux et irréligieux, avènement etévéne- 
nement, enivrer et énamoure/', dorénavant. Pour ce 
dernier mot le mal est fait, et l'on ne rétablira pas l'an- 
cienne prononciation d'ore en avant, mais pour les 
autres il est temps encore d'empêcher l'introduction 
intempestive de l'e fermé On propose donc d'écrire 
irréligieux comme religieux, énamourer comme eni- 
vrer, événement comme avènement. A propos d'événe- 
ment, on fait remarquer que l'e a régulièrement la 
prononciation ouverte lorsque dans la syllabe sui- 
vante se trouve un e muet. La Commission pense (pie 
tous ces e ouverts doivent recevoir l'accent grave. On 
écrira donc, céderai, compléterai, réglerai, au futur 
des verbes céder, complète/', régler comme on écrit 
déjà achèterai, cèlerai, etc. Naturellement cette règle 
ne saurait s'appliquer aus particules é, dé, en compo- 
sition, dans les cas où la prononciation fermée de l'e 
est bien établie : égrené/' dégrever. 

Pour un autre emploi de l'accent grave, voir plus 
loin, paragraphe 11, //. 

L'accent circonflexe a été imaginé pour marquer 
la suppression d'une voyelle {âge, bâiller, dû, 
assidûment, anciennement aage, baailler de/"/, assi- 
duëment) ou d'une consonne [arrêt, forêt, être, êtes, 
maître, anciennement arrest, forest, estre, estes, 
maistre)\ mais, comme la syllabe où cette suppres- 
sion avait eu lieu conservait la prononciation longue, 
on en est arrivé à considérer l< i circonflexe comme 
un signe propre à marquer la longueur ou le timbre 

1. Voir les eahiers de l'Académie (1691) édités par Didot, 
p. 119. 



H REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

de la voyelle. Par exemple, il indique le son fermé de 
l'a ou de l'odans théâtre, cône, dôme,ob aucune sup- 
pression n'a eu lieu, Dans notre orthographe actuelle 
l'emploi du circonflexe, soil danssasignificationpremière 
(suppression d'une lettre), soit comme signe de pro- 
nonciation, est des plus irréguliers. Depuis la sizième 
édition du Dictionnaire clo l'Académie od écrit, sans 
accent, chute, joute, otage (autrefois cheùte, jouste, 
ostage), mais on écrit encore dû, assidûment, route, et 
l'Académie hésite entre dévouaient et dévouement, 
crucifiement et crucifîment, etc. Nous n'hésitons pas 
a proposer la suppression de ces circonflexes 1 . 

Mais d'autres cas sonl plus embarrassants: cône et 
dôme, recevant le circonflexe, qui marque simplement 
le son fermé del'o, faut-il attribuer le même signe à 
zone, où la prononciation de l'o est la même? La Com- 
mission l'a pensé, mais elle n'a pris aucune décision 
pour aphone, téléphone, dont la prononciation ne semble 
pas fixée. Prenant en considération les divers cas qui 
se présentent, elle a décidé de supprimer le circonflexe 
placé sur les voyelles i, u, dans lesquelles il ne marque 
pas une modification sensible de la prononciation, et 
sur les diphtongues qui sont longues par nature. Ainsi 
l'on écrira ile, Jlute*, mourut, rendit, maître, naître, 
traître, croûte, voûte, etc. De même, dans la conju- 
gaison de certains verbes, tînmes, tintes, vînmes, vîntes, 

1. D'accord avec M. Gréard, p. 18. 

2. Sans doute Vu de flûte était long autrefois (Thurot, Dr lu 
prononciation française, II, 590), mais il en «Hait de même des 
finales en -urc, correspondant à un ancien -cure : blessure, mon- 
ture, etc., qui se distinguaient île -urc, avec n bref, dans cein- 
ture, mesure. Mais ces différences sout maintenant oblitérées : 
un n'écrit plus blessure, et il n'y a pas de raison pour écrire 
flûte. 



LA SIMPLIFICATION ORTHOGRAPHIQUE \) 

qu'il tint, qu'il vint. Par analogie, mais avec plus de 
réserve, parce qu'ici la prononciation est hésitante, la 
Commission propose de supprimer le circonflexe dans 
les prétérits aimâmes, aimâtes) et dans les imparfaits 
du subjonctif [aimai) de la première conjugaison, la 
suppression du même accent pour les autres conjugai- 
sons (rendit, mourut), résultant de la règle générale 
proposée plus haut. 

2. Tréma. — Ce signe a été placé originairement 
sur les voyelles e, i, u, lorsqu'elles étaient précédées 
d'une autre voyelle avec laquelle elles ne devaient pas 
former diphtongue: Noël, haïr, Sa ni, aiguë '. La Com- 
mission est d'avis de conserver cette notation, sauf pour 
Ye dont le son est suffisamment marqué par la consonne 
qui suit Noël). En ce qui concerne Yi, elle croit que 
l'emploi du tréma pourrait être avantageusement 
étendu à des mots tels que ébahir, trahison, où l'intro- 
duction d'un h pour marquer la séparation des deus 
voyelles semble indiquer une aspiration qui n'existe 
pas. La graphie ébaïr, traïson, qui est conforme à 
l'ancien usage, est une véritable simplification qu'elle 
n'hésite pas à adopter. 

Mais le tréma n'est pas employé seulement pour 
marquer l'individualité des voyelles e, i, «.Peu a peu 
on s'esl accoutumé à le placer sur Yi semi-voyelle, dans 



1. Dans aiguë, ambiguë, ciguë, Ve se prononçait encore au dis- 
septième siècle. Par le tréma od évitait la confusion avi 
finales dejigue, intrigue, etc. Si l'on abolit l'emploi du g comme 
palatale, en le remplaçant par y, le g ne conservera plus que le 
son guttural; on pourra supprimer Vu qui maintenant sert à 
marquer le son guttural du g devant e, i, et écrire fige, intrige. 
Dès lors, Vu reprendra sa valeur propre, et aiguë, -ans tréma, 
marquera très clairement la prononciation. 



10 UEVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

aïeul, glaïeul, baïonnette, païen. Il semble difficile de 
modifier sur ce point les habitudes reçues, d'autant 
plus que l'y, jadis assez fréquemment employé dans 
ce cas, et conservé dans quelques noms communs 
{bayadère mayonnaise) et dans certains noms propres 
{Bayard, Payen, etc.), prête à confusion. En effet. 
dans abbaye, ayons, payer, ['y non seulement a la 
valeur d'uni [i syllabique dans abbaye, et i semi- 
voyelle dans ayons, payer), mais encore il sert à 
donner le son é {abbaye, prononcé abéïe) ou è {payer, 
prononcé pèié) à l'a qui précède 1 . La Commis-ion, 
tout en reconnaissant qu'il y a inconvénient à donnera 
un même signe den s valeurs différentes, est d'avis de 
conserver le tréma comme signe de Yi semi-voyelle, et 
propose d'en étendre l'emploi a bayadère, cahier, ma- 
yonnaise, qui s 'écriraient baïadère, caïer, maïonaise. 



VOYELLES SIMPLES ET COMPOSEES 

3. A. — Le son a n'est guère noté d'une façon irré- 
gulière que dans femme, qui fut jadis prononcé fan-me*. 
Mais cette prononciation, qui n'existe pins aujour- 
d'hui, ne fut jamais générale : famé est une graphie 
fréquente au moyen âge, et c'est celle que nous pro- 
posons de reprendre. Elle est d'ailleurs dans un rapport 
logique avec celle que nous proposerons plus loin (§ 12) 
pour les adverbes en -amment, emment. 

4. AN, EN. - - Ces deus groupes correspondent 
étymologiquement, le premier au latin an, le second 

1. L'y modifie de même façon la prononciation de Vo et de Vu 
dans royal, ennuyer, tuyau. Cf. § i 1 . 

2. Thurot, Dr la prononciation française, II, 454-455. 



LA SIMPLIFICATION ORTHOGRAPHIQUE 11 

au latin en, in. Originairement distincts dans la pro- 
nonciation, ils commencèrent à se confondre, dans la 
France centrale, vers le douzième siècle, en un son 
unique qui est celui d'an, tout en restant ordinairement 
distincts dans la graphie. Cependant la notation an, 
au lieu d'en, se rencontre dans quelques mots : dans 
(hit. de intus), sanglier (hit. singularis), sangle (lat. 
ci n g aluni, devenu cingula). Didot proposait une 
réforme partielle qui aurait consisté à adopter la finale 
-ant pour les adjectifs et substantifs verbaus, et la 
finale -emee pour les substantifs qui actuellement sont 
terminés par ence' . M. Gréard approuvait cette 
réforme 2 qui aurait divers avantages. Ainsi serait 
supprimée la distinction, souvent bien subtile, entre 
les participes présents et les adjectifs verbaux, et en 
même temps on éviterait la confusion qui existe dans 
l'écriture entre couvent, expédient, affluent, substan- 
tifs, et couvent, expédient, affluent, verbes. Mais il 
est évident qu'il faudrait, aller plus loin et substituer, 
partout où la prononciation le permet, an à en. La 
Commission a reculé devant cette réforme qui, appli- 
quée avec logique, modifierait l'orthographe de plu- 
sieurs milliers de mots. Toutefois elle n'a pu se 
résigner à conserver partout l'usage actuel. On verra, 
au paragraphe suivant, qu'elle le modifie dans un cas 
où la graphie en est amphibologique, et, au para- 
graphe 12 (sous MM), qu'elle écarte la graphie amm, 
einm dans les adverbes formés par l'addition du suffixe 



1. Observations sur l'orthographe française. 2 e éd., p. <>7 et 
suiv.; cf. le même, Remarques sur la réforme de l'ortografie 

française adressées à M. Ed. Raouz, p. 29. 

2. Note, p. 27. 



12 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

-ment ans participes présents ou adjectifs en ant, 
-ent. 

5. IEN. - - Actuellement le groupe ien représente 
deus prononciations : l'une dans bien, chien, chrétien, 
maintien, mien, tient, rient, l'autre dans client, incon- 
vénient, orient, patient. On propose de remplacer, 
pour ces derniers mois et .autres semblables, -ient 
par -tant. Il n'est pas douteus que cette réforme 
conduira logiquement a remplacer en par an dans 
tous les cas où ces deus groupes de lettres représentent 
le même son. 

6. AON. — La graphie faon, paon, taon' conserve 
le témoignage d'une prononciation depuis longtemps 
disparue 5 . On écrivait jadis flaon, quia été ramené, 
dès le dis-septième siècle, à Jlan. Nous proposons 
d'écrire de même/an, pan , tan . 

7. EU. — Le son eu, suivi ou non à'I mouillée, est 
noté de laçons variées. Nous avons en efîet : 

eu : leur, peur, écureuil. 

œu : cœur, sœur, nœud, vœu. 

<>■ : œil. 

ne: cueillir, écueil, orgueil. 

La difficulté de s'en tenir à une notation uniforme 
vient surtout de ce que les consonnes c et g ayant une 
prononciation différente selon la voyelle qui les suit, 
il était impossible d'adopter la notation eu pour cœur, 
cueillir, écueil, orgueil. Lorsqu'il sera admis - - ce 
que nous ne nous sommes pas crus autorisés à proposer 
— que c g ont en toute circonstance la prononciation 

1. On peut ajouter les noms de lieux Craon, Léon, Timon. 

2. Thurot, De la prononciation française, II. 510. 



LA SIMPLIFICATION' ORTHOGRAPHIQUE 13 

gutturale il sera loisible d'écrire ceur, ceuillir, êceuil, 
orgeuil. Dans l'état actuel de notre alphabet, il serait 
peut-être logique d'écrire cœur, cœuillir, écœuil. La 

Commission, trouvant cette graphie trop compliquée, 
ne la propose pas. Mais elle croit que, clans le cas où 
n'intervient pas la difficulté causée par le c et le g, 
une simplification est possible. Elle propose donc 
d'écrire neu, seur, veu, au lieu de nœud, sœur, vœu. 

La graphie eu, en certains cas, ne signifie rien de 
plus qu'un simple u. C'est qu'elle est restée long- 
temps en usage comme survivance d'une époque où 
elle marquait le son des deus voyelles consécutives et 
distinctes e-u. En 1740, la troisième édition du Dic- 
tionnaire de l'Académie supprima Ye, devenu muet 
depuis des siècles, dans deu, veu, participes de devoir 
et voir (anciennement veoir). Elle négligea de faire 
cette correction dans heur, bonheur et malheur, qui 
encore au dis-septième siècle se prononçaient ur, 
bonur, malur' , et dont la prononciation a été faussée 
par la graphie. On n'a pas non plus opéré ce retran- 
chement dans les formes du verbe avoir qui s'écrivent 
par eu alors qu'on prononce u. Ici du moins l'oubli est 
réparable. La Commission propose d'écrire u parti- 
cipe), un (prétérit), usse (imp. du subj.). 

Un autre cas est celui des mots gageure, mangeure, 
vergeure, où Ye n'a même pas la valeur d'un souvenir 
étymologique, puisqu'il sert uniquement à marquer 
la qualité palatale du g. La Commission, ayant adopté 
(voir § 14) le j au lieu de g palatal, est naturellement 
amenés à proposer la graphie gajure, manjure, ver- 
jure. 

1. Thurot, De la prononciation française, II, 545. 



14 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

8. IN. - - Le son in, écrit ainsi dans notre ortho- 
graphe, est encore représenté par les groupes ain et 
ein, graphies qui s'expliquent historiquemenl par une 
prononciation différente de eelle qui prévaut aujour- 
d'hui, et même pare/?, {chrétien). Il serait assurément 
désirable de ramener ces variétés à l'unité, mais la 
Commission a pensé (pie cotte réforme comme toutes 
celles qui changeraient la physionomie d'un trop 
grand nombre de mots, doit être réservée à cous qui, 
un jour, possédant ^-< pouvoirs plus (''tendus que les 
siens, seront chargés de doter' la langue française d'une 
orthographe établie sur des bases rationnelles. 

Présentement, elle se borne à une proposition très 
modeste, celle de supprimer le second e de dessein. 
En effet, dessein et dessin sont le même mot pris en 
deus acceptions, et il n'y a aucune raison de leur 
conserver deus orthographes. 

9. Y. — L'/y a, dans notre orthographe, des emplois 
très différents qui paraissent assez mal réglés. Sans 
parler des termes empruntés au grec, où elle repré- 
sente l'upsilon, et dont il sera question plus loin (§ 17), 
cette lettre avait autrefois le son d'un i syllabique 
dans un grand nombre de mots où elle a été remplacée 
par i. De cette notation il nous est resté abbaye, pays, 
paysan, qui anciennement étaient prononcés aba ie 
(et abe-ie), pa-is, pa-isan\ Depuis la fin du seizième 
siècle, la prononciation de ces mots se modifia peu à 
peu, et l'on en vint à prononcer abé-ie, pè-is, pè-isan, 
ce qui est l'usage actuel. L'y sert donc à double fin : 
il représente un i et de plus influe sur le son de la 
voyelle a qui précède. En d'autres mots il a le carac- 

1. Thurot, Df la prononciation française, I, 501. 



LA SIMPLII ICATION ORTHOGRAPHIQUE 15 

tère d'une semi-voyelle : yèble, yeux, yeuse, ayant, 
ayez, vit rayer, payer, rayon, aloyau, Jouer, loyer, 
royal, ennuyer, tuyau. On remarquera que, dans ces 
exemples, l'y lorsqu'il est précédé d'une voyelle en 
modifie le son : è-yant, è-yez, aloi-yau,foi-yer, roi- 
yal, tui-yau\ Toutefois, dans bayadère, fayard-, 
mayonnaise, cette modification n'a pas lieu". Ce qui 
ne laisse pas d augmenter la confusion, c'est qu'en cer- 
tains cas la prononciation et l'orthographe ne sont 
pas encore fixées. Ainsi l'Académie admet paye, payent 
et paie, paient; de même payerai, paierai et paîrai. 
La Commission se borne à signaler ces irrégularités 
qu'elle n'aurait pu corriger sans introduire des nota- 
tions nouvelles qui eussent altéré la physionomie d'un 
grand nombre de mots et n'en eussent pas simplifié 
l'orthographe. Ici encore la réforme doit être réservée 
au temps où l'on se décidera à créer une nouvelle 
orthographe à base phonétique. 

CONSONNES 

10. Consonnes parasites. — Chacun sait que l'or- 
thographe française a été surchargée, principalement 
au seizième siècle, de consonnes dépourvues de valeur 
phonique et ayant simplement pour objet de rappro- 
cher les mots français de leurs types étymologiques 
vrais ou supposés. Au dis-huitième siècle l'Académie 
s'attacha, particulièrement dans la troisième édition 
de son Dictionnaire, à faire disparaître « toutes les 

1. On prononçait autrefois a-yant, a-yes, etc. Thurot, De la 
prononciation française, I, 209. 

2. Hêtre. Ce mot n'est pas dans le Dictionnaire de l'Académie. 

3. Cf. plus haut, fin du paragraphe 2. 



16 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

superfluités qui pourraient être retranchées sans consé- 
quence 1 », et dont beaucoup, hâtons-nous de le dire, 
n'avaient pas été admises par la généralité des écri- 
vains. C'est ainsi que, depuis 1740, les graphies adoo- 
cat, bienfaicteur , subject, el autres du même genre, 
furent abolies. Mais comme notre orthographe n'a 
jamais été l'objet d'une revision d'ensemble faite axe- 
méthode, nombre de ces « superfluités » subsistent 
encore . 

Les lettres parasites n'ont pas seulement l'inconvé- 
nient de compliquer l'orthographe : elles s'imposent 
parfois à la prononciation, qu'elles dénaturent. De tout 
temps il y eut des personnes, et particulièrement des 
maîtres, ayant pour principe que la prononciation doit 
se régler sur l'écriture, supposant, bien a tort, hélas! 
que l'orthographe était avec la langue dans un rapport 
logique. C'est ainsi qu'on est arrivé à faire entendre 
le p dans exception, présomption, présomptueux, 
promptitude, rédempteur, où autrefois cette consonne 
n'était rien de plus qu'un ornement d'ordre étymo- 
logique". On commence déjà à prononcer dompter, 
indomptable, bien que, pour ce dernier mot, le Dic- 
tionnaire de l'Académie ait averti que le p ne se pro- 
nonçait pas. Il est même des mots où la lettre 
superflue a été ajoutée par suite d'une erreur étymo- 
logique. C'est ainsi qu'on écrit poids, parce qu'on a 
cru autrefois que ce mot venait de pondus. 

La Commission est d'avis que toutes ces consonnes 
parasites, sauf bien entendu dans les cas où elles sont 
prononcées, doivent disparaître. On écrira donc cors, 
tas, ni, neu, doit, pois, puis, rempar, sculter, set, 

1. Préface de la troisième édition. 

2. Voir Thurot, De la prononciation française, II, 363-365. 



LA SIMPLIFICATION ORTHOGRAPHIQUE 17 

setième, vint, au lieu de corps, lacs, nid, nœud, doigt, 
poids, puits, rempart, sculpter, sept, septième, vingt. 

Au sujet de corps on objecterait vainement que le 
p reparaît dans corporation, corporel. Ces mots n'ap- 
partiennent pas à la même période de la langue que 
corps : ce sont des termes savants créés à une époque 
relativement récente. D'ailleurs la graphie cors, qui 
est la plus ancienne, se relie mieus aus dérivés cor- 
sage, corset 1 . 

Cette réforme en appelé une autre. Dans des mots 
tels que compte, compter, dompter, prompt, promp- 
titude, temps, Y m n'est évidemment motivée que par 
le p qui suit. Le p disparaissant, il devient légitime 
d'écrire donter, pront, prontitude, tens. C'est du reste 
l'orthographe ancienne. 

La même réforme s'impose pour certains mots où, 
par souci étymologique, on introduit aus trois pre- 
mières personnes de l'indicatif présent un d qui ne se 
prononce ni à la première personne ni à la seconde, 
et qui, à la troisième, sonne t dans les cas de liaison : 
prends, rends, couds, mouds, — prend, rend,, coud, 
moud. Nous n'hésitons pas à proposer d'écrire prens, 
rens, cous, mous, aus deus premières personnes, et 
prent, rent, coût, moût, à la troisième. Ne serait-il pas 
à propos aussi, à la troisième personne de l'indicatif 
présent de vaincre, d'écrire vaint, orthographe 
ancienne, au lieu de vainc ? De même siet, au lieu de 
sied. 

La distinction de différent, adjectif et de différend, 
substantif, ne paraît pas justifier une orthographe 

1. Il est intéressant de remarquer que Descartes préférait l'or- 
thographe cors. Voir édition V. Cousin, VII, 404. 

REVUE DE PHILOLOGIE, XIX. 2 



18 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

spéciale à chacun de ces deus mots. La Commission 
est d'avis d'adopter une orthographe unique : différent. 
De même il lui semble que la nuance de sens qui 
sépare fond de fonds n'exige nullement une différence 
orthographique pour ces deus mots qui en réalité n'en 
forment qu'un. Elle propose d'écrire fond sans s dans 
les deus cas '. Elle hésite à formuler la même propo- 
sition pour quant et quand, qui autrefois s'écrivaient 
de même. 

La Commission incline à penser qu'il y aurait lieu 
de revenir à l'ancienne forme piê pour pied. Une sim- 
plification du même genre eut lieu lorsqu'on substitua 
clé à clef. Cependant on reconnaît que le d se lie (mais 
avec le son t) dans quelques locutions pied en cap, 
pied à terre. A tout prendre, piet (cf. piétiner, piéton) 
vaudrait mieus que pied. 

La Commission propose de rétablir le t clans appas. 
Ce mot n'est autre que le pluriel d'appât. On suppri- 
merait ainsi une véritable anomalie. 

11. Consonnes doubles suivies d'e muet. — 
Les consonnes sont rarement doublées dans le français 
du moyen âge. Il n'est guère que Ys qui, entre deus 
voyelles, se double assez régulièrement pour marquer 
le son fort (sourd) de la sifflante ; dans la même 
position, Ys simple marquait le son faible, correspon- 
dant à notre z. LV aussi est souvent doublée, mais 
d'une manière peu constante. On trouve couramment 
guerre et guère, terre et tere. A la Renaissance on 
prit l'habitude d'employer la consonne double là où 
elle existait en latin ; puis cet usage fut étendu à 
d'autres cas ; d'où de nombreuses inconséquences. 

1. C'est du reste ce que proposait Littré à l'article fonds de son 
dictionnaire. 



LA SIMPLIFICATION ORTHOGRAPHIQUE 19 

Nous examinerons d'abord les consonnes doublées 
avant un e muet ou faiblement prononcé. 

LL. — On écrit belle, nouvelle, selon l'orthographe 
latine, mais dans cruelle, échelle, telle, quelle, mor- 
telle, la même raison ne peut être invoquée. D'autre 
part, 17 simple est conservée dimsjîclèle, clientèle, etc. 

La plupart des verbes en eler doublent leur / avant 
Ye muet : appelle, appellerai, mais en plusieurs ce 
dédoublement n'a pas lieu : épèle, épèlerai ; gèle, 
gèlerai ; harcèle, harcèlerai , etc. 

Après i le doublement de 17 présente ce grave incon- 
vénient qu'il entraine une confusion entre / mouil- 
lée et / non mouillée. On donne la même finale à tran- 
quille, ville, et à bille, fille, vrille. D'où les erreurs de 
prononciation qu'on observe clans anguille, apostille, 
camomille, où 1 etymologie n'autorise pas la pronon- 
ciation dite mouillée. 

Après o le doublement est rare : colle, molle. De 
même après u : bulle, nulle, tulle. Bien plus nombreus 
sont les cas d7 simple. 

La Commission propose de réduire II h l clans tous 
les cas, sauf là où // marque la mouillure : bille, fille. 
Le son ouvert d'un e précédent sera marqué par l'ac- 
cent grave : apèle comme gèle. 

RR. — La différence de prononciation entre rr et r 
est le plus souvent insensible, et en certains cas elle 
paraît due à la graphie. 

Après a : arrhes, bécarre, simarre. Mais infini- 
ment plus nombreus sont les mots avec une seule r : 
are, accapare, barbare, compare, etc. 

Après e : erre, ferre (d'errer et déferrer), guerre, 
tonnerre, où la double r a une cause étymologique, 



20 BEVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

mais on ne voit pas que la prononciation soit autre que 
dans colère, frère, légère. 

Après i : myrrhe . 

Après o, u, où IV ne se redouble guère que dans 
abhorre, susurre, beurre. 

Après ou : bourre, courre, fourre. 

La Commission propose pour tons ces cas la réduction 
à r simple. 

MM. NN. - Ici le doublement des consonnes se 
justifie soit par des causes étymologiques dont la 
Commission esl décidée à ne pas tenir compte, soit 
par une prononciation qui a pu être en vogue autre- 
lois, niais qui est maintenant périmée. Nous savons 
qu'au seizième siècle on prononçait hon-ine, son-me, 
avec o fermé (à peu près ou) et nasalisé 1 . Cette pro- 
nonciation n'existant plus, il parait à propos de simpli- 
fier la notation et d'eerire /A////e, grame, home, nome, 
some -, et de même cane, marie, bone, graphies qui 
sont du reste les plus fréquentes en ancien français. 
Lorsque la double n est précédée d'un e ouvert, cet e 
recevra l'accent grave ènemi (comp. chèneois). On 
écrira donc prène, anciène, chiène, méridiene, per- 
siène, tiène, mène. 

TT. — Même proposition, avec l'emploi de l'accent 
grave pour marquer le son ouvert de l e précédent. On 
écrira nète comme discrète, jète comme achète, quite 
comme dite, soie comme dévote, hute comme chute, 
goûte comme toute. 

PP. FF. — Il semble bien que la prononciation 
actuelle ne tienne plus compte du doublement de ces 

1. Thurot, De la prononciation française. II, 517, 520, 521. 

2. Pour faîne, voir plus haut, § 3. 



LA SIMPLIFICATION ORTHOGRAPHIQUE 21 

consonnes '. La Commission propose donc l'emploi 
général de la consonne simple . 

12. Consonnes doubles suivies d'une voyelle 
sonore. — Il semble que la simplification admise 
pour les consonnes doubles suivies d'un e muet ou 
presque muet devrait s'étendre aus mots où le double- 
ment a lieu avant une voyelle sonore. En fait, les 
conditions ne sont pas les mêmes dans les deus cas. 
La prononciation des consonnes doubles avant une 
voyelle sonore est certainement moins constante 
qu'avant un e muet. Par suite la Commission n'a pas cru 
devoir imposer un même traitement à toutes les séries 
de mots qu'elle a examinées. En principe, la double 
consonne se fait sentir dans les mots de formation 
savante, que l'on connaît plutôt par la vue que par 
l'ouïe ; mais cette indication générale n'est pas assez 
sûre pour servir de base à une règle orthographique. 

LL . — La double consonne se fait entendre dans un 
certain nombre de mots composés avec les préposi- 
tions ad, cum, et dans tous ceusqui sont composés avec 
in : allocation, allusion, alluvion, collaborer, illettré, 
illégal, illégitime, illuminer, illusion ; de même dans 
quelques autres mots tels que : belliqueux, belligé- 
rant, belladone, colloque, constellation, ellipse. Tant 
que cette prononciation subsistera, la graphie actuelle 
devra être respectée. Mais en d'autres cas la simplifi- 
cation parait désirable, et tout d'abord, dans le corps 
des mots, après i, car à cette place une mouillure peut 
s'introduire indûment. Déjà, trompés par l'écriture, 

1. Déjà au seizième siècle certains grammairiens prononçaient 
Jfetpp comme fetp. (Thurot, De la prononciation française, 
II, 387-8, 390). 



22 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

certains prononcent oscille/', scintiller, vaciller avec 
/ mouillée. On écrira donc osciler, scintiler, vaci/er, 
avec d'autant plus de raison que, d'après la proposition 
formulée dans le paragraphe précédent, on devra écrire 
au présent osci/<', scintile, vacile \ 

En dehors de ces mots, la Commission propose de 
réduire II à / dans tous les cas où la prononciation le 
permet, par exemple dans alêger, alaiter, alécher, 
alégresse ', alié, alouer, alumer, amolir, balade, ba- 
lot, balon, baloter, balet, caleux, celier, célule, cêlu- 
lose, col cet ion, colège, colègue, coler, colier, dalage, 
ébulition, embélir, imbécilité 3 , pélicule, scier, soliciter. 

RR. — Les difficultés sont les mêmes pour ce 
groupe. La prononciation, étant variée, ne permet pas 
une notation uniforme. LV double a commencé à se 
simplifier, dans la prononciation, dès la seconde moitié 
du dis -septième siècle \ Actuellement la double r 
n'est guère sensible que dans certains futurs et condi- 
tionnels : courrai, acquerrai, mourrai 5 , dans les 
mots de création savante formés avec in ou avec inter, 
tels que irrationnel , irréductible, irrésolu, interrègne, 

1. Il n J est pas à craindre que la mouillure s'introduise dans les 
mots commençant par il/. Les fausses prononciations s'introdui- 
sent par analogie, et ici l'analogie est entièrement en laveur de la 
prononciation actuelle puisqu'aucun mot commençant par ill n'a 
/ mouillée. 

2. La graphie allégresse ne date que de la 6 e édition (1835) 
du Dictionnaire de l'Académie. 

3. Nous avons proposé bute, bêle; et imbécile appartient à 
l'orthographe officielle. 

4. Thurot, IL 377. 

5. Ce sont les verbes où le type latin présente deus r rappro- 
chées par la perte d'une atone intermédiaire : currere, acquirere, 
morire [habeo]. Ce cas ne se présente pas pour * potere [habeo], 
aussi prononce-t-on voarai et non pourrai. 



LA SIMPLIFICATION ORTHOGRAPHIQUE 23 

interroger; peut-être aussi dans erreur, horreur, ter- 
reur, torrent, torride et mots apparentés, où toutefois 
la tradition est assez flottante 1 . 

Dans tous les autres cas, la Commission propose la 
simplification. Ainsi dans les mots formés avec cum, 
tels que corélatif, corespondre, coroborer, coroder, et 
de même dans amarer, barer, bareau, borique ', beu- 
rer, bir/arer, bourache, bourasque, boureau, bourer, 
bouriche, bouru, caré, carière, coridor, charète 3 , cha- 
nte, courier, couroucer , débarasser, entérer, équarir; 
en somme, partout où la prononciation ne fait pas 
sentir la double /'. 

MM. — La double ni ne se prononce guère que 
dans les mots de création savante tels que commémo- 
rer, commotion, incommutable (et cependant on 
prononce comutateur et non commutateur), imman- 
quablement, immatriculer', immense, immerger, im- 
meuble, immobile, immuable. Dans ces cas, et autres 
analogues, l'orthographe actuelle doit être conservée. 
Mais on ne prononce plus les deus m dans les mots de 
formation populaire emmailloter, emmêler, emmener, 
emmieller, emmitoujler ; la prononciation est unifor- 
mément en- maillot ter, etc. Telle est aussi la graphie 
que propose la Commission. 

Dans tous les autres cas on simplifierait. On écrira 
acomoder, assomer, comander, comètre, comode, co- 
motion, comun, enflamer. 

La même règle s'appliquerait à des mots où la pre- 

1. Voir les témoignages contradictoires rassemblés par Thurot. 
II, 380. 

2. On écrit déjà, avec une seule r, baril, qui est de la même 
famille. 

3. De même charetier, charoi, charon ; on écrit déjà chariot. 



24 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

mière m donnait autrefois a la voyelle précédente une 
prononciation nasale : grammaire jadis prononcé 
gran-mairé) ; les adverbes formés do participes ou 
adjectifs verbaus en ant, ent et du suffixe ment : indé- 
pendamment, apparemment, ardemment j évidemment, 
incidemment, prudemment. La Commission considère 
comme étant en voie d'extinction la prononciation 
indépendan-ment, apparen-ment, arden-ment, encore 
conservées en certaines provinces, <>j propose d'écrire, 
conformément à la prononciation la plus usuelle, qui 
ne date pas d'hier ', indépendament, apparament, 
ardament, etc. 

NN. — Un douille n'est prononcée que dans les 
mots de formation savante et tardive commençant par 
in: inné, innocent, innocuité, innombrable, innomé, 

où cette notation ne peut être modifiée. Dans tous les 
autres cas la Commission propose la simplification : 
abandoner (et tous les verbes en oneri, anée, anuel, 
anwersaire, aneau, <moncer, bonet, conaître, com- 
mence, etc. 

CG. -- Les composés avec arftelsque accommoder, 
accorder, accroître, accuser, ont conservé le double c, 
encore bien que depuis longtemps on n'en prononce 
qu'un \ Le groupe ce se rencontre encore en un grand 
nombre de mots qui sont de création savante, ou dont 
la graphie a été réformée en vue de rappeler l'étymo- 
logie: baccalauréat, bacchante, ecclésiastique, occu- 
per, occasion. La Commission n'hésite pas à proposer 
la simplification, qui, pour beaucoup de mots, ne sera 

1. Cette prononciation est attestée depuis la (in du dix septième 
siècle (Tfaurot, De la prononciation française, II, p. 453-454). 

2. Thurot, II, 388. 



LA SIMPLIFICATION ORTHOGRAPHIQUE 25 

qu'un retour à la graphie du moyen âge dont on ne 
s'était écarté que par pur pédantisme 1 . Par suite elle 
propose enquérir, aquisition-, etc., au lieu cY acquérir, 
etc. Elle ne conserve les deus c que clans les cas où la 
prononciation les fait sentir (occulte) et dans cens où 
le second c a le son sifflant [occire*, occident). 

G-G. — Les deus g des types étymologiques des 
mots formés avec ad ont été généralement réduits à un 
seul : agréer, agréger. Nous proposons la même sim- 
plification pour les mots en petit nombre où le double 
g a été conservé ou rétabli : on écrira donc: aglomé- 
rer, aglutiner, agraver. Pour les mots où le second g 
a le son palatal, suggestion, voir plus loin, § 14. 

TT. — Nous faisons la même proposition pour le 
double t, qui ne se prononce pas autrement que t sim- 
ple : abateur, abatoir (comme abat i s), atendre, atein- 
dre, etc. 

DD. — Le d doublé est rare : on ne le rencontre 
guère que clans les mots introduits par des lettrés et 
où actuellement il est ordinairement admis dans la 
prononciation : addition 3 , reddition, où nous le lais- 
sons subsister. 

PP. — La plupart des mots composés avec ad et 
un mot commençant par un p ont actuellement un 
double p : appétit, apporter, apprendre, appui. Ce- 
pendant apaiser, apercevoir, aplanir ont conservé la 

1. Comme dans bacchante 17/ est inutile et peut entraîner une 
fausse prononciation, la Commission la supprime. 

2. Où du reste le premier c admis par la prononciation cou- 
rante est une addition pédante. On écrivait autrefois, et on pro- 
nonçait ocire. 

3. Cette prononciation est évidemment déterminée par l'écri- 
ture, car autrefois on disait adition (Thurot, II, 389). 



26 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

graphie ancienne qui n'admettait pas le doublement 
de la consonne 1 . Nous proposons de généraliser cette 
manière d'écrire. Même pour les mots savants, où ori- 
ginairement le double p devait se faire entendre, la 
simplification était faite depuis le commencement du 
dis-septième siècle. Nous écrirons doncoportun, opres- 
sion, oprobre. La Commission n'admet le double p 
que pour des mots récents où la prononciation esl 
d'accord avec la graphie: hippique, hippopotame \ 
hippophagie, etc. 

BB. — Mêmes conclusions pour le double b, qui du 
reste est rare et ne parait pas avoir jamais eu une 
prononciation différente de celle du b simple : abaye, 
abesse. 

FF. — La prononciation ne tenant plus compte 
des deus f, nous proposons d'écrire, avec une seule, 
qfaire, qf'amer, afaiblir, afection, afirmer, etc. 

(A suivre.) Paul Meyer 



1. Thurot, II, 388. 

2. Encore est-il que beaucoup de personnes prononcent hipique, 
hipopotanxe. 



L'ie de l'usage en matière le Langue et flMpDte 



Dans son ouvrage sur la Grammaire française et les 
grammairiens du XVI e siècle' , Li vet, critiquant Ramus, 
s'exprime ainsi : « Ainsi Ramus croit assez faire en 
respectant la prononciation telle qu'elle est réglée par 
l'usage. Il ne songe jamais qu'on est en droit de lui 
demander au nom du même principe le respect de 
l'orthographe. » Est-il légitime de soumettre ainsi 
également au respect de l'usage la prononciation (et 
nous ajouterons la langue en général) d'une part, et 
l'orthographe d'autre part, ou, plus précisément, le mot 
d'usage a-t-il la même signification en matière de 
langue et en matière d'orthographe ? Telle est la ques- 
tion que nous nous proposons d'étudier. 

DÉFINITION DE L'USAGE 

La croyance à la toute-puissance de l'usage sur la 
langue nous vient de l'antiquité et particulièrement 
d'Horace. Bossuet, lorsqu'il dit dans son discours de 
réception à l'Académie: « l'usage, je le confesse, est 
appelé avec raison le père des langues, » et Vaugelas, 
lorsqu'il déclare que le bon usage est le maître de notre 
langue 2 , s'inspirent du vers connu d'Horace: 

si volet usus, 
Quem pênes arbitrium est, et jus, et norma loquendi 3 . 

1. Page 185. 

2. Remarques. Éd. Chassang, I, 28. Nous reviendrons (infra , 
p. 32) sur la question du bon usage. 

3. Art poétique, vers 72. 



28 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

Mais que faut-il entendre par ce mot d'usage? Consul- 
tons les dictionnaires qui font autorité, dictionnaire de 
l'Académie, dictionnaire de Littré, Dictionnaire gé- 
néral. 

Le dictionnaire de l'Académie, dans la première 
édition, et le Dictionnaire général n'indiquent pas que 
le mot usage ait un sens particulier lorsqu'on l'applique 
à la langue. « Usage : coustume, pratique receue, » dil 
le dictionnaire de l'Académie (l re édition où nous 
trouvons entre autres exemples les suivants: « l'usage 
csf le maître des langues vivantes. Ce mot n'est plus 
du bel usage, n'est plus en usage. » Le Dictionnaire 
généralà Usage, 2 (Action de pratiquer habituellement 
quelque chose), cite le passage de Bossuet reproduit 
plus haut. La définition donnée dans la dernière édition 
du dictionnaire de l'Académie est plus longue que les 
précédentes sans en différer beaucoup : « Usage: se 
dit particulièrement de l'emploi qu'on fait des mots de 
la langue et il offre deux sens bien distincts. En gêné-, 
rai, il se dit de l'emploi des mots, tel que la coutume l'a 
réglé 1 . » Nous faisons à ces trois définitions la même 
critique: elles expliquent le mot usage par des syno- 
nymes (coutume, habitude) ; mais elles n'indiquenl 
pas pourquoi cette coutume a une si grande autorité, 
ni surtout, ce qui serait très important, comment on 
peut distinguer ce qui est l'usage de ce qui ne l'est 
pas. En effet, des Français habitant des provinces 
différentes peuvent avoir l'habitude, la coutume d'em- 
ployer des formes de langage que l'usage n'autorise 
pas. 

1. Le second sens, ou sens particulier, ne nous intéresse que par 
cet exemple : « l'Académie ne prétend pas régler l'usage de 
chaque mot, elle indique l'usage qu'on en a fait ». 



L'USAGE EN MATIKIiE DE LANGUE ET D'ORTHOGRAPHE 29 

La définition donnée par Littré est plus satisfaisante : 
« Usage, 6°. Emploi ordinaire des mots, tel qu'il est 
dans la bouche du plus grand nombre. » Voilà qui 
semble clair : ce qui constitue l'usage ce sont les formes 
de langage employées par la majorité des Français. 
C'est du reste aussi l'opinion de l'Académie qui dans 
son dictionnaire « ne recueille et n'enregistre que les 
mots delà langue ordinaire et commune, de celle que 
tout le monde, ou presque tout le monde, entend, parle, 
et écrit 1 .» Leplusgrandnombre,presque tout le monde, 
nous admettons que ces expressions ont la même va- 
leur ; et en effet la difficulté est la même. Pour que 
l'usage ainsi défini ait une autorité, il faut qu'il ait 
été constaté; pour savoir comment parle le plus grand 
nombre, il faut que l'on ait examiné, enregistré com- 
ment parle tout le inonde. C'est une vaste enquête à 
faire, qui n'est pas encore faite, qui est peut-être 
impossible. Il faut plusieurs années pour connaître 
dans le détail les résultats d'un recensement de la po- 
pulation en France: un siècle suffirait-il pour mènera 
bien cette enquête sur la langue de tous les habitants ? 
Combien faudrait-il déjà de temps à chaque Français 
pour se rendre compte de sa propre langue, à s'en tenir 
au vocabulaire, et quelle quantité de savants phoné- 
tistes serait nécessaire pour interroger leurs concitoyens 
après s'être interrogés eus-mêmes ? Et l'on arriverait 
après tout ce travail à savoir à peu près, en l'an 2000, 
quel était l'usage en France dans le cours du XX e siècle. 
Sur celui de l'an 2000 on ne saurait rien. L'Atlas lin- 
guistique de MM. Edmond et Gilliéron, qui porte sur 
un nombre restreint de mots, a demandé de longues 

1. Dictionnaire de l'Académie, I e éd., préface VI. 



30 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

années de travail ; et Littré, qui adonné à son diction- 
naire vingt ans de sa vie, en s'en tenant à la langue 
écrite, déclare que « même en de telles limites, l'en- 
registrement n'est pas complet, car il faudrait avoir 
tout lu la plume à la main, et je n'ai pas tout lu 1 . » 

Admettons cependant que des méthodes perfection- 
nées rendent possible cette enquête et qu'on en con- 
naisse un jour les résultats : ce jour-là, il sera légitime 
de parler de « l'emploi des mots tel qu'il est dans la 
bouche du plus grand nombre » ou de « la langue 
commune que tout le monde, ou presque tout le monde 
entend, paille et écrit. » Jusque là se servir du mot 
d'usage, avec les sens que nous venons d'indiquer, 
c'est plus qu'un abus de mots, c'est un abus de con- 
fiance, qui ne recouvre que des décisions subjectives 
et arbitraires. En effet, il y a plus de mots relevés 
dans le dictionnaire de Littré que dans celui de l'Aca- 
démie, plus encore dans le Dictionnaire général que 
dans celui de Littré: et pourtant j'entens employer 
depuis longtemps des mots que je ne trouve pas dans 
le Dictionnaire général. Il donne du mot fourche la 
définition suivante: « instrument à long manche de 
bois, terminé par deux ou trois branches pointues de 
bois ou de fer (pour retourner le foin, la paille, remuer 
le fumier, et charger les gerbes, etc.). » Or, dans la 
région de la Beauce que je connais, j'ai toujours en- 
tendu appeler broc la fourche à deus dents de fer qui 
sert à charger les gerbes, et broquer l'action de les 
charger . Dans la même région encore on appelé sape 
la faus de dimension réduite que manient de la main 
droite les moissonneurs flamands ou belges, tandis 

1. Préface du dictionnaire IV. 



l'usage en matière de langue et d'orthographe 31 

qu'avec un crochet ils soutiennent de la main gauche 
les épis à couper ; ces moissonneurs sont couramment 
appelés des sapeurs dans la région étendue où on les 
emploie. Aucun de ces trois sens n'est indiqué dans le 
Dictionnaire général : je n'y trouve pas non plus le 
mot calv anier* par lequel on désigne dans la même 
région l'ouvrier de moisson qui sait tasser les gerbes 
dans la grange, et surtout dresser les meules en plein 
champ. Je n'y vois pas, après le mot moie, le dimi- 
nutif moyette qui désigne comme le dizeau un petit tas 
de gerbes posées sur le sol du champ jusqu'à ce qu'on 
les rentre ou les mette en meule. Je trouve clans le 
dictionnaire amignarder et amignoter, que je n'ai 
jamais rencontrés ailleurs, mais je n'y trouve pas ami- 
gnonner que j'ai entendu à Tours et qui est dans 
Y Enfant à la Balustrade, de M. Boylesve 2 au sens de 
flatter, caresser, apaiser un chien. Je ne prétens pas 
d'ailleurs que les mots et les sens qui viennent d'être 
cités devaient être relevés dans le dictionnaire, mais 
je me demande à quoi on a reconnu qu'ils faisaient 
moins partie de l'usage que ces mots de marine et de 
typographie qui sont nombreus dans le Dictionnaire 
général, mais qui ne sont certainement pas employés 
ni compris par le plus grand nombre des Français. 

Cependant, si les définitions n'en sont pas satisfai- 
santes, ce terme d'usage correspont à quelque chose 
de réel : il est certain que celui qui parle doit, s'il 

1. « Calvanier » est dans le petit Larirc et Fleuri/ qui donne 
également « broqueteur » : celui qui enlève les gerbes avec une 
fourche. Cela tient sans doute à ce que les auteurs du dictionnaire 
connaissent la Beauce : ils ont écrit leur préface à Laqueue-lez- 
Yvelines (Seine-et-Oise). Ils donnent aussi les sens de sape, 
saper, sapeur, que j'ai relevés. 

2. La scène de ce roman est en Touraine. 



32 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

veut être compris, employée les termes que connaît 
et emploie la personne à laquelle il s'adresse, el le 
groupe auquel appartient cette personne. U n'y a 
donc pas un usage, mais des usages, aussi nombreus 
que les groupes sociaus dont l'ensemble constitue la 
nation ; ces usages se côtoient ou se pénètrent, et 
peuvent même coexister dans la même personne : la 
langue que nous parlons varie selon l'heure, le lieu, 
l'auditoire et la passion qui nous anime. C'est ce que 
constatait Beauzêe lorsqu'il définissait une langue : 
« la totalité des usages propres à une nation pour 
exprimer les pensées par les voix 1 . » Littré fait une 
constatation analogue : « Il suffit de changer de cer- 
cle, de province, de profession, quelquefois seulement 
de livre, pour rencontrer encore tout vivants des 
termes que l'on croyait enterrés depuis longtemps 2 » 
et c'est aussi l'avis de l'Académie : « Chaque profession 
a son jargon, chaque famille et presque chaque indi- 
vidu, ce qu'avec un peu d'exagération on pourrait 
appeler son patois \ » 

Tous ces usages sont-ils également légitimes ? Au 
contraire, y en a-t-il parmi eus un qui soit préférable 
aus autres, qui soit le bon usage ? C'est une nouvelle 
théorie que nous avons maintenant à examiner. 

^ 

Le bon usage 

La théorie du bon usage est celle de l'Académie, au 
moins dans la préface du dictionnaire 4 ; il n'im- 

1. Encyclopédie. Article a Usage ». 

2. Littré, Dictionnaire, préf. VI. 

3. Dictionnaire, 7 e éd., préf. V. 

4. 7 e éd. qui déclare reproduire l'opinion constante de l'Aca- 
démie sur ce point. 



l'usage en matière de langue et d'orthographe 33 

porte pas en effet de connaître tous les usages de la 
langue ; il faut distinguer le bon des mauvais ; le bon 
seul compte et fait autorité. « Il y a, il est vrai, un bon 
et un mauvais usage : c'est un fait que personne ne 
conteste. Les uns parlent et écrivent bien, les autres 
écrivent et parlent mal... En réalité, le bon usage 
. est l'usage véritable, puisque le mauvais n'est que la 
corruption de celui qui est bon. C'est donc au bon 
usage que s'arrête l'Académie '. » Cette théorie a été 
fondée au XVII e siècle par Vaugelas : « Selon nous, 
dit-il, le peuple n'est le maistre que du mauvais 
usage, et le bon Usage est le maistre de nostre lan- 
gue \ » Et encore : « il y a sans doute deux sortes 
d'Usages, un bon et un mauvais. Le mauvais se forme 
du plus grand nombre de personnes qui presque en 
toutes choses n'est pas le meilleur : et le bon, au con- 
traire, est composé non pas de la pluralité, mais de 
l'élite des voix ; et c'est véritablement celui que l'on 
nomme le maistre des langues, celui qu'il faut suivre 
pour bien parler et pour bien écrire \ » Il donne enfin 
la définition du bon Usage, qui est « la façon de parler' 
de la plus saine partie de la Cour, conformément à la 
façon d'écrire de la plus saine partie des auteurs 
du temps u . » 

Si nette qu'elle paraisse, cette définition ne définit 
rien. Dès l'époque de Vaugelas, Dupleix la discute : 
c Comment saura-t-on quelle est la plus saine partie 
de la Cour et des auteurs 5 ? » En effet, en matière de 

1. 7 e éd., préf. V. 

2. Rem. I, 28. 

3. Rem. I, 12. 

4. Rem. I, 13. 

5. Cité par Brunot, Histoire générale de la littérature et de la 
langue française, IV. 766. 

REVUE DE PHILOLOGIE, XIX. 3 



34 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

langue être plus sain que les autres ne peut avoir qu'un 
sens, e'est parler mieus que les autres, observer un 
meilleur usage, c'est-à-dire en somme observer le bon 
usage. La définition revient donc à ceci : le bon usage 
est celui de la plus saine partie de la Cour; la partie 
la plus saine de la Cour est celle qui observe le bon 
usage. Il y a là un cercle dont on ne peut sortir qu'en 
admettant que Vaugelas a conçu, d'après ses souve- 
nirs et ses lectures, une forme déterminée de langue 
française, qu'il donne à cette conception personnelle 
le nom de bon usage, et qu'il considère comme la partie 
la plus saine de la Cour tous cens qui, à la Cour, par- 
lent selon ses principes : si bien que parler français 
se ramènerait, comme l'a dit en passant Molière, à 
parler Vaugelas. 

Les grammairiens du XVIII e siècle, partisans du 
bon usage, ont bien vu aussi la faiblesse de la théorie 
de Vaugelas, et ils ont essayé d'y porter remède. Le 
P. Buffier dit : « Peut-être ferait-on mieux de subs- 
tituer dans la définition de M. de Vaugelas le terme 
de plus grand nombre à celui de la plus saine partie... 
La plus nombreuse partie est quelque chose de pal- 
pable et de fixe, au lieu que la plus saine partie peut 
souvent devenir insensible ou arbitraire 1 . » Nous 
avons vu, dans le chapitre précédent, à quelles diffi- 
cultés se heurtait une définition de l'usage par l'idée 
du plus grand nombre ; elles se retrouvent ici. Pour 
que la définition proposée par Buffier eût quelque 
valeur, il eût fallu d'abord délimiter exactement la 
Cour, et ensuite faire sur le langage des personnes 

1. Cité par Beauzée au mot usage, dans Y Encyclopédie. Article 
reproduit dans Y Encyclopédie méthodique, Grammaire III, p. 602 
et suivantes. 



l'usage en matière de langue et d'orthographe 35 

classées parmi les courtisans une enquête générale el 
précise qui n'a jamais été faite. Le plus grand nombre, 
aussi bien que la plus saine partie, peut être déterminé 
arbitrairement. Beauzée fait à la substitution proposée 
par le P. Bufïier une autre objection, c'est qu'elle 
détruit 1 la définition de Vaugelas en y introduisant 
l'idée de majorité que Vaugelas avait précisément 
repoussée, pour lui préférer celle d'élite 2 : « La plus 
nombreuse partie des écrivains rentre communément 
dans la classe désignée par Vaugelas comme n'étant 
pas la meilleure 3 . » 

Voici la définition que propose à son tour Beauzée : 
« le bon Usage est la façon de parler de la plus nom- 
breuse partie de la Cour, conformément à la façon 
d'écrire de la plus nombreuse partie des auteurs les 
plus estimés du temps''. » Beauzée ajoute à cette défi- 
nition une justification curieuse de la suprématie 
attribuée à la Cour en matière de langue : « Ce n'est 
point un vain orgueil qui ôte à la multitude le droit 
de concourir à l'établissement du langage, ni une basse 
flatterie qui s'en rapporte à la plus nombreuse partie 
de la Cour ; c'est la nature même du langage 5 . » 
En effet, la Cour est dans la nation ce que le cœur est 
dans le corps animal ; c'est d'elle que partent la jus- 
tice et la protection : il est nécessaire que les faibles, 
c'est-à dire les sujets, le peuple, emploie pour faire 
connaître ses besoins les signes connus de son protec- 



1. Beauzée emploie une expression plus discrète: ne corrige 
qu'à demi 

2. Voir les citations de Vaugelas, supra. 

3. Beauzée, op. cit., p. 603, col. I. 

4. Op. cit., p. 603, col. I. 

5. Op. cit., p. 603. col. I. 



36 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

teur; il est donc raisonnable que la Cour, protectrice 
de la nation, ;iil sur le langage national une autorité 
prépondérante 1 . 

Dans la partie nouvelle du mémo article de l'Ency- 
clopèdie méthodique, Marmontel critique avec justesse 
et éloquence celle théorie de Beauzée : « Une grande 
partie de la langue est commune à tous les états; el 
cette espèce de domaine public est plus ou moins 
étendu, selon le caractère e1 l'esprit de la multitude 2 . » 
Voici surtout un passage qui nous semble valoir d'être 
relevé: « La Cour, dont le langage roule sur un petit 
nombre de mots, la pluparl vagues et confus, d'un 
sens équivoque ou à demi voilé, comme il convient à 
la politesse, à la dissimulation, à l'extrême réserve, à 
la plaisanterie légère, à la malice raffinée, ou à la flat- 
terie adroite; la Cour a pu dans tous les temps négliger 
une infinité d'expressions naïves ou franches, dont elle 
n'avail pas besoin. Le monde poli et superficiel qui 
suit l'exemple de la Cour... a dû conserver de même 
le langage du sentiment dans toute sa délicatesse, 
comme essentiel au caractère de politesse et de galan- 
terie qui est la surface de ses mœurs . Mais son Dic- 
tionnaire n'a p<is dû s'étendre au-delà du cercle de ses 
besoins, et mille façons de parler..., en deux mots, le 
langage de l'éloquence et delà poésie n'a pas dû trouver 
dans le monde des observateurs bien zélés. » Beauzée 
avait reconnu d'ailleurs que l'autorité en matière de 
langage n'appartient pas uniquement à la Cour, car si 
le peuple pour présenter ses demandes doit parler le 
langage de la Cour, la Cour d'un autre côté doit en- 



1. Nous abrégeons beaucoup cette démonstration, p. 603, col. II. 

2. Op. cit., p. 612, col. II, 



L'USAGE EN MAT1ÈHE DE LANGUE ET D'ORTHOGRAPHE 37 

tendre le langage des peuples 1 , et c'est pour cela qu'il 
attribue aus auteurs une portion d'influence sur le 
langage. 

Peut-être n'est-il pas légitime de réduire le peuple, 
comme le font Beauzée et Marmontel, aus seuls écri- 
vains. Nous laisserons de côté cette question, car la 
définition de Beauzée prête à des critiques plus directes: 
elle a le tort, à nos yeus, de joindre aus défauts de la 
définition de Vaugelas, ceus de la définition de Buffier. 
D'une part, en effet, elle introduit l'idée de majorité 
en faisant une place à la plus nombreuse /><i/-(ic de la 
Cour, et d'autre part, en parlant des auteurs les plus 
estimés du temps elle admet quelque chose d'analogue 
à la plus saine partie de la Cour. Il ne saurait être 
question ici des divers talents littéraires qui peuvent 
attirer aus auteurs l'estime du public: il s'agit unique- 
ment du langage. Les auteurs les plus estimés sont 
donc ceus qui ont la réputation de s'exprimer le mieus. 
Mais à quoi reconnaît-on qu'ils s'expriment bien, si ce 
n'est à ce qu'ils se conforment dans leurs écrits au bon 
usage ? Or c'est précisément ce bon usage que Beauzée 
prétendait définir d'après leurs ouvrages. Une fois 
encore nous sommes au rouet. 

Si les grammairiens du XVIII e siècle n'ont pas 
réussi à consolider la théorie du bon usage, les événe- 
ments, de leur côté, lui ont enlevé l'un de ses appuis, 
la Cour : en effet, « que valent aujourd'hui ces conseils? 
et que subsiste-t-il de la théorie de l'usage ? Evidem- 
ment je devrais le savoir, ayant l'honneur de faire 
partie de l'Académie française, et même de la commis- 



1. Cela doit être fort facile d'ailleurs, si le peuple parle le 
langage de la Cour pour exprimer ses vceus. 



38 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

sion du dictionnaire de l'Usage. Et je lésais, peut- 
être, mais je n'en suis pas moins un pou embarrassé 
de le dire! Car, ni L'Elysée, ni le Parlement ne sont 
« la Cour », et, comme citoyen, je ne le regrette pas! 
mais comme grammairien et comme lexicographe, je 
ne vois plus très bien où, en quel lieu de France esl 
l'usage « aristocratique » ni seulement « le bon usage ». 
Je sais bien où est le « mauvais », je ne sais plus où est 
le « bon », et, par un phénomène étrange, il arrive que, 
pour me faire une idée du « bon », ce n'est pas assez, 
ce ne serait même rien que de prendre le contraire du 
a mauvais ». La décision ef l'empire en passeront-ils 
un jour « aux bons auteurs »? Ce sera doue alors, quand 
nous tomberons d'accord du catalogue des « bons au- 
teurs », et ce jour est encore éloigné 1 . Et la dernière 
édition du Dictionnaire de l'Académie confirme am- 
plement la déclaration de M. Brunetière. Les acadé- 
miciens du XIX siècle déclarent conserver fidèlement 
les traditions de leurs devanciers avec la théorie du 
bon usage, mais sans donner sur celle-ci aucun éclair- 
cissement ; ils restreignent d'ailleurs beaucoup leur 
autorité et se montrent moins absolus que l'était Vau- 
gelas. « L'Académie n'a t'ait qu'un dictionnaire, et un 
dictionnaire est le moins impérieux des maîtres: -\ 
soumet qui veut s . » Elle ne fait pas le bon usage, elle 
le constate : « jamais elle ne s'est arrogé un vain pou- 
voir législatif sur les mots qu'elle reçoit tout faits du 
public qui parle bien et des auteurs qui écrivent pure- 
ment 3 . .. .elle l'observe (le bon usage) et le saisit dans les 

1. F. Brunetière, Revue des Deux-Mondes, décembre 1901, 
p. 579, Vaugelas. 

2. Dictionnaire de L'Académie, 7 e édition, préf. XI. Affirma- 
tion exacte en théorie, mais non en pratique. Cf. infra, p. A'i. 

3. Op. cit., Y. N'y a-t-il pas contradiction avec la déclaration 



l'usage en matière de langue et d'orthographe 39 

conversations et clans le commerce ordinaire de la vie, 
on le constate et le prend dans Les livres ' ». Selon 
quelle méthode, et d'après quels principes, l'Académie 
ne le dit pas; elle indique cependant à peu près par 
les exemples suivants quel esprit l'a dirigée dans le 
discernement qu'elle a fait du bon et du mauvais usage: 
a Parmi les mots de formation récente, elle a exclu 
sans pitié ceux qui lui ont paru mal composés, con- 
traires à l'analogie et au génie de la langue 2 . » Nous 
avons souligné les mots lui ont paru parce qu'ils indi- 
quent que l'Académie ne s'est pas bornée à constater 
l'usage, comme elle le prétendait plus haut, mais qu'elle 
a formulé une opinion à elle, opinion fondée apparem- 
ment sur la connaissance qu'elle a du génie de la langue 
française ; l'autorité, en matière de néologisme, n'ap- 
partiendrait-elle pas au public qui parle bien et ans 
écrivains qui écrivent purement ? « On ne crée un terme 
général et vague, qui s'applique à toutes les nuances 
d'une idée, que pour ne pas démêler la nuance dont il 
s'agit et lui appliquer le sens propre : c'est le cas, 
l'Académie l'a cru du moins, de ce terme qu'un fré- 
quent et déjà long usage n'a pu cependant lui faire 
adopter, celui d'actualité. » Ici l'Académie oppose 
nettement son opinion 3 à un usage qu'elle reconnaît 



de la page vi : « L'Académie ne recueille que les mots de la langue 
ordinaire et commune, de celle que tout le monde ou presque tout 
le monde parle, écrit ou entend. » 

1. Op. cit., V, VI. 

2 Op. cit., X. 

3. Nous parlons de ['opinion de l'Académie, comme la préface 
du dictionnaire. Mais il est raisonnable de penser que l'opinion 
exprimée est seulement celle des quelques académiciens, peut- 
être de l'académicien unique, qui a sérieusement travaillé à la 
7 e édition. Voir à ce sujet des anecdotes curieuses dans J. Tell : 



40 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

d'ailleurs long et fréquent : d'après ses propres décla- 
rations elle se borne à constater l'usage. Deuzième 
exemple: « Peut-on dire un vapeur pour un bateau à 
vapeur? L'Académie ne l'a pas pensé. Si l'usage per- 
siste, ce sera à l'Académie du siècle qui vient de voir ce 
qu'elle fera. » Ici encore l'Académie décide par elle- 
même sans se reporter à l'usage du public qui 
parle bien et des écrivains qui écrivent purement ; 
elle charge d'ailleurs ses successeurs de faire pour le 
sens nouveau du mot vapeur ce qu'elle n'a pas voulu 
faire pour le mot actualité: l'esprit qui l'a dirigée dans 
le discernement du bon et du mauvais usage était 
manifestement plein d'incohérence et de contradiction. 
Et, en laissant de côté ces détails, si l'Académie devait 
dire ce qu'elle entent par le public qui parle bien et 
les écrivains qui écrivent purement, ne tournerait-elle 
pas dans le même cercle que ceus qui ont essayé de 
définir la plus saine partie de la Cour? 

En résumé, il y a bien en matière de langue 1 un 
usage (en employant le mot sans épi thète) , mais telle- 
ment étendu et changeant que, en admettant qu'il ne 
soit pas impossible de le constater un jour dans sa 
complexité, on ne le connaît encore que très imparfai- 
tement ; à plus forte raison est-il impossible d'agir 
sur lui pour le modifier. En second lieu, il ne reste 
rien de la théorie du bon usage émise par Vaugelas, et 
que l'on n'a jamais pu présenter de façon satisfaisante. 

Les grammairiens français depuis l'origine, p. 121. et V. Hugo. 
Choses tues, 1850, 10 mars. 

1. Ce que nous avons dit dans ce chapitre se rapporte surtout 
au vocabulaire. Nous avons relevé des remarques analogues con- 
cernant la prononciation et la syntaxe, mais nous les laissons de 
côté pour en venir à l'orthographe qui nous intéresse partiouliè- 
r ement. 



L'USAGE EN MATIERE DE LANGUE ET D'ORTHOGRAPHE 41 



L'usage en matière d'orthographe 

En est-il de même pour l'usage en matière d'ortho- 
graphe ? A priori on peut répondre non, car la question 
ne se pose pas de la même manière. En effet, si, pour 
un enfant, l'acquisition de sa langue maternelle est 
sinon spontanée, du moins inconsciente et inévitable, 
il lui faut, pour apprendre l'orthographe de la même 
langue, une étude spéciale qu'il ne peut faire sans 
maître et que rien ne peut suppléer. Avant même 
d'apprendre l'orthographe, il lui faut connaître l'al- 
phabet, c'est-à-dire l'ensemble des signes visuels 
usités comme symboles des sons de la langue. Ces 
signes ne sont pas plus que la langue un produit spon- 
tané de l'esprit individuel ; on ne les apprent pas 
inconsciemment, ils ne sont pas modifiés, diversifiés à 
chaque instant par ceus qui les emploient et l'on sait 
que notre alphabet, par l'intermédiaire des Latins, 
des Grecs et des Phéniciens, nous fait remonter jus- 
qu'à l'aurore de notre civilisation. Instrument conven- 
tionnel de communication entre tous les hommes d'un 
même pays, l'alphabet d'une langue doit, par défini- 
tion, être le même pour tous ceus qui s'en servent. 
Tous ceus qui parlent une langue, par ce fait même, 
contribuent à la former; s'ils la subissent, ils la modi- 
fient aussi dans une certaine mesure, et ce sont ces 
modifications multiples et incessantes qui rendent si 
difficile de délimiter et de constater l'usage d'une 
langue. Au contraire, tous ceus qui écrivent à une 
même époque, avec d'ailleurs des inégalités d'exécu- 
tion, connaissent les mêmes lettres et les forment de 



42 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

la môme manière, conformément au modèle qui leur 
a été proposé. Onpeutdonc légitimement parler d'un 
usage en matière d'écriture. La manière de grouper 
ces lettres, ce que nous appèlerons la graphie, n'est 
pas plus arbitraire 1 que les signes eus-mêmes: on ne 
peut pas la deviner si l'on n'y a pas été initié. Ceus 
qui ont été initiés sont donc les détenteurs de l'usage 
en cette matière. Les modèles qu'ils ont étudiés et les 
maîtres qui les leur ont enseignés représentent vérita- 
blement l'usage, qui sur ce point ne se distingue pas 
du bon usage. 

Mais il ne suffit pas de savoir former et grouper 
les lettres pour écrire correctement, pour savoir l'ortho- 
graphe en français : c'est que, pour diverses raisons, 
dans notre orthographe le même son peut être repré- 
senté par plusieurs signes ou groupes de signes, tandis 
que le même signe ou groupe de signes peut représenter 
différents sons: quand on sait former et grouper les 
lettres pour représenter les sons, on a encore à faire 
un nouvel apprentissage pour savoir par quel signe il 
convient dans chaque cas particulier de représenter 
chaque son. Ceus qui auront fait cet apprentissage, et 
qui, l'ayant fait, en auront profité, seront seuls à 
connaître et à pratiquer le bon usage en matière d'or- 
thographe, et ils correspondront, eus et leurs instruc- 
teurs, à ces écrivains qui écrivent purement dont parle 
l'Académie, et à cette plus saine partie de la Cour 
devant laquelle Vaugelas s'inclinait. Plus heureus qu'en 
ce qui concerne la langue, nous savons donc où trouver 
le bon usage en matière d'orthographe : il s'agit main- 
tenant de savoir sur quoi il est fondé. 

1. Nous voulons dire par là, livrée actuellement au chois indi- 
viduel. 



l'usage en matière de langue et d'orthographe 43 

On peut en effet concevoir à priori un bon usage 
orthographique : ce serait celui clans lequel le même 
son serait partout représenté par le même signe, et où 
le même signe représenterait toujours le même son, qui 
encore noterait tous les sons prononcés et ne noterait 
qu'eus. Etant donné d'autre part qu'un système gra- 
phique, pas plus qu'une langue, n'a été établi à priori, 
mais qu'il résulte de circonstances historiques et 
d'influences souvent inconscientes, on peut s'attendre 
à ce que la pratique ne se conforme pas à cet idéal. 
Tout au moins le bon usage serait-il celui qui s'en 
rapprocherait le plus. Nous savons qu'il n'en est rien 
pour notre langue. Quel est donc pour nous le fonde- 
ment du bon usage"? « Suivre l'usage constant des 
gens qui savent écrire » telle est la règle posée par 
Bossuet au XVII e siècle et que l'Académie du XIX e 
prêtent encore suivre 1 , ne s'apercevant pas que l'expres- 
sion « ceus qui savent écrire » ne désigne pas du tout 
des groupes analogues à deus siècles d'intervalle. A 
l'époque de Bossuet et pendant plus d'un siècle encore 
les études se font en latin : on n'enseigne pas à écrire 2 
en français et Voltaire lui-même s'est plaint plus d'une 
fois qu'il n'y eût pas de règles certaines pour notre 
langue. Dans son livre sur les Règles de l'éducation 
des enfants, publié en 1687, l'un des professeurs de Port- 
Royal, Coustel, dit qu'il vaut miens pour apprendre 
à lire aus enfants, se servir de livres français que 



1. Dictionnaire, 7 e éd., prëf. VIII. 

2. Nous donnons dans ce passage au mot écrire le sens d'ortho- 
graphier. Il peut en avoir d'autres et delà naissent des confu- 
sions que les grammairiens et l'Académie n'ont pas toujours 
évitées. Cf. G. Paris, préface de la Grammaire raisonnée de 
L. Clédat, p. n et m. 



44 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

deccus qui sont latins'. C'est en latin, en effet, que les 
enfants apprenaient à lire, pour la raison, juste 
d'ailleurs, que la graphie latine est plus raisonnable, 
plus analogue à la prononciation que celle du français. 
Ainsi instruit, chacun note comme il pont les sons du 
français, et ainsi s'expliquent les graphies étranges qui 
se trouvent sous la plume des personnages les plus 
distingués et des écrivains les plus connus 2 . On 
attache du reste peu d'importance à l'orthographe, 
sauf les grammairiens qui comme Ménage, Vaugelas, 
Patru, Bouhours, ont fait de la langue une étude appro- 
fondie. Leurs décisions font autorité et constituent le 
bon usage, ce qui est, dans une certaine mesure, 
légitime, puisqu'ils ont sur ces matières des connais- 
sances plus sûres e1 plus abondantes, un goût plus 
exercé que leurs contemporains. Ces décisions aussi 
ont été acceptées, en grande partie du moins, par 
les écrivains du XVII e siècle, qui par leurs mérites 
littéraires se sont imposés à l'admiration des siècles 
suivants ; elles ont été suivies par l'Académie dans 
son dictionnaire et elles ont formé le fond de la science 
grammaticale du XVIII e siècle. Par suite, elles sont 
devenues, avec quelques modifications du reste, les 
modèles enseignés lorsque le français a pris place 



1. Carré, Les Pédagogues de Port-Royal, p. 89 et 131. 

2. Cf. A. Gazier, Mélanges de littérature a d'histoire, p. 321 
et suivantes. La situation des écrivains n'est pas tout à fait la 
même que celle des particuliers, puisqu'ils s'adressent à tout le 
public, et qu'ils passent par l'intermédiaire des imprimeurs: ce 
sont ces derniers surtout qui ont besoin, pour faciliter leur- 
travail, de règles et d'un usage généralement adopté. Aussi 
n'avons-nous pas dans les livres l'orthographe des auteurs, mais 
celle des imprimeurs. 



l'usage en matière de langue et d'orthographe 45 

dans l'enseignement à côté du latin. Le romantisme 
les a respectées ; 

Guerre à la rhétorique, et paix à la syntaxe, 

a dit Hugo ; et par suite de l'extension donnée à l'ensei- 
gnement surtout primaire, par suite de l'importance 
attribuée à l'orthographe dans les études, les examens 
et l'opinion, elles se sont imposées à la nation entière. 
L'usage et du même coup le bon usage est maintenant 
dans les grammaires classiques et « les grammairiens 
ont fait de presque toute la grammaire (sauf la syn- 
taxe) l'art d'appliquer l'orthographe de l'Académie 1 . » 
De nos jours, ceus qui écrivent bien ce ne sont clone 
plus comme au XVII e siècle, ceus qui ont le mieus 
étudié la langue française, mais bien ceus qui savent 
d'après les préceptes des grammairiens « noter les 
phonèmes identiques différemment, ou identiquement 
les phonèmes différents d'après l'usage académique. » 
Il n'est donc pas surprenant que l'Académie, quand 
elle prêtent suivre l'usage de ceus qui écrivent bien, 
trouve qu'il n'y a que de rares modifications à intro- 
duire clans notre orthographe. 

Mais l'usage qu'elle croit suivre ainsi, alors qu'elle 
le dicte, est en gros celui des gens qui écrivaient bien 
il y a deus siècles et demi. Or, on sait maintenant à 
n'en pas douter (et nous nous en sommes aperçus dans 
cette étude) que si « la syntaxe a été codifiée par les 
grammairiens, parfois avec une pédanterie ou une 
subtilité fâcheuse, et contrairement à l'usage des 
écrivains qu'on regarde comme classiques, mais en 
général avec le meilleur esprit philosophique et dans 

1. G. Paris, loc. cit., p. vi. 



46 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

l'intérêt de la clarté, première nécessité du langage, 
condition indispensable de la construction de phrases 
un peu compliquées 1 », l'usage académique en matière 
d'orthographe « conformémenl à son origine, est plein 
de contradictions, d'incohérences el d'incertitudes 8 . » 

En face de cet usage qui s'impose comme bon, mais 
qui est si défectueus, on peut en concevoir un autre : 
celui-ci serait l'usage <!<■ cens qui, de nos jours, 
écrivent vraiment bien, c'est-à-dire qui avant étudié 
la langue française depuis ses origines ont pu en 
découvrir le « génie » pour reprendre une expression 
employée par l'Académie française, et qui, rarement, 
imaginent, presque toujours, retrouvent dans nos 
anciens textes des graphies à la fois plus logiques, 
plus simples et plus conformes à l'étymologie que 
celles qui sont imposées aujourd'hui. Entre ces deus 
usages, il semble que le chois ne doive point être 
douteus ; et si la substitution du second au premier 
présente de réelles difficultés 3 , elle n'en est pas moins 
désirable et possible à réaliser. 

Il est temps que nous nous arrêtions, car nous 
sortons du sujet que nous nous sommes proposé. Nous 
avons voulu montrer que lorsqu'on réclame en matière 
d'orthographe comme en matière de langue le respect 
de l'usage, il se peut bien que l'on emploie le mêm 
mot, mais l'on parle de faits très différents : d'un côté, 
en effet, nous avons trouvé un usage illimité et chan- 
geant, par suite insaisissable, un bon usage qu'il n'a 
pas été possible de définir et que l'on ne sait pas où 
trouver, de l'autre au contraire un usage limité nette- 

1. G. Paris, loc. cit., p. v. 

2. G. Paris, loc. cit., p. vi. 

3. G. Paris, loc. cit., p. xv. 



l'usage en matière de langue et d'orthographe 47 

ment, et un bon usage plus précis encore, renfermé 
dans trois volumes (deus volumes du dictionnaire et 
une grammaire classique) qui sont à la portée de tous, 
bon usage que d'ailleurs tous les gens compétents 
depuis plus d'un siècle proposent de modifier. On obéit 
inconsciemment au premier sur lequel nul ne peut 
prétendre à une autorité spéciale : il est légitime, 
possible et nécessaire de modifier le second. 

H. Yvon. 



VIEILLES CHANSONS P4TOISES DU PÉRIGOR!) 

(avec traduction adaptée au rythme musical) 

Recueillies el traduites par Emm. Casse el Eug. Chaminade 

(Suite)' 



51. — Can lou bouyè 

(Sarladais, Lot) 



Assez lent 



? 



Can lou bou - yè . ben de làu - rà, Plan-toshoun 

Quand le bon- vier vient du la-bour, Plan-te son 



=t=tfc=t: 

ogul - ha - do, Plan-toshoun o - gui - ha - <lo : 
aiguil-la -de, Plan-te son ai- guil - la - de. 



Texte patois 

Trobo Morgot, ol pe del fe, 
Trisio, descouushoulado : 



Traduction rythmique 

Trouve Margot au pied du feu, 
Bien triste, inconsolable : 



— « Se n'es molàudo, digo-jou"? — « Es-tu malade, dis-le nous? 

Te forén un poulatse, Te ferons un potage, 

» En d'uuorabo, eu d'un càulet » D'une rave, d'un petit chou, 

E 'no làuzeto rnat;ro : D'une alouette maigre : 



» Se ne mores, t'enterraréu 
» 01 pu prioun de lo cabo: 



» Si tu meurs, nous l'enterrerons 
Au fin fond de la cave : 



» Metréu tous pes countro lou » Mettrons tes pieds contre le 
[mur, [mur, 

Lou cap tsou lo conèlo. Le chef sous la cannelle. 

o Louhs pèlerin ke posshorôu » Les pèlerins qui passeront 

Prendrôn d'aygo shegnado, Prendront de l'eau bénite, 



1. Voy. notre Reçue, t. XVII, p. 114, 186, 248; t. XVIII, p. 89 et 195. 



VIEILLES CHANSONS PATOISES DU PERIGORD 



49 



» Dirrôn un Pater, un Ace » Diront un Pater, un Ace 

Fer lo pàuro Beruardo. » Pour la pauvre Beruarde. » 

Provence, Lot, Gascogne, Aurergne. etc. 



51 bis. — Aix' du Bouvier 

Recueilli à Rampieux par M. de Lombarès 



^— -— 8- 



mmmsïmmm 



Lo lo lo lo lo lo lo lo 
rail /" "^s o 



lo 



lo lo lo 



iÊliiiilf^ii 



lo lo lo lo lo 



52. — Gu bol oubi loy shen Posshiou? 



(Patois de Castels) 



SE 






Cu bol ou - bi loy shen Pos 
( x »ui veut ou - ïr la Pas - si 



ih'ion Ke fue-roun 
on Que l'on fit 



fct 



^"rE 



fa ^fV^ i 



_^J i^J — U_l 



fat - >o - j - ol boun Diu? 
souf-frir au Bon Dieu? 



Mè cu lo shat e nou lo 

Mais qui la sait et ne la 



;=SzE^EE.EE e zt=^ 

dî, Pas - sho gran pe 

dit, Pa> - se grand pé 



3===z:z:gziipzziz -T t"i — p z = 

:b^=^p=— ==p J ::*^zz±= 



ni - tan-sho. 
ui - ten - ce. 



revue ni: philologie, xix 



50 



REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 



Texte patois 



Traduction rythmique 



Cu non lo shat e non l'opràn, 
I,o passho bien pu grando. 



Qui ne la sait et ne l'apprent, 
La passe bien plus grandi'. 



Lo passion de Zièju-Cri 
Es tau trist'e doulantol 



La passion de Jésus-Christ 
Est tant triste et dolente! 



L'on courounà, l'on flotzelà. 
Dobàn Pilato l'on mena. 



L'ont couronné, l'ont flagellé 
Devant Pilate l'ont mené. 



Can dobàn Pilato e-j-ehstà, 
Ela! moun Diu, lo gran piotà! 



Quand devant Pilate a été, 

Hélas ! mon Dieu, la grand pitié ! 



Ela! moun Diu, lo gran piotà! 
De beyre un Diu do kel esta! 



Hélas! mou Dieu, la grand pitié ! 
De voir un Dieu dans cet état ! 



Sho bouno mèro be de lay 
Touto trist' e doulanto : 



Sa bonne mère vient de là 
Toute triste et dolente : 



-« Moun fil Tsièjû, k'obè bouv fa, 
Bou-j-atzoun mi do kel esta?» 



— « Mon fils Jésus, qu'avez-vous 
fait, 
Qu'on vous ait mis dans cet état ?» 



- « Nou purèhs, mèro, non pure 
De tan de mal ke me betsè. 



— « Ne pleurez, mère, ne pleurez 
De tant de mal que me voyez. 



» Me betsè biu, me beyre mor, 
Tournorày biu oprè mo mor : 



» Me voyez vif, me verrez mort, 
Reviendrai vif après ma mort : 



» Los estèlo c'ol cel serôn, 
Del cel en terro tounboron : 



» Ne tounboron de douo-j-en 
[douo 
Counio fay lo felho peu bô : 



» Les étoiles qu'au ciel seront, 
Du ciel eu terre tomberont : 

A. 

» Et tomberont de deus en deus 
Comme fait la feuille des bois : 



VIEILLES CHANSONS PATOISES DU PER1GORD 



51 



» Ne tounborôn de sie-j-en sie, 
Coumo lo pero ol periè. » 



» Et tomberont de sis en sis, 
Comme la poire du poirier. » 



Cette complainte comporte deus belles variantes : nous les indi- 
quons par a et b. — Voir les Vieilles chansons patoises du Périgord 
(102 à 108). Cet air paraît être une corruption du cantique de Campra 
(1660-1744) : Suicons, chrétiens, sur le Calcaire. 



53. — Lou didzo de loy Shèno 



[Patois de. Beleès] 




Lou did-zo de loy Shè-no, Jie - jû s'hen pion - dzio tan: 
Le jeu-di de la Ce- ne, Je - sus tant se plaignait: 



Texte patois 

— « Ke plondzè-bou, lou Shenho, 
Ke plondzè-bou-j-oné? » 

— « You ne plandze luy pàure 
Ke mouriràn de fan. » 

— ■< Nou faràn pa, lou Shenho. 
Entre ritse viuràn. » 

N' oponho pa metz' ouro, 
Lou pàure bay passa, 

O lo porto del ritse 

S'hen bay shercà shoun po : 

— « Fojè-m' un pàu d'ormoyno. 
Lou ritse, si ou plè. » 

— « Bayt-én,bayt-én,lou pàubre, 
Eyshi tu n oura rien : 

» Shi dobali l'ehscalo, 
Te coumetrày mou y chien. » 

Nou tardo pa metz' ouro. 
Lou ritse bav mouri : 



Traduction rythmique 

— « Que plaignez-vous, ô Maître, 
Que plaignez-vous, meshui ? » 

— « Moi je plains tous les pauvres 
Qui vont mourir de faim. » 

— « Ne feront pas, le Maître : 
Entre riches vivront. » 

Tarde pas demi-heure. 
Le pauvre va passer, 

A la porte du riche 

S'en va chercher son pain : 

— « Faites un peu d'aumône, 
Le riche, s'il vous plait. » 

— « Va-t-en, va-t-en, le pauvre, 
Ici tu n'auras rien : 

» Si je descens l'échelle, 
Te lâcherai mes chiens. » 

Ne tarde demi-heure, 
Le riche va mourir : 



52 



REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 



S'hen bay de port' en porto, 
Porto del Porodi : 

— « Ogayto tu, Shen Pierre, 
Cu j-oco 'nperokî. » 

— « Lou Shegno, coy lou ritse : 
Domando Porodi. » 

— Digho-li tu, Shen Pierre. 
S'ho fay sho ke y'ay di : 

» S'ho fay l'ormoyno ol pàure, 
S'ho revcsti loy nu : 

» S'esta beyre molàude, 
Lour opourtà sholû 

» S'es estât o lo messho 
Lou moti tou dedzû. » 

— « Shi tzomày torn'ol mounde, 
Ni may doun shey bengût, 

» Forioy l'ormoyno ol pàure, 
Rebestirioy louy nu, 

» Onirioy o lo messho, 
Lou moli tou dedzû. » 

Nou tarde pa mez' ouro, 
Lou pàure bay mouri : 

» S'hen bay de port' en porto, 
Tou dret ol Porodi : 

— « Ogayto tu, Shen Pierre, 
Cu-j-oco 'nperoki. » 



Son va de porte en porte, 
Porte du Paradis : 

— <( Regarde, toi, Saint Pierre, 
Qui est-ce qui par là. » 

— « Le Seigneur, c'est le riche : 
Demande Paradis. » 

— « Eh, dis-lui, toi, Saint Pierre, 
S'il a fait ce qu'ai dit : 

» Donné l'aumône au pauvre 
Et revêtu les nus : 

» S'il a vu les malades, 
Leur a porté salut. 

» S'il a ouï la messe, 
Le matin, bien à jeun. » 

— « Si je reviens au monde 
Et là d'où suis venu, 

» Ferais l'aumône au pauvre, 
Revêtirais les nus, 

» Et j'irais à la messe, 
Le matin, bien à jeun. » 

Ne tarda demi-heure, 
Le pauvre va mourir : 

S'en va de porte en porte, 
Tout droit au Paradis : 

— « Regarde, toi, Saint Pierre, 
Qui est-ce donc par là. » 



— « Lou Shenho, coy lou pàure : — « Le Seigneur, c'est le pauvre : 



Domondo Porodi. » 

- « Digho-li tu, Shen Pierre 
Ke benghe biste oyshi. 

» Loy porto shoun druberto 
Dempey didzô moti. 



Demande Paradis. » 

— « Dis-lui. toi donc, Saint Pierre, 
Qu'il vienne vite ici. 

» Les portes sont ouvertes 
Depuis jeudi matin ». 



Cf. —Provence, Lot, Picardie, Gascogne, Velay et Forez. — Voyez 
nos Vieilles chansons patoises du Périgord, p. 98. 



VIEILLES CHANSONS PATOISES DU PERIGORD 



53 



54 A — Moun Diu, lo brabo belho! (Moissonneuse) 



(Patois de Saint-Cyprien, Beloès) 






Moua Dlu, lo bra - ho be - lho, Lo 
Mon Dieu, la bel le veil - le, La 



■ — I — x — 






be - lho 
veil - le 



de 
de 



Shen 
Saint 



Tzan ! 

J ea n ! 



Texte patois 



Traduction rythmique 



Lo Shento Biertzo puro, 
Pnro shoun bel anfàn. 



La Sainte Vierge pleure, 
Pleure son bel enfant. 



Shen Pierre li domando : 

- « Biertzo, ke purà tan ? » 

« A y bien rajoù she puri, 
Ay perdu moun anfàn. 

» En-t-anàn o l'oyfrando 
Ay perdu moun anfàn. » 

- « Non plurèhs pa tay, Biertzo, - 
Belèu lou trouboriàn. » 

S'hen ban de gleytso en gleytso, 
De coubén en coubén ; 

Lou troboun ke pretsabo 
O l'outàr de Shen Tzan : 

Shen Pierre li domando : 

- « Shenhoùr, ke pregà tan? 

- « Counbertissi moun puple, 
Louy boun. mai louy moytsdn.» 

-«Nou plurehs pu doun, Biertzo, ■ 
Betsè ke l'eu troubà. » 



Saint Pierre lui demande : 
• » Vierge, que pleurez tant '? » 

- « Ai bien raison si pleure, 
Ai perdu mon enfant. 

» En allant à l'offrande 
Ai perdu mon enfant. » 

- « Ne pleurez pas tant, Vierge, 
Et nous le trouverons. » 

Vont d'église eu église, 
De couvent en couvent : 

Ils le trouvent qui prêche 
A l'autel de S 1 .lean : 

Saint Pierre lui demande : 

- « Seigneur, que priez tant'?» 

- « Je convertis mon peuple, 
Les bons et les méchants. » 

- « Ne pleurez plus donc, Vierge, 
Vovez : l'avons trouvé. » 



54 



REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 



L'on troubà ke pretsabo 
O l'ôutàr de Shen ïzan. 



Prêchant ils 1*' trouvèrent 
A l'autel de S' Jean. 



Cette complainte naïve, — probablement une complainte de quête, 
— rappelé, par les détails et les anachronismes, la chanson pôiigour- 
dine qui débute ainsi : 

K'ero lou divendre 
Lou divendre béni. 
Opourta-nou l'eytreno 
Ou nouni de JejuChri. 

(Voyez les Vieille* chansons patoises du Périgord, p. 113). Quant 
à la mélodie, très ancienne sans doute, elle parait écrite dans le mode 
hypophrygien. 



B. Version de Castels (mêmes paroles) 




Moun Diu, lo bra 



S^m 



bo be 



3 
lbo, 



Lo 



be - lho 



EES333 



de 



Shen Tzan ! 



55. — Moun home malàu ne toumbo 

(Patois d'Eymet) 



Assez vite 



Moun o - me ma-làu ne tounbo, Droun-lan- 
Mou hom-me tom-be ma - la - de. 



5 - fr-k — zzi "fr^jv i h — f vr~; — 



la, la - dri - ti, Bàu cher-cà lou me -de - chi. 
Vais cher-cher le nié- de - cin. 



VIEILLES CHANSONS PATOISES DU PERIGORD 



55 



Texte patois 

Per ehstre pu lèu tournado 
iMe chitèri pel camï. 

Can me shiskèri entournado, 
Ero mor dedin choun li. 



Traduction rythmique 

Et pour revenir plus vite 
Je m'assis dans le chemin. 

Mais quand je fus revenue, 
11 était mort dans son lit. 



Lou pourten au chumentèri, 
Ero mor, enchuveli. 

Ley bejï benuân me beyre : 
— « Puro, bèlo, toun mari. » 

Men anghèri chu cho tounbo, 
Per chàure che purari : 

Ley grumilho me tounbaven 
Grocho coumo dey toupï. 



On le porte au cimetière : 
Il est mort, enseveli. 

Les voisins venaient me voire 
— « Pleure, belle, ton mari. » 

Je m'en allai sur sa tombe, 
Pour savoir si pleurerais. 

Et les larmes me coulaient 
Enormes comme des pots. 



56. — Moun viel popà 

(Patois de Manaurie) 



Assez vile 



giipëJi^lim 



y=^=ë 



ISi 



Moun viel po - pà m'o mo - ri -da-do, Ga - ri - bàu-di! 
Mon vieus pa - pa m'a ma - ri - é - e, Ga - ri - bàu-di! 

=:=é zzzfz: 






En d'un vie - lhàr el m'o dou - na - do, Ga - ri - bàu 
A un vieil -lard il m'a do - né - e, Ga - ri - bàu 



m 



liHHliligÊiiliS 



di! Bridoun bri-dè la mistounghé La tri-gho me di-gho mè 
di! Bri-don bri-dé la mis-tou-gué La tri-gue me digue, mais 

^z Q z^zz^z^z=q=:=R = :^ = ^zz^: I zqzzi-z:-=-q 



8: 



di - gho me doun La pou-mo di - gha. 
di - gue moi donc La pomme di - gua. 



56 



REVl E DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 



Tca te patol 



Traduction rythmique 



boun vielhàr el m'o dounado, A bon vieillard il m'a donnée. 

Ke me forch' o gordà loy vaco. Qui me force à garder les vaches; 

Ke me forch' o gordà loy vaco: Qui me force à garder Les vaches; 

Mestre del pra li m'otropado, Mann; du pré m'y a pincée. 

Mestre del pra li m' otropado : Maine du pré m'y a pincée : 

— « Mïo. tu poyorâ 1' oh ado. > — « Mie, lu paiera- le dommage.» 



57. — N'ay fat uno mestrecho 
{Patois de Manaurie) 



Andante 



=ft 



-P g— 4— H g • j- 



=éz— g=É: 



1 



N'ay fat u • no mes-tre-cho, Coun-ti ke yo trey 
Je pos-sède une a - mi - e De-puis trois jours au 

r o — * — H V — i fr-f— ■ * é — \j- +f— «-- t 

dzour; Coun ■ ti ke yo trey dzour Ke you l'ay fa-dzo; 
plus; De - puis trois jours au plus Je la pos-sè-de; 



:zd-:^=^: 



--N 



ï=Ê=P 



^gEES^^lMl^g 



E you voudriôy bien ke fu-ghè Din mo cronbeto. 
lu je voudrais bien qu'elle fût Dans ma chambrette. 



Texte patois 

Mé you l'oy domondado 
L'oy fadzo domondà ; 
L'oy fadzo domondà 
( > d/a chuv niounde : 



Traductio i ryth m iijac 

Mais je l'ai demandée, 
Je l'ai fait demander; 
Je l'ai fait demander 
Aus parents d'elle : 



Choun payre n'èro bien countén, Son père en était bien contenl 
Noun pa cho mayre. Non pas sa mère. 



VIEILLES CHANSONS PAIOISES DE PEHIGORD 



57 



Cho mayr' èro'n coulèro : 

— « Golan, retirà-vou ; 
Golan, relira- vou 

May ol pu viste; 

Ke mo filho n'o refujà 

Un de pu ridze. » 

— « Cbi fal ke me retire 
You me retirorày : 

You me retiroràj 

Uni mo cronbeto: 
Mè-j-oki you ne purofày 

Mo-j-omoureto. » 

Del teu ke ne purabo, 
Cho mio n'o pocha; 
Cho mio n'o pocha. 

L'o choludado 
E ne tenio'n poké de flour 

Lov v'o dounado. 



Sa mire est en colère : 

— « Galant, retirez-vous ; 
Galant, retirez-vous 

Et au plus vite ; 
Car ma fille en a refusé 
Un de plus riche. » 

— « S'il faut que je m'en aille 
Je me retirerai ; 

Je me retirerai 

Dans ma cbambrette 
Et là dedans je pleurerai 

Mes amourettes. » 

Tant qu'il versait des larmes, 
Son amie a passé ; 
Son amie a passé. 

L'a saluée 
Et tenait un paquet de fleurs, 

Et les lui donne. 



— « Tenè, tenè, lo belo. 
Un bel monké de flour; 
Un bel mouké de flour 

Ke you vou doni : 
Ke you voudrioy lan porin'n vou, 

D/.omay nou podi! » 



— « Tenez, tenez, la belle 
Un beau bouquet de fleurs; 
Un beau bouquet de fleurs 

Que je vous donne ; 
Moi qui voudrais tant vous parler, 

Ne le puis faire! » 



Cette chanson est usitée en plusieurs provinces, Poitou, Normandie, 
Gascogne, Alpes, Lot, pays Messiu, etc. N'oyez les Chansons popu- 
laires des Alpes françaises, par Julien Tiersot, p. 270. Plusieurs 
versions commencent ainsi : 

J'ai fait une maîtresse 

Trois jouis, y.i pas longtemps. 



L'une d'entre elles a ce couplet : 



S'il faut que j' me retire, 

Je me retirerai 

Dans un couvent d'ermites, 

Pour l'amour d'une fille 

Ermite je serai 

Le temps que je vivrai. 



58 



REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 



58 A. — Nostre noutari pa cadu 

[Eymet, Sainte-Croioe de Beaumont, etc.) 



È& 



:EE=-i=t= — ;==-=*=fe=b=:^=^ I 



Nos - tre non - ta - ri pa ca - du Pren-diio la 
No ire no • tai - re pas ca - duc Prendrait la 




===Prt 



==R=zp:i=ip=: 



no - bio inay l'ehs-cu. 
femme a • vec l'ê - eu. 



Texte patois 



Traduction rythmique 



En cranto sho ke h dounéu, En lui donnant quarante sous, 

Prenéu la nobio, anen-nou-j-en. Prenons l'épouse, allons-nous-en. 



Trenpâ la shoupo, coujiniè : 
Baki la nobio darrè bon. 

Trenpà la shoupo bistomén, 
Baki la nobio, pey shey dzen. 



Trempez la soupe, cuisinier : 
Voici l'épouse près de vous. 

Trempez la soupe vilement, 
Voici l'épouse et puis ses gens. 



Au dessert, la nobio et la demoiselle d'honneur suivent tous les 
invités. La nobio flxe un bouquet à la boutonnière de chacun et la 
demoiselle d'honneur tent une assiette, sur laquelle l'invité dépose 
soit une pièce, soit le plus souvent quelque menue monnaie. Pendant 
ce temps, on chante : 



Dzcn de lo nosho, lebà-bou, 
Aki la nobio darrè bou. 

Uno pèsho de cranto sho 
A la nobio li cal dounà : 

She l'abè pa, uno de bin 
A la nobio li cal dounâ. 



Gens de la noce, levez-vous, 
Voici l'épouse près de vous. 

La pièce de quaraute sous 

A l'épouse il vous faut donner 

Si l'avez pas, une de vingt 
A l'épouse il vous faut donner. 



VIEILLES CHANSONS PATOISES DU PERIGORD 



59 



59 B. — Version de Sainte- Croix de Beaumont 



=©zz3z 



z£zzz£zzz£ZTZZ[ 



ezzz*: 



izzjz*: 



9 



,= s 



9 9- 



=fr 



Eh! tzen de 
Eh! gens de 



no-cho, le - ba - boû! N'a-bè 
no - ce. le - vez - vous ; Voi - ci 



la 
l'é- 



;=£=£ 



*zzz*zz ï-Éi~àz zz*zzzzzzziz:t=^=ï:=k— — ï 



bio dar-rè bou, E le 



ba - boû bien proun 



-to- 
pou - se près de vous, Et le - vez - vous bien promp-te- 



$1 












raéu : Pren'un inou-ké, dou • nà d'ar-tzén. 
ment: Prenez bou-quet, don -nez ar - gent. 



Texte patois 

Eh! lou mouchû ke canta gro, 
Uno pècho de cranto cho : 
De crante cho che l'abèh pa, 
De biu cho bou la cal dounà. 

Eh! lou mouchû ke canta prin, 
Uno pècho de vinto- chin : 
De vinto- chin che l'abèh pa, 
De de cho bou la cal donna. 

Eh! lo mouchû ke canta olar, 
Douna-me lo bien coumo cal. . 



Traduction rythmique 

Eh ! le monsieur qui chantez gros, 
La pièce de quarante sous : 
De quarante si l'avez pas, 
De vingt sous vous la faut donner. 

Eh! le monsieur qui chantez fin, 
Une pièce de vingt-cinq sous : 
De vingt-cinq sous si l'avez pas, 
De dis sous vous la faut donner. 

Eh! le monsieur qui chantez clair, 
Donnez-la moi bien comme il faut... 



[Incomplet. 



Usité dans le Lot. 



Patois de Saint-Martin de Garçon. 



Sha non ma - ri - dén la Za - no, Dins u- 
Chez nous ou ma -rie la Jeanne, Dans u- 



fiO 




REVUE l>E PHILOLOGIE FRANÇAISE 

k=zfr=qv-T— — T-= 



EzEïEifEjE 



no tris - 10 
ne iris - te 



sa 
sai 



zoû; Le - vo lou ta - lai, moun 
son ; Le - ve le ta - Ion, mon 



Piè re. Piè-re, le- vo lou ta - loû. 
l'ier-re, Pier-re, le - ve le ta - Ion. 



60. — Nou fal tzomây 
(Patois de Manaurie) 







pen- 
pen- 



cha - do Del tzu- tzo-mèn e de lo mor. 
se - e Du ju-ge-ment et de la mort. 



Texte patois 



Traduction rythmique 



Din l'Ifar, lou fil e lou payre 
Che choueten lour moledichiu : 
Lo filho reprotz' o ebo mayre 
Ke l'in eàujo cho donnoehiu. 



Dans l'enfer le fils et le père 
Se donnent leur malédiction : 
La fille reproche à sa mère 
Qu'elle causa sa damnation. 



— « Mayre, chi vou m'ovià reprejo — «Si, mère, vous m'aviez reprise 

Tau k'obioy tan de libertà, Quand j'avais tant de liberté, 

Tan ke l'ojioy tan de fodèjo. Quand je faisais tant de fadaises, 

Nou chïoy pa din lou peccà. Ne serais point dans le péché. 



VIEILLES CHANSONS PATOISES DL PERIGORD 



61 



» Y'o lay raoun amo preyzounhèro » Là-bas mon âme est prisonnière 

Ivelo ne burlo couin' un four, Qui brûle comme dans un four : 

E coy tou cho ke may m'estouno, Ce qui m'étonne davantage 

Ke co li dèu dura toutzoùr. » C'est qu'elle y doit brûler toujours.» 



61. — Nou shen en ten de gherro 

(Patois de Betcès) 



tT ^ é — 1 T r J 

Nou shen en ten de gher-ro, Le - ro 

Som - mes en temps de guer - re, 



: =£=? 



le - ro li - rè • to lan - la li - rè - to lan - la Nou 

Som^ 



g=R=fr -- — h :;=J^: 






' — g— -j— j i — ft- 



Ë^ll 



4* 



:ft=fi — - r^ T=^=^ 



I 



rf é \ '* 



shen en ten de gher - ro. Noù - j ■ i cal tut o - nà, 
mes en temps de guer - re, Nous y faut tous al - 1er, 



Texte patois 



Traduction rythmique 



Oshetà mousshù Rocho 
Ke li bol enbouyà : 

N'o trey dzoynètoy filhoy : 
Loy j-i bol enbouyà. 

Jou di o shouu oynado : 

— « Filho, bos-tu y'onà? » 

— « E uou cherto, moun pèro, 
Ke you me cal fiolà. » 

Jou di o lo chegoundo : 

— « Filho, bos-tu y' onà? » 



Excepté monsieur Roque 
Qui veut y envoyer : 

N'a trois jeunettes filles : 
Les y veut envoyer. 

Le dit à son aînée : 

— « Fille, y veus-tu aller? » 

— « Eh! non certes, mon père, 
Car il me faut filer. » 

Le dit à la seconde : 

— « Fille, y veus-tu aller? » 



62 



REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 



— « E uou cherto, moun pèro, 
Ke you me cal broud;i. » 

Jou di o lo pu tzoyno : 

— « Filho, bos-lu v' onà? » 



— « Eh! non certes, mon pi fe, 
Car il me Eaul broder. ■• 

Le dit à la plus jeune : 

— « bille, v veus-tu aller'.' » 



— « E non cherto, moun pèro, 
Me boli moridà. » 



— « Eh! non certes, mon père, 
Je me veus marier. » 



NOTES LEXICOLOGIQUES 1 



altruisme : 

Un certain jour, vous avez adopté un mot que 
notre Dictionnaire n'accepte pas : comme philo- 
logues, nous l'aimons peu ; comme moralistes, 
nous ne pouvons nous empêcher de l'aimer. C'est 
le mot d'altruisme, opposé au mot à'égoïsme, et 
que du reste on peut traduire par les mots de 
dévouement et de charité . 

De Champagny, réponse au discours de 
réception de Littré à l'Académie française, 
5 juin 1873. 

amener : 

. . . Une fois entré, j'amène mon article qui est 
lu et bien reçu. 

Journal intime de Cuvillier-Fleury, 16 février 
1834. T. II, Paris, 1903, p. 82. 

boudoir : 

... Ce qui me choqua surtout à mon retour en 
France [après l'émigration], c'était d'entendre des 
femmes appeler leur cabinet un boudoir, car ce 
mot bizarre n'était employé jadis que par les 
courtisans. 

M me de Genlis, Mémoires (collection Barrière, 
p. 372). 

1. Suite. Voir la Reçue du 4 e trimestre de 1903. 



64 REVUK DE PHILOLOGIS FRANÇAISE 

briser le cœur : 

Je me suis obstiné à garder l'hémistiche sui- 
vant, j'ai donc brisé mon cœur, expression em- 
pruntée de l'anglais, heart-break, persuadé 
encore une fois qu'en appropriait à notre langue 
les richesses (\c<. autres, sans rien perdre de notre 
goût,- nous ne faisons que l'étendre el le for- 
tifier. 

Baculard d'Arnaud. Second discours prélimi- 
naire du Comte de Cominges p. LXVI de la 
4 e édition, Paris, 1768). La pièce est 1764. 

...elle tombe dans une maladie (a) qui n'a point 
de nom dans notre langue et qui n'est nulle part 
si funeste qu'en Angleterre. 

Le Pour et le Contre 1733 : I, p. 334. fa) En 
Anglais hcnl.ru heart. (Je mot, traduit litté- 
ralement, signifie cœur brisé. C'est le der- 
nier effet d'une mortelle douleur. Le> Anglais 
sont plus sujets ;'i cette maladie que les autres 
peuples, parce que leur imagination forte 
sert à les rendre plus sensibles à une grande 
passion. 



chose : 



Comme bientôt nous nous préoccupons de 
l'expansion du mol chose en littérature, de son 
emploi à tout bout de champ, il [Daudet] fait la 
remarque que le mot, d'origine espagnole ou ita- 
lienne, a été adopté par le romantisme et sur- 
tout affectionné par Hugo, qui en a senti tout 
le charme diffus et vague. 

Journal des Concourt, t. VII. Paris. 1894, 
p. 213. à la date du 1 er octobre 1887. 



NOTES LEXICOLOG1QUES 65 

conséquent, conséquence : 

On se sert du mol conséquent, 

Sans en savoir la conséquence. 

Cela, dit-on, est conséquent : 

Mais, hélas! quelle inconséquence! etc. 

Cossard. Le langage du jour. Almanach des 
Muses, 1805, p. 197. 

doigt dans l'oeil : 

On prétend au Gymnase que dire de quelqu'un 
qu'il a son doigt dans l'œil signifie qu'il est 
confiant jusqu'à l'aveuglement. Dans quel monde, 
dans quel lieu s'exprime-t-on ainsi? Je n'en sais 
rien : acceptons l'expression et partons de là. 

T. Sauvage, article : Spectacles du Moniteur 
Universel 20 août 1850, à propos de la pre- 
mière représentation, au Gymnase drama- 
tique, de la Société du doigt dans l'œil, 
vaudeville en un acte, par Clairville, Sirau- 
din et Moreau. 

ensoleillé : 

C'est à Etienne Eggis qu'on doit l'invention du 
mot ensoleillé, que Th. Gautier trouva joli et 
conserva. 

Ph. Godet, Histoire littéraire de la Suisse 

française, p. 540. 
(Etienne Eggis, de Fribourg en Suisse, 1830- 

1867). 

Vivent les mots nouveaux de l'École nouvelle... 
Ensoleillé, je crois, est le premier en date, 
Les fidèles se l'ont passé de main en main. . . 

H. Becque, le Gaulois, 30 mai 1884, et dans 
Querelles littéraires, Paris, 1890. p. 195. 

REVUIi DU PHILOLOGIE, XIX 5 



66 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAIS! 

fou : 

Il y avait un monde fou chez Le Normand où il 

est du bon ton de se montrer. 

Jouy, UHermite de la Chaussée d'Antin, 
t. III, p. 227, à la date du 1 er mai 1813 et 
dans la bouche d'une jolie femme. 

fricoteur : 

Fricoteurs, mot très français, bien qu'il ne soit 
pas enregistré dans le Dictionnaire de l'Académie; 
mot très usuel à l'armée. Le fricoteur est un ma- 
raudeur perfectionné; il consomme, cuit ce que 
l'autre dérobe cru... 

A. V. Arnault, Souvenirs d'un sexagénaire. 
Paris, 1833, t. IV. p. 402, note 5. 

intelligentiel : 

Je pense à nous faire appeler le parti des intel- 
ligentiels, nom qui prête peu à la plaisanterie et 
qui constituerait un parti auquel on serait fier 
d'appartenir. 

Balzac à M me Ilanska, 11 août 1835 (Lettres 
à V Étrangère p. 270). 
M me Javernal devient précieuse, intelligentiel le, 
comme elle dit. Ne m'a-t-elle pas demandé hier si 
j'aimais Klopstock? 

Ch. de Bernard, La Peine du talion, dans le 
Nœud gordien{183S) , p. 359de l'éd. M . Lévy . 
(L'action se passe en 1828). 

margouillis : 

Margouillis est le mot. Le théâtre est dans le 
margouillis, les affaires publiques sont dans le 



NOTES LEXICOLOGIQUI'.S 67 

margouillis, disait-on l'autre soir, sur le Théâtre 
des Nouveautés. 

J. Janin. Feuilleton dramatique des Débats, 
27 décembre 1831 : compte rendu de Paul 
I er , par Ed. d'Anglemont et Th. Muret. 



moufle 



J'imagine qu'il [Ramond] n'aura pas non plus 
quitté ses mou Iles pour vous écrire. 

La Fayette, Correspondance inédite publiée par 
J. Thomas, Paris, 1903 ; à la date du 26 sep- 
tembre 1798. Le mot moufles est en italiques 
dans le texte. 



palper 



Après avoir donné deux pièces, 
Je vais, pour palper les espèces, 
Me présenter chez le caissier.... 

X. V auteur mal payé. Almanach des Muses, 
1801, p. 64. 



pékin 



...Un regard terrible de l'orateur, qu'accompagne 
toujours certaine épitliète de pékin, fait rentrer a 
l'instant le bourgeois dans le devoir. 

Jouy, l'Hermite de la Chaussée d'Antin, t. III. 
p. 216, à la date du 22 novembre 1811. 

prématurer : 

On a entendu les courtisans perfides, pour plaire 
au monarque qu'on sait ne point aimer monsieur 
de Voltaire, lui dénigrer d'avance la tragédie et 
prématurer son ennui, qui ne s'est que trop ma- 
nifesté. 

Bachaumont, Mémoires secrets. Londres, 1781, 
t. XI, p. 184, à la date du 6 avril 1778. 



68 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

religiosité : 

...si j'osais hasarder un néologisme devant l'Aca- 
démie Française, cette religiosité qu'on ;i sisouvenl 
étalée de nos jours. 

De Saint-Priest, Discours de réception à TAca- 
démie, 17 janvier 1850. 
[A suivre) F. Baldensperger. 



Remarques sur les Notes lexicologiques 



Briser le cœur est une métaphore très française et 

beaucoup plus ancienne que ne le pense Baculard d'Arnaud. 

Ses vers coulants, amoureux brise-eœtcrs, 
Adouciroient aussi bien vos rigueurs. 

(Vauquelin, cité par Godefroy). 

('lu, se. — 11 est à peine besoin de faire remarquer que le 
mot cAo.se n'a rien d'espagnol ni d'italien, et nous vient di- 
rectement du latin. 

Conséquent , conséquence. — Voir dans Godefroy et dans 
le Dictionnaire Général les anciens exemples de conséquent 
et de conséquence (XIII e — XVI e siècles). Noël du Fail et 
d'Aubigné emploient même consèquencieux. 

Fricoteur. — Gringore (cité par Godefroy) emploie 
fricasseur : 

Railleurs, mocqueurs, menteurs et fricasseurs . 

Margouillis, Moufle. — Voir les exemples anciens de 
ces mots, signalés dans le Dictionnaire Général. 

Religiosité. — On trouve au moyen âge (Voir Godefroy) 
religiosité ou religieusité, et aussi religioseté, religieuseté. 

L. C. 



MÉLANGES 



Faire la Fête 

Aujourd'hui, comme l'article défini est régulièrement em- 
ployé devant les noms pris au sens général, des expressions 
telles que « faire la fête » n'ont rien qui nous étonne. En 
ancien français, où l'article en pareil cas n'était guère usité, 
de telles expressions auraient certainement surpris. L'on 
disait — et l'on dit encore — .« faire fête ». Et cependant 
« faire la fête » se trouve aussi très anciennement. Témoin 
ce curieus passage : 

« Nostre amé clerc et conseiller maistre Jehan Jacobert, de 
Ilornaing, a intention d'estre docteur en lois assez briefement, 
et faire la /este a Orléans. Si li avons donné et octroie, en 
aide défaire sa dicte feste et de prendre ledit estât de docteur 
la somme de chincquante francs de Franche, le premier jour 
de janvier, l'an mil CGC LXVII'. » 

Évidemment la fête dont il s'agit ici est une fête précise et 
particulière. Laquelle? Le même donateur — c'est le duc 
d'Orléans d'alors — s'exprime d'une façon plus explicite dans 
d'autres actes par lesquels il accorde, en 1398, à plusieurs de 
ses clients, vingt francs d'or i< pour faire leur fente en théo- 
logie )), ou mieus encore « pour faire leur feste de mais- 
triement en théologie* ». 

Il ne faut d'ailleurs pas s'imaginer que la feste de mais- 
triement, ou de doctorat, en théologie ou en lois, fût une 
réjouissance désintéressée. Dans l'Université du moyen âge, 



1. Cité par J.-V. Le Clerc, dans Le Clerc et Renan, Discours sur- 
l'état des lettres et des arts au XIV e siècle, I, p. 297. 

2. Le Clerc, ibid. 



70 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

la plupart des fonctions étaient électives. A l'élection les 
((procureurs)), les doyens, Le recteur lui-même! Faire sa 
Eête brillamment, c'était pour les clercs ambitieus une ma- 
nière agréable d'appeler l'attention et de se concilier la faveur 
des électeurs. 

Est-ce à cet usage des « escholiers » de jadis que remonte 
l'expression, encore fort courante parmi les étudiants de nos 
jours? Pourquoi pas? « La langue que nous parlons et que 
nous écrivons est pleine d'expressions..., qui s'expliquent 
par des faits anciens, depuis longtemps oubliés, qui sur 
vivent dans l'idiome moderne comme les derniers témoins 
d'un autre âge 1 . » Toujours es1 il que les étudiants d'au- 
jourd'hui — est-ce bien à leur honneur qu'il faut le dire? - 
n'ont plus guère d'arrière-pensées d'ambition en « faisant la 
fête ». 

P. IIORLUC- 



Epaille = Spatula 

Dans le langage des mariniers de la Saône, les épailles 
sont les grosses poutres qui servent à maintenir un ponton à 
une distance suffisante de la rive. L'une de leurs extrémités 
est appuyée au quai, de manière à ne pouvoir glisser, l'autre 
est amarrée sur le ponton. Il y a toujours deus épailles, 
l'une à l'avant, l'autre à l'arrière. 

Le mot n'est ni dans Littré 2 , ni dans le Dictionnaire Gé- 
néral, ni dans le Glossaire nautique de Jal. On peut donc 
supposer qu'il est simplement lyonnais. Au reste, Nizier du 
Puitspelu ne le donne pas. 

11 nous semble intéressant à un double titre, comme sen< 
et comme forme. 

Pour le sens, c'est « épaule » avec le sens d'appui (cf. ital. 

1 . 1 latzfeld-Darmesteter, Introduction au Dictionnaire Général, p. v. 

2. Entre épaille et épaule (Littré, 6°) désignant «la partie de l'avant 
du navire sur laquelle il s'appuie », il n'y a de commun que l'origine. 



MÉLANGES 71 

spalla, franc, espalet, espalier, épauler, èpaulement, etc.). 
Par les épailles, le ponton « épaule » en quelque sorte le 
quai. 

Pour la forme, épaille correspont très exactement à *spacla 
<C *spatla <C spatula. C'est un exemple de plus de la trans- 
formation du groupe tl en cV . 

D'où il résulterait qu'en latin vulgaire spatula a dû subsister 
sous deus formes ; *spatla, d'où épaule, etc. ; *spacla, d'où 
épaille. 

P. Horluc. 

1. Ce changement, de -tl- en -cl- semble s'être produit, régulièrement 
en lyonnais. V. Nizier du Puitspelu, Phonétique lyonnaise, § 164,4°. 



'UBLICATIONS ADRESSÉKS A LA KKVUK 



Tous les ouvrages adressés à la Direction de la «Revue» 
sont mentionnés. Ceus qui sont envoyés en double exem- 
plaire font l'objet d'un compte rendu. 



Emmanuel Barat. — Le Style poétique et la Révolution 
romantique. (Paris Hachette, 1904; in~8° de vn-316 p.) — 
J'ai déjà eu occasion de signaler [Revue critique du 24 oc- 
tobre 1 1)04 ) les mérites et les défauts de ce livre, thèse s'il en 
fut, et que l'auteur soutient avec une vivacité et une allé- 
gresse de ton qui anime singulièrement un exposé où l'ennui 
eût été facile. Sa théorie, c'est que le style romantique a 
marqué le passage de la périphrase pseudo-classique à 
l'image, à la métaphore telle qu'elle triomphe chez Hugo : 
parti d'anciennes habitudes de « fiction >: poétique qu'il pré- 
tendait combattre, le romantisme aboutit ainsi à une nouvelle 
forme de mensonge, le « métaphorisme ». Ce sont les phases 
successives de cette histoire, — les gaucheries et les demi- 
hardiesses du début, les involontaires retours aus procédés 
honnis, l'installation, au moins provisoire, du pittoresque et 
du réel dans la langue poétique, — que M . Barat retrace en 
fin appréciateur des particularités de style et de langue- 

Il est moins informé de l'histoire externe du romantisme; 
sa grosse méprise, à cet égard, c'est l'oubli d'un des premiers 
aspects, et des plus significatifs, que prirent les revendicati ns 
de la nouvelle école : la littérature transcende ntale qui divi- 
sait, en 1823, écrivains et critiques, et où la question de 
forme ne jouait qu'un rôle très secondaire. On pourra trouver 
aussi que M. Barat, en confinant la poésie clans l'expression 
la plus directe des choses, en la ramenant à la seule vertu du 



PUBLICATIONS ADRESSÉES 73 

mot propre, du style direct, fait trop bon marché de quelques- 
unes de ses ressources, qui, pour être « obliques », n'en sont 
pas moins efficaces (F. Baldensperger). 

Philéas Lebesgue. — L'au-delà des Grammaires (Paris, 
Sansot, 1904 ; 315 p. in-12). — Considérations générales, 
très élevées et souvent intéressantes, sur les mots, les 
idées, la versification, le style. 

W. Sôderhjelm. — Eine Bemerkung z-ur romanischen 
Syntax (l'imparfait de « Ah ! c'est trop, lui dit-il, je voulais 
bien mourir, » etc.) dans Neuphilologische Mitteilungen, 
1904 ; n° 7-8. 

Paul Chappelier. — Elude anglo- française sur la langue 
internationale (Paris, imprimerie de la Cour d'appel, 1904 ; 
32 p. in-8). — Propose d'avoir deus langues internationales, 
l'anglais et le français ; on apprendrait dans tous les pays soit 
l'une soit l'autre de ces langues. Reconnaît d'ailleurs l'ex- 
trême facilité de Vespéranto. 

A. Wilson. — The new Mooement in the teaching of 
Languages, and Us Bearing on Secondarg Education in 
New Zealand (Dunedin, J. Starck, 1904 ; plaquette cle 31 
pages). 

A. Tobler. — Etymologisch.es (Académie de Berlin du 
27 octobre 1904). — Il s'agit du vieus français respasser et 
de la locution par cœur, où M. Tobler montre qu'on n'a pas 
chorus mais cor. 

H. Morf. — Die tempora historica im Franzôsischen 
(6 p. extr. der Neueren Sprachen, 1904 . 

A. Tobler. — Zu Perrots gereimter Inhaltsubersicht in 
der Pariser Handschrift Frç. 375 Extr. de la Zeitschri/ï 
de Grober, 1904). 



Nos prochains fascicules contiendront des comptes rendus 
des ouvrages suivants : 

Les monosyllabes en français, par Rydberg. — Tome III 



71 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

des Studier i modem sprakootenscap d'Upsal. — Les lamen- 
tations de Matheolus et lellvre de leesce, par van Hamel. — 
Le goût en littérature, par Joël de Lyris. — Précis de pho- 
nétique, 2 e édition, par J. Bastin. — Tome I de ['Histoire 
de la langue française, par F. Brunot. — Les quatre dic- 
tionnaires français, par E. Ritter. Tome IV (Tables 
générales) de la traduction de la Grammaire des langues 
romanes de Meyer-Lùbke. — La place de V adjectif attributif 
en viens français, par S. von den Driesch. - - Mélanges 
Brunot. — Le mystèrede la Passion en France, par Emile 
Roy. — Lettres de Saint- François de Sales, publiées par 
Dom Mackei et Navatel. — Le décasyllabe roman et sa 
fortune en Europe, par W. Thomas. — Deuzième édition 
du tome 1 de la Grammaire de Nyrop. — Nouveaux essais 
de philologie française, par Antoine Thomas. 



CHRONIQUE 



La pétition contre la réforme de l'orthographe 

La Revue Bleue propose à la signature des écrivains et 
des lettrés la pétition suivante, adressée à M. le Ministre de 
l'Instruction publique : 

« Depuis cent ans, l'orthographe, en notre pays, esta peu 
près fixée. Les plus nobles génies du XIX e siècle s'y sont 
soumis. Les grands modèles classiques eux-mêmes se pré- 
sentent à nous dans une forme qui nous est encore familière. 

« Un décret, bouleversant soudain l'orthographe tradi- 
tionnelle, aurait pour effet de prêter une figure étrange ou 
archaïque à tous les chefs-d'œuvre édités depuis le 
XVII e siècle, ceux-ci fussent-ils même contemporains. Une 
barrière plus haute s'élèverait entre la foule et les lettrés : ce 
serait enfin risquer tôt ou tard de compromettre toute la 
beauté plastique de notre langage, et de nuire par là au 
prestige universel de la littérature française. 

« Les soussignés forment le vœu qu'il ne soit pas donné 
suite à ce projet, qui ne tarderait pas à mettre en péril les 
lettres nationales. » 

On remarquera que les pétitionnaires s'adressent non à 
l'Académie, mais au Ministre de l'Instruction publique. 
C'est là un progrès tout à fait notable. Jusqu'à ces derniers 
temps, l'Académie était considérée comme la maîtresse 
absolue de l'orthographe française. Sans doute, à différentes 
reprises, nos ministres avaient pris l'initiative de certaines 
réformes orthographiques ; mais, ou bien ils revenaient sur 
leurs décisions, d'après les observations de l'Académie, ou 
bien ils la consultaient avant de rien décider, Le fait nou- 



76 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

veau, c'est que l'opinion publique se rende compte du droit 
du Ministre de passer outre, et que partisans ou adver- 
saires de la réforme s'adressent directement à lui. 

Il fut un temps où l'histoire de notre langue était profon- 
dément ignorée et où l'orthographe était livrée sans défense 
aux fantaisies prétentieuses des pédants; à cette époque d'in- 
compétence générale, l'Académie a joué un rôle utile, en 
régularisant dans une certaine mesure et en modérant les 
fantaisies individuelles 1 . Mais aujourd'hui, l'histoire de la 
langue est devenue une science précise, qui a fait en un 
demi-siècle, grâce à l'école de Gaston Paris, de merveilleux 
progrès. Elle s'enseigne dans toutes les Universités, et il 
est vraiment urgent de faire pour cette science ce qu'on a fait 
pour toutes les autres, c'est-à-dire de faire profiler l'ensei- 
gnement secondaire et l'enseignement primaire des résultats 
acquis; or, l'Académie n'a aucune compétence pour appré- 
cier ces résultats, qui doivent permettre de rendre l'ortho- 
graphe plus correcte, plus logique et plus simple. Elle s'est 
ridiculisée par les dernières modifications qu'elle a 
apportées au Dictionnaire, en supprimant dans les mots qui 
avaientdeux h, l'une des deux consonnes, tantôt la première. 
tantôt la seconde, au petit bonheur. Comme le disait fort 
bien Gaston Paris, elle a tout intérêt à ce qu'on la débar- 
rasse d'une besogne pour laquelle elle n'est pas faite ; et 
quand le Ministre de l'Instruction publique la consulte en 
ces matières, par déférence pour une si vieille personne, il 
lui rend à coup sûr un fort mauvais service. 

Il est inadmissible qu'on donne dans les Facultés et dans 
les écoles, primaires ou secondaires, des enseignements 
contradictoires, comme si on enseignait par exemple l'astro- 
nomie à la Sorbonne et l'astrologie clans les lycées. Or, c'est 



1. Elle avait toutefois une tendance fâcheuse, et dont nou< pâtis- 
sons aujourd'hui, celle de préférer le< graphies compliquées « pour 
distinguer les -eus tic lettres d'avec les ignorants et les simples 
femmes. » (Cf. Paul Mever, Reçue pédagogique. 15 février l'JU5, 
p. 104). 



CHRONIQUE 77 

à peu près ce que nous faisons pour la science grammati- 
cale. Il est scientifiquement établi aujourd'hui que le / final 
du mot latin perdit, qui se fait encore entendre en liaison, 
- s'est conservé sans interruption depuis le latin, tandis que la 
consonne finale du radical, dans ce verbe comme dans tous 
les autres, avait régulièrement disparu devant ïs et le t des 
désinences. On prouve avec évidence que le d des verbes 
coudre, moudre n'appartient pas au radical, qu'il a la même 
raison d'être que celui des verbes peindre, plaindre, etc., et 
qu'il se justifie seulement à l'infinitif, au futur et au condi- 
tionnel. Il n'est pas moins incontestable que l's des mots 
latins generosum, famosum, etc., et des pluriels illos, 
capillos, novellos, regales, etc., s'est conservée sans inter- 
ruption jusqu'à nos jours, où elle se fait encore entendre en 
liaison et dans les dérivés leus-aussi, généreuse, fameu.9 
imbécile, beaus enfants, etc.), que ces mots n'ont jamais eu 
d'à? et que leur graphie actuelle est la conséquence d'une 
erreur grossière. Écrire: il perd, tu couds, il coud, eux, 
fameux, royaux, aux hommes, c'est tout comme si l'on écri- 
vait: il dorm, Usera, tu plainds, tusents, il plaind, V amour 
dex hommes, il est bien mix, un ouvrage confux, etc., c'est 
commettre de véritables fautes d'orthographe. Voilà ce 
qu'enseignent les professeurs de philologie française, non 
seulement en France, mais dans toutes les Universités du 
monde, et un candidat qui ne saurait pas que il perd, tu 
couds, fameux, sont logiquement des fautes d'orthographe, 
serait refusé à l'agrégation pour sa lamentable ignorance. 
Et cependant, ce sont ces fautes que le candidat, une fois 
reçu, est tenu de recommander à ses élèves du lycée et 
d'exiger d'eux! Qui ne voit que le vocabulaire orthogra- 
phique doit être dressé par les historiens de la langue, 
comme la nomenclature chimique est arrêtée par les chi- 
mistes? 

La pétition de la Reçue Bleue débute par une déclaration 
qui est une véritable hérésie scientifique. Comment l'ortho- 



78 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

graphe pourrait-elle être fixée, quand la langue évolue néces- 
sairement? Le mot latin maturum s'est prononcé successi- 
mcnt maduro, madur, maùr, meûr, mur el l'orthographe a 
suivi cette évolution. Elle e^t malheureusement en retard 
pour bien des mots; pour beaucoup d'autres on l'a surchargée 
de lettres parasites, et, dans l"un et l'autre cas, les mauvaises 
graphies menacent de corrompre la langue elle-même. 

On allègue « la forme dans laquelle les grands modèles 
classiques se présentent à nous », mais qui ne sait que cette 
forme, c'est nous qui la leur avons imposée, et que nos édi- 
tions sont très différentes des éditions originales et encore 
plus des manuscrits '? D'ailleurs, malgré ces différences, nos 
classiques n'ont pas une rigure « étrange » ni trop sensible- 
ment « archaïque » dans leur texte primitif, et il n'en sera 
pas autrement de nos livres contemporains quand l'ortho- 
graphe sera réformée; car les propositions delà commission, 
présidée par M. Paul Meyer, changent moins de mots 
usuels que la grande réforme de 1740, à laquelle nous 
devons de ne plus écrire tête comme peste, arrêter comme 
rester, sujet comme subjectif. Quelques années après cette 
réforme, à propos du changement demandé de tenoit, 
Anglois, etc., en tenait, Anglais, changement qui ne sera 
réalisé qu'au XIX e siècle, le Mercure de France d'octobre 
1744 enregistre cette objection de l'auteur du Traité du 
Vrai mérite: « Faudra- 1 il refondre tous les livres qu'on a 
imprimés depuis l'établissement de la monarchie 2 ? » 
L'expérience a montré l'inanité de cet argument ; on nous le 
ressert aujourd'hui, et il ne s'est pas amélioré en vieillissant- 
Nul ne contestera que parmi les signataires de la péti- 



1. « Lorsqu'on réimprima nos classiques, on prit soin, sans doute 
par respect pour leur mémoire, de corriger très consciencieusement 
leurs prétendues fautes. Le plus joli, c'est que les manuels pratiques, 
tels que celui de Girault-Du vivier, citèrent ensuite avec candeur tes 
éditions récentes des œuvres de Racine, à l'appui des règles qu'il 
avait enfreintes dans ses impressions originales. » Marty-Laveaux, 
Reçue de Philologie française, t. Ml, p. 266. 

2. Ce passage m'est signalé par M. Baldensperger. 



CHRONIQUE iV 

tion il y ait des hommes d'une très haute valeur dans leur 
spécialité; mais, quand ils en sortent, ce qui est le cas, leur 
témoignage n'a plus le moindre poids. On aura beau grossir 
la liste, y accumuler les noms de chimistes, d'historiens, de 
poètes, ils ne feront pas à eux tous pencher la balance, si on 
leur oppose d'autre part le seul nom de Gréard. Ce lettré de 
race, comme l'appelle M. Gebhart, avait pris la peine d'étu- 
dier méthodiquement la question et il la résolvait dans le 
même sens que la commission ministérielle 1 . Qui osera dire 
qu'il lui était indifférent de « mettre en péril les lettres 
nationales ». et comment pourrait-on « nuire au prestige de 
notre littérature », en écrivant les cors célestes comme Des- 
cartes, une famé comme Montaigne et M me de Sévigné, 
seize et quatre font vint comme Vaugelas, je prens et je rons 
comme Bossuet et Racine, les avantures de Télémaque 
comme Fénelon, le discours sur le stile comme La Bruyère, 
laflosofie comme Voltaire 2 ? 

L'argument de la « beauté plastique » des mots est un bel 
exemple d'autosuggestion. Si l'on avait conservé les graphies 
froigd, throne, crystal, comme on a conservé doigt, théâtre, 
style, les formes froid, trône et cristal, nous « semble- 
raient » fort laides. C'est là un pur effet, — et un effet peu 
durable — de l'habitude. Il est certain que le jour où l'on 
supprimera Yh des mots huit, huile, nous en serons gênés 
pendant quelque temps, et cependant il est absurde d'écrire 
huit et huile quand on n'écrit ni hoctave, ni honze, ni holéa- 
gineux. A l'époque où Vu et le v se confondaient, et où uit 
pouvait se lire comme le nombre 8 ou comme le prétérit vit 
du verbe voir, où uile pouvait être lu vile, l'A a été un arti- 

1. Dans la séance de réception du succcesseur de Gréard à l'Aca- 
démie Française, le 24 février 1005, il n'a rien été dit de la célèbre 
Note sur la réforme de l'orthographe, qui est aujourd'hui un ouvrage 
classique. Ce silence est caractéristique. 

2. Dans les propres registres de l'Académie Française (t. III, p. 292), 
on lit à la date du 13 mai 1771 : « Après quoi M. Thomas a lu un 
morceau d'un ouvrage sur l'esprit, le caractère et les ouvrages des 
famés dans les diférens siècles. » Et le mot étimologie est toujours 
écrit par un t. (Communication de M. Baldensperger.) 



80 RKVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

fice d'écriture pour indiquer que la lettre suivante n'était pas 
nue consonne. Mais celte h est inutile depuis le jour où l'on 
a donné le signe u à la voyelle u et le signe o à la consonne o, 
ce qui rend toute équivoque impossible. En conservant les 
formes huit, huile, nous faisons comme si, une fois la répa- 
ration d un monument achevée, on y maintenait précieuse- 
ment l'échafaudage qui a servi à le réparer. Les habitants 
de Rome étaient habitués de si longue date aux « oreilles 
d'âne » du Bernin, que le Panthéon leur a paru laid et 
mutiléquand on l'a débarrassé, il y a quelques années, de ces 
clochetons de mauvais goût. Cette fausse impression a été 
vite dissipée, et il eût été fâcheux que, pour l'éviter, on eût 
sacrifié la beauté réelle de l'édifice. Sachons donc débar- 
rasser notre orthographe de ses oreilles d'âne. 

On ne demandera à personne de modifier ses habitudes, 
mais la nouvelle orthographe, meilleure que la nôtre, sera 
enseignée dans les écoles, et se substituera sans secousse à 
l'ancienne 1 . C'estce qui s'est produit quand on a décidé d'écrire 
il connaissait au lieu de il connoissoit . Au point de vue 
plastique, les deux formes étaient certainement indifférentes, 
mais la nouvelle, qui était meilleure, -- puisqu'elle suivait 
l'évolution de la langue, — a été désagréable à l'œil dans 
les premiers temps. Elle a cessé de l'être, et nous avons 
conservé, par la lecture des livres imprimés antérieurement, 
une suffisante habitude de l'ancienne forme pour qu'elle ne 
nous soit pas devenue pénible. Il y a ainsi tout bénéfice. 

La tradition qu'invoquent les pétitionnaires est la tradi- 
tion de l'erreur, c'est-à-dire, pour l'appeler par son nom, 
l'aveugle et odieuse routine. Les modifications proposées 
sont au contraire conformes aux saines traditions de notre 
langue: dans bien des cas, c'est le simple retour à des 
graphies anciennes, qui ont été abandonnées sans raison, ou 
ce qui est pis, pour de mauvaises raisons. La réforme, 

1. Il ne s'agit pas seulement de tolérer les nouvelles formes. Ce 
sont les mauvaises formes actuelles qu'il y aura lieu de tolérer pen- 
dant quelque temps, tout en recommandant les bonnes. 



CHRONIQUE 81 

entre autres avantages, permettra de corriger plus facilement 
les prononciations locales vicieuses et d'éviter clans l'avenir 
les barbarismes que peut engendrer une écriture équivoque, 
comme gageure rimant avec demeure. C'est le seul moyen 
de sauvegarder l'unité et la pureté de la langue. 

L. Clédat. 



La réforme de M. Michel Bréal 

M. Michel Bréal, qui combat dans la Revue Bleue (18 fé- 
vrier 1905) la réforme proposée par la Commission minis- 
térielle, se réserve de dire plus tard quelles sont les améliora- 
tions qu'il souhaiterait pour l'orthographe française. Nos 
lecteurs n'auront qu'à feuilleter notre Revue pour les connaître 
sans plus tarder. 

A propos du changement de tu prends, il prend, en tu 
prens, il prent, il écrivait (t. IV, p. 85 : « La simplification 
proposée me paraît, très judicieuse. Ajoutez qu'en écrivant 
il prent, il peut, nous mettrions l'orthographe d'accord avec 
la prononciation Nous prononçons : il me prent à partie » 

Dans un article de la Reçue des Deux Mondes, il avait parlé 
(( d'expulser à tout prix les lettres qui doivent leur présence 
à une erreur d'état-eivil ». Il se commente lui-même en ces 
termes dans notre Revue (IV, 153) : « Si, dans un moment de 
distraction, l'employé de l'état-civil inscrit un enfant nommé 
Durand sous le nom de Dupont, il y a erreur d'état-civil, 
l'enfant porte un nom qui dénote une origine qui n'est pas la 
sienne. C'est précisément la confusion qu'a commise l'Aca- 
démie quand elle a adopté l'orthographe poids, forcené. La 
graphie n'est pas seulement défectueuse, elle est positivement 
erronée, elle fait supposer pour ces mots une autre origine 
que la véritable. » 

A propos de la simplification des consonnes doubles, 
1° dans les verbes en eler et en eter, 2° dans la formation du 
féminin des noms et adjectifs [chate comme rate, pai/sane 

REVUE DE PHILOLOGIE, XIX. 6 



82 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

comme courtisane, pàlote comme manchote, sujète comme 
discrète, etc.), il déclare qu'il admet ces deux réformes (t. IV, 
p. 246). 

Il écrit aussi (t. IV, p. 316) qu'il ne fait pas d'opposition à 
ce qu'on représente le son eu par œu après c, ch ou y durs, et 
par eu partout ailleurs [seur, veu, euf, euil, etc.) et à ce qu'on 
remplace y par ï après a prononcé a : maïonnaise, baïer. 

Enfin, quelques années après, il disait dans la Reçue des 
Deux Mondes, à propos de la note de M. Gréard : « Qu'on 
écrive des genoux ou des yenous, je veux ou je oeus, une 
dizaine ou une dixaine, la chose n'importe guère. » C'était 
d'ailleurs la confirmation d'une opinion qu'il avait exprimée 
antérieurement avec plus de force dans la même Revue : 
« Des pluriels comme ckdteaus, ahevaus, caillous, disait-il, 
n'auraient rien de trop étrange à l'œil. Les romanistes assurent 
que 1 Vx s'est introduit dans ces pluriels par une erreur de 
lecture : faisons donc disparaître l'erreur, ce qui aura l'avan- 
tage de ramener un assez grand nombre de mots dans la 
règle générale. » 

On ne s'explique pas bien que M. Michel Bréal repousse 
en bloc des propositions de réforme dont un bon nombre, 
comme on le voit, — et non des moins importantes, — sont 
approuvées par lui en détail. 



M. Sully-Prudhomme et M. Emile Faguet 

M. Sully-Prudhomme, à qui nous avons communiqué 
l'épreuve des deux articles précédents, veut bien nous répon- 
dre par la charmante lettre qu'on va lire. Il y explique pour- 
quoi il n'a pas cru devoir signer la pétition contre la réforme. 

« . . . L'art des vers, loin de conférer une compétence spé- 
ciale dans cette question, ne saurait y apporter que des pré- 
jugés hostiles à toute nouveauté graphique. Je me rappelle la 
répugnance que professait Leconte de Lisle à rimer pour 
l'oreille seulement ; c'est à regret qu'il y consentait parfois. 



CHRONIQUE 83 

J'ai lieu de penser que le souci de ne pas choquer les yeux 
eût influé sur son opinion en matière d'orthographe. Mais 
son autorité, malgré son génie, eut été suspecte en cette ma- 
tière. Combien davantage doit l'être la mienne ! 

« Bien que je n'approuve pas une application immédiate et 
intégrale de toutes les réformes proposées, je n'ai pas signé la 
pétition que vous combattez, parce qu'il me semble possible 
de concilier dans une certaine mesure le respect d'une très 
longue habitude des yeux avec une simplification suffisam- 
ment progressive de l'orthographe traditionnelle. 

« Il est, en vérité, si facile de mettre en saillie l'absurdité 
d'un grand nombre de graphies présentes qu'on triomphe à 
peu de frais en la relevant. Personne, même chez les plus 
résolus conservateurs, ne songe à nier des illogismes évidents. 
La question litigieuse est uniquement de déterminer jusqu'à 
quel point il convient de sacrifier une habitude d'ordre esthé- 
tique et dont la condamnation ne blesse que pour un temps 
à l'intérêt de la majorité des Français et à l'intérêt interna- 
tional. 

« Il est remarquable que plus on étudie profondément une 
langue et la formation de ses signes écrits, mieux on est pré- 
paré au sacrifice de cette habitude et moins on en souffre. 
Aussi, ne suis-je nullement surpris que M. Paul Meyer soit 
partisan d'une réforme étendue et radicale de l'orthographe 
traditionnelle. Sa mémoire et celle de ses élèves, de sa nom- 
breuse clientèle française et étrangère, est hantée simultané- 
ment par toutes les formes successives de la graphie des mots. 
Mais pour les ânes de lettres (tels que moi et tant d'autres), 
qui admirent naïvement la beauté de la Muse drapée dans sa 
vieille tunique maintefois reteinte et rapiécée sans y aper- 
cevoir les anciens tons et les coutures, il est aussi attristant 
délire la liste des graphies réformées que de voir défiler un 
chœur d'estropiés. Je n'en conclus par que cette surprise 
désagréable nous donne le droit d'exiger la persistance d'une 
absurdité en faveur d'une mauvaise coutume. Aussi n'est-ce 



84 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

pris avec arrogance que nous demandons un tempérament à 
la mise en pratique de ces réformes, c'est avec la plus pro- 
fonde humilité devant les réclamations du bon sens et de la 
science. Ayez pitié de nous ! Soyez assez cléments pourextir 
per avec le moins de douleur possible nos molaires défec- 
tueuses aux profondes racines. Même pour la commodité des 
enfants, vous n';ivex pas, de votre côté, le droit de brutaliser 
les vieillards. 

« Veuillez agréer, etc. 

Sully-Prudhomme. 



Il esl parfaitement exact, comme le dit avec infiniment 
d'esprit M . Sully-Prudhomme, qu'une listede graphies réfor- 
mées nous fait l'cflct d'un chœur d'estropiés. Mais, en face 
d'un estropié, notre sentiment esthétique a raison de s'émou- 
voir, autant que notre pitié, tandis que c'est par une véritable 
aberration qu'il répugne aux formes correctes mais nouvelles 
des mots. Dans le premier cas, l'impression désagréable est 
l'effet d'une appréciation exacte des choses, et elle ne peut 
que s'atténuer sans jamais s'effacer ; dans le second cas, elle 
est déraisonnable, et elle est vite chassée par une nouvelle 
habitude: qui de nous est aujourd'hui gêné par les imparfaits 
en ait, qui offusquaient si fort nos grands pères ? Les estro- 
piés, ce sont nos mauvaises graphies actuelles, et il s'agit de 
leur rendre la souplesse native de leurs articulations. 

La véritable beauté plastique des formes écrites, consiste 
dans leur accord avec la logique et avec l'histoire de la 
langue. 11 serait laid d'écrire il vœut et il peut, il tyenl et il 
vient ; c'esl cependant ce que nous faisons quand nousécri- 
vont un vœu et un neveu, il coud etil résout, vingt et trente. 
Et ce sera rendre service aux poètes qui, comme Leconte de 
Lisle, répugnent à rimer pour l'oreille seule, que d'écrire 
rcu comme aveu, paysane comme courtisane, remors comme 
mors, euf comme neuf, etc. 

Par leur opposition violente à la réforme, les poètes sem- 



CHRONIQUE 85 

blaient donner raison à Socrate, qui leur refusait le sens 
commun et attribuait aux dieux tout l'honneur de leurs ins- 
pirations géniales. En voici un enfin, un vrai, qui reconnaît 
que l'attachement à l'orthographe actuelle est un préjugé, 
une simple habitude, «devenue si tyrannique pourles adultes 
cultivés, même médiocrement, qu'il suffit de la suppression 
d'une seule lettre dans un mot écrit pour le rendre aussi 
désagréable à voir qu'un borgne ou qu'un manchot récent 1 .» 
Et il conclut très sagement : « Ne rien vouloir tenter, de crainte 
d'en pâtir présentement, pour épargner à d'innombrables en- 
fants nés ou à naitre beaucoup d'heures et d'efforts qu'on a 
dépensés soi-même sans bénéfice proportionné à ce gaspillage, 
n'est-ce pas manquer de générosité ? » 

Un autre académicien. M. Emile Faguet, — il en faudrait 
une vingtaine de cette valeur, — s'exprime ainsi dans la 
Revue du L 1 ' mars : «Quant à la physionomie des mots, elle 
m'est absolument indifférente. C'est l'argument à la portée 
des simples, des très simples, et c'est pour cela qu'il est 
celui dont les journalistes ont abusé et presque le seul dont ils 
se soient servis. Ils ont le flair. Il est certain que c'est un jeu 
d'une extrême facilité et d'un effet sur que d'écrire la phrase 
suivante : Je suis home à accepter- la nouvèle ortografe 
avec une satisfaccion sans mélange ; car je n'ai pas fait ma 
rétorique et je ne me conais pas en stile ; ma famé non plus. 
Le lecteur s'écrie, tout fier de son savoir : « Oh ! l'ortho- 
graphe de ma cuisinière ! » S'il est plus raffiné, il s'écrie : 
« C'est peut-être juste ; mais c'est affreux, c'est horrible ! 
Oh ! la physionomie des mots ! La beauté des mots ! Car le 
mot a sa beauté..)) — Et le tour est joué. Seulement la physio- 
nomie des mots a changé dix fois depuis trois cents ans et si 
l'on s'était arrêté à la physionomie des mots on écrirait en- 
core cholere et charactère et chymie et advocat et escole et 
abrjsme et argille et bienfaicteur et déthroner... J'ai deux 
idées sur la physionomie des mots, la première qu'elle 

1. Reçue Bleue, 4 mars 1905. 



86 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

m'est indifférente, et que c'est la chose du monde aux chan- 
gements de quoi l'on s'habitue le plus vite ; la seconde que 
le mot, si l'on veut, peut être beau ou laid ; mais que le mot 
Laid, le mot affreux c'est le mot surchargé et hérissé, et que 
le mot beau, c'est le mot simple, sobre, uni et dépouillé, et 
qu'il en est de la toilette des mots comme de celle des hom- 
mes et des femmes, o 

Il faut encore citer le délicieux colloque entre Emile 
Faguet, rapporteur de la Commission académique et le 
même Emile Faguet prenant la parole en son nom per- 
sonnel : « L'auteur du rapportcle la Commission académique 
triomphe de ce que si paon s'écrivait pan, il y aurait une 
confusion entre pan, oiseau, pan île mur, pan, personnage 
mythologique et pan ! onomatopée. Mais, mon ami i il m'est 
permis de le traiter familièrement), c'est précisément parce 
qu'il y a déjà trois pan entre lesquelson ne fait aucune' con- 
fusion, qu'il n'y en aura pas davantage entre quatre pan 
ayant quatre sens. La raison ne vaudrait que s'il n'y avait 
qu'un seul pan ; elle ne vaut plus s'il y en a trois. C'est la 
multiplicité de vos preuves qui établit le néant de vos preu- 
ves 1 . » 

M. Faguet, — non pas le rapporteur de l'Académie, mais 
le collaborateur de la Revue, — propose ensuite de commen- 
cer par les deux réformes qui doivent faire disparaître les 
plus grosses difficultés : la francisation de tous les mots 
grecs" « comme le voulait Ronsard ». et la suppression de 
toutes les lettres doubles. Rappelons à ce propos qu'un autre 
fin lettré, Edouard Hervé, membre lui aussi de l'Académie 
française, avait formé jadis le projet d'appliquer dans son 
journal. Le Soleil, la seconde réforme : mais il ne voulait pas 
marcher seul, et il ne trouva pas d'alliés parmi ses confrères 



1. Et encore: « Son veut dire sonorité, résidu <lc la mouture des 
grains ci sien; et ces sens -oui assez différents. Voit-ou que la langue 
française soit inintelligible pour cela ? » 

2. « Les Italiens font ainsi (écrivent t pour t//, / pour ph) depuis 
un siècle. Sont-ils en décadence?» 



CHRONIQUE 87 

de la presse quotidienne. On objecte que la prononciation 
double souvent les consonnes. A quoi M. Faguet répond: 
« La vérité c'est que si un grand nombre de lettres doubles 
se prononcent aujourd'hui, c'est à cause de l'influence de 
l'orthographe sur la prononciation. Nos pères ne prononçaient 
très probablement aucune lettre double. C'est qu'ils ne se 
souciaient pas de l'orthographe. Ils disaient : litéraire, ils 
disaient colection, ils disaient alégresse. Mais l'influence de 
l'imprimé s'est peu à peu fait sentir. C'est cette influence qui 
a dénaturé le plus la prononciation au cours du XIX e siècle. 
— Mais encore, cette même influence de l'orthographe ou 
de l'imprimé sur la prononciation fera qu'on en viendra vite 
à ne plus guère doubler la lettre. — Eh bien ! Tant mieux! 
On en reviendra à la prononciation du XVIII e siècle. Je 
n'y vois que du bien. » 

En répondant à un article récent de M. Louis Havet [Revue 
Bleue du 11 mars 1905), M. Michel Bréal admet qu'on 
introduise dans les écoles, à titre de tolérance, les deux sim- 
plifications mises en avant par M. Faguet, et il ajoute : 
« Quand on aura suffisamment (ou sufisament) expérimenté 
cette première réforme, on pourra en pratiquer d'autres. 
Nous sortirions du statu quo où, depuis plus de cent ans, 
notre orthographe s'est ankylosée. » 

La question sera sans doute portée devant le Conseil de 
l'Instruction publique. Si ce Conseil juge opportun de faire 
un choix parmi les réformes proposées par la Commission 
ministérielle, celles que recommande M. Faguet méritent 
en effet d'occuper le premier rang. Mais il faudrait y joindre 
à tout le moins le remplacement par s de tout x valant .s- et 
l'unification des désinences du singulier de l'indicatif pré- 
sent. 

Ce qu'il est impossible de concéder, c'est que les nouvelles 
graphies ne soient introduites dans les écoles qu'à titre de 
tolérance. On ne peut pas demander aux maîtres d'enseigner 
l'erreur. Tolérons, tout le temps qu'on voudra, l'ancienne 



OO REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

orthographe, mais enseignons la nouvelle. Cotnme le remar- 
que M. Faguet, rétorique est « plus près «du mot grec que 
rhétorique. Il est indispensable de le dire aux .'lèves, de leur 
apprendre que ph, ch n'ont rien de grec, que Ce sont des 
graphies latines, artificielles et maladroites, qui représentent 
fort mal les lettres grecques correspondantes, que d'ailleurs 
ces consonnes grecques ont été transformées respectivement 
en nos sons Je et que ou che chuintant, et que chercher à 
écrire les mots comme en grec quand on prononce autrement, 
conduirait logiquement à écrire dehoir par un b, comme 
en latin, quand on prononce devoir, enfin qu'entre les 
graphies contradictoires de l'Académie Jrénésie (jadis phré- 
nèaie) et phrénologie, trésor jadis thrésor) et théâtre, carac- 
tère (jadis charactère) et chloral, ce sont les formes sans h 
qui sont les bonnes et qu'on doit imiter. Les permettre sans 
les recommander, ce serait fausser l'esprit des enfants. 

L. C. 

Au moment d'achever cette Chronique, nous apprenons 
par les journaux que l'Académie a adopté, le 9 mars, les 
conclusions du rapport de M Faguet, approuvant un nom- 
bre très restreint de « tolérances ». C'est donc seulement sur 
le Conseil Supérieur et sur le Ministre que l'éminent rap- 
porteur peut désormais compter pour faire triompher ses 
conclusions personnelles. 



Le Gérant : V ve Emile Bouillon. 



CHALON-SUR-SAÔNE, IMPRIMERIE FRANÇAISE ET ORIENTALE E. BERTRAND. 



LES 



PATOIS DE LÀ REGION LYONNAISE 



Le pronom régime de la 3 e personne 

(Suite) 

LE RÉGIME DIRECT : LE NEUTRE 2 

Le régime neutre est distinct du régime masculin 
à peu près partout où le sujet neutre ne se confont 
pas avec le sujet masculin % c'est-à-dire dans les dé- 
partements de la Loire, du Rhône, de Saône-et-Loire, 
du Jura, de l'Ain, delà Haute-Savoie, de la Savoie et 
de l'Isère . Pourtant le domaine du neutre régime et 
celui du neutre sujet ne se superposent pas : le 
premier s'étent moins loin vers le Nord, plus loin vers 
le Sud que le second. Nous avons, en effet, trouvé des 
traces sûres du neutre sujet dans les départements du 
Doubs et de la Haute-Saône ; le neutre régime n'atteint 
pas même la limite septentrionale du Jura : Saint- 
Laurent au nord de l'arr. de Saint-Claude, le Vaudioux 
au sud de l'arr. de Poligny, Champrougier à l'ouest 
du même arr., Chaussin et Petit-Noir ' au sud de 

1. Voir la Reçue, t. XII, p. 1, note 1, et les tomes suivants. 

2. D'après les phrases suivantes de notre premier Question- 
naire : on le dit, il cous le raconte ; il le lui a dit ; que cous 
l'uccz cru, il me l'a raconté ; dis-le, dis-le lui, donne-le moi; 
et une phrase de notre 2 e Questionnaire : quand je le raconte. 

3. Voir la Reçue, t. XV, p. 1, sqq. 

4. D'après Richenet, p. 46. 

REVUE DE PHILOLOGIE, XIX. 7 



90 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

l'an*, do Dôle, sont les points extrêmes où son existence 
nous est signalée 1 . Dans les communes de Bois d'Amont, 
deSirod, d'Arbois, de Foulnay, deTavaux, de laLoye, 
d'Qfïlange, situées à quelques kilomètres à Test ou au 
nord dos précédentes, 'le régime neutre ne se distingue 
pas du régime masculin ".Mais au sud de notre région, 
tandis que le neutre sujet s'arrête à peu pics à la 
limite méridionale des départements do la Loire et de 
l'Isère, où s'arrête aussi l'usage d'exprimer le sujet 
pronominal, de quelque genre el de quelque personne 
qu'il soit \ lé régîm'ê'néutre couvre encore au sud-ouest 
les départements de la Haute-Loire et de l'Ardèche, 
au sud-est celui des Hautes-Alpes; dans la Drôme, 
qui occupe l'espace intermédiaire, il ne s'étent guère 
au-delà de la vallée proprement dite de la rivière : 
dans les arr. de Montélimar et de Nyons il a partout 
été supplanté par le masculin '. Il ne faudrait pas croire 
d'ailleurs que partout où le régime neutre s'est con- 

1. A l'ouest du Jura, le neutre régime ne doit guère dépasser 
les limites du dép. de Saône-et-Loire. La carte 410 de V Atlas 
linij. ne mentionne quedeus cas de ~i au nord et à l'ouest de ce 
département : l'un dans la Côte-d'Or (Saint-Martin- de-la-Mer, 
n° 8), l'autre dans la Nièvre (Luzy, n° 4). — A l'est, le pronom 
neutre semble inconnu dans la Suisse romande; voir pourtant les 
n os 977 et 978 de la carte 410. 

, 2. Il en est probablement de même dans quelques communes 
encore plus rapprochées de celles où l'existence du pronom neutre 
est attestée, par exemple à Foncine-le-Haut, à Saint-Germain- 
en-Montagne, à Saint-Lothain, à Aumont; elles n'ont pas été 
citées, parce que nous ne pouvions nous appuyer, en ce qui les 
concerne, que sur l'exemple de notre 2 e Questionnaire. 

3. Voir la Reru<>, t. XIII, p. 1, sqq. 

4. Relativement rare sur la rive gauche du Rhône et dans la 
Provence proprement dite, le neutre régime est encore fréquem - 
ment employé dans la plupart des patois du sud de la France; 
voir la Romania, IV. 338-347: V, 232-235. 



LES PATOIS DE LA REGION LYONNAISE 91 

serve, de Valence à Dôle et de Charolles à Genève, il 
règne en maître absolu : la forme du masculin tent à 
se substituer à celle du neutre, au régime aussi bien 
qu'au sujet, et ça et là nous constaterons qu'elle a 
réussi à l'éliminer complètement. 

Le pronom régime se présente partout sous la forme 
d'une voyelle simple o, ou, œ, e, u, é, i, ou d'une di- 
phtongue ow,aw, aib, èio,etc; il peut s'y joindre, avant 
ou après, quelquefois même avant et après, une con- 
sonneaccessoire, qui, bien qu'elle ait réussi assez souvent 
à devenir dans les patois actuels, partie intégrante 
de la forme pronominale, ne lui appartient cependant 
pas en propre. Quant à l'origine du pronom régime, 
elle n'est guère moins obscure que celle du pronom 
sujet ; et l'on peut d'ailleurs se demander s'il convient 
de leur attribuer la même à tous deus. 

Les formes du neutre régime se répartissent comme 
il suit dans les douze départements où on les rencontre ' . 

/ (z) i. ou, o, é, u, œ, ow; (j) é, œ; (l) 
V o, œ. 

Ain S ou; 

(lœ, lé, lou, low; 
é-(z, j) œ; œ-(z) ou 

(v)on ; 
ow, aw- 



Hautes-Alpes 



1. Les formes mentionnées en premier lieu sont celles qui 
peuvent être précédées d'une des consonnes accessoires placées 
entre parenthèses ; viennent ensuite celles qui en sont toujours 
dépourvues. On a mis à part celles où la consonne accessoire est 
devenue partie intégrante du pronom. En dernier lieu sont men- 
tionnées les formes qui sont différentes, suivant qu'elles sont 
placées avant ou après le verbe ; on a réuni les deus formes par 
un trait d'union. On remarqueraqu'une ou plusieurs de ces caté- 
gories manquent dans certains départements. 



92 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

{ (z)ou, o; (v)ovl; (j)ou; 

Ardèche : ou; 

( (rjou-ow. 

( (p)ou', (z)o,u\ f/jow; 

Drôme / o; 

( lou, low, lou°, lo, lo e , lœ- 

/ (z)i, u, ou, o, e, ow, a\v ; (j, ij, l) i, u. 

ou ; (v, ~) ou ; 

ou, i, œw; 

Isère < 

zou, zo; lo, lou , lou; 

u-(zt/)a,w, (z)u-(j')vl\v. o-zaw. (z)ou- 

(zjaw, ze-zou ; lo-low, law. 

Jura (z)<&, o, i, é; (l)i£. 

i (z) o, ou, œ, i, u; (v) ou ; (i) ou ; 

Loire zo, zou; 

( zo-zao, i-zu. 

Haute-Loire. . . \ *" 

( ou. 

Rhône (z) ou, i. 

(z)i, é; (n) i ; 



Saône-et-Loire. 



Savoie. 



é-zœ. 

(z) u, i, ou; (y) u, o; 
(z) u-(z)i. 



t (z) u, i; (y) u; 
Haute-Savoie.. < i, è; 
f i-è. 



I. — Les consonnes accessoires 

Il est rare que le neutre régime soit réduit à une 
simple voyelle, comme à Saint-Pierreville (Ardèche) : 

ou dizoun (on le dit), ké OViové... (que vous l'avez ), m 



LES PATOIS DE LA RÉGION LYONNAISE 93 

ou o rokounta[\\ me l'a raconté), di ou (dis-le), di la ou (dis- 
le lui) ', 

ou à Boège (Haute-Savoie) : 
on n i di, di è, di li/ è : . 

On emploie de même i et è à Pers-Jussy (Haute- 
Savoie), ou à la Voûte-Chilhac (Haute-Loire), u à 
Sillans (Isère), ik Voreppe (Isère). A cette courte liste 
il faudrait peut-être ajouter un certain nombre d'autres 
communes, pour lesquelles nous ne saurions être affir- 
matif, soit parce que nos renseignements ne sont pas 
assez étendus il ou 2 exemples seulement), soit parce 
que dans la plupart des huit exemples de notre ques- 
tionnaire le masculin a pris la place du neutre ; on les 
trouvera énumérées plus loin . 

Presque toujours il s'ajoute à la voyelle du pronom 
une consonne accessoire, s (resp. z> j) y, v, l ou n 
avant, s, y, u après. La voyelle peut être accompagnée 
d'une consonne prosthétique seulement ou, devant un 
mot commençant par une voyelle, à. la fois d'une con- 
sonne prosthétique et d'une consonne épithétique. La 
consonne épithétique ne se joint au pronom que devant 
une voyelle, pour éviter l'hiatus; sa valeur de consonne 
accessoire ou de « liaison » n'est jamais méconnue. La 
consonne prosthétique, au contraire, est susceptible 
de s'agglutiner si étroitement à la forme pronominale 

1. Il n'y a pas à tenir compte des cas comme cous ou rokwonto 
(il vous le raconte); dans lu o di (il le lui a dit), ou a été absorbé 
par les voyelles labiales qui l'entouraient ; dans dicono mè lou 
(donne-le moi), il a été remplacé par le masculin. 

2. Dans ke ro i kru et è ly a dye, le neutre i s'est fondu avec 
i ; habetis et avec U (= lui): dans les 3 autres exemples, il est 
remplacé par le masculin. 



94 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

que dans certaines régions elle est devenue inséparable 
de cette forme. 



1° Prosthèse de z, z, j. 

Z est la plus employée des consonnes accessoires: 
sur 270 communes ' où le pronom neutre nous est 
signalé comme encore vivant, 181 emploient ~- prosthé- 
tique. On ne le rencontre qu'isolément dans nos dépar- 
tements méridionaus, la Haute-Loire, l'Ardèche, la 
Drôme, les Hautes-Alpes, où il fait place à r ; mais il 
domine dans les départements de la Loire, du Rhône, 
de Saône-et-Loire, du Jura, de l'Ain, de l'Isère, de la 
Savoie et de la Haute-Savoie. Il y passe à j ou à ? 
dans les mêmes conditions que la sifflante finale de 
l'article pluriel et des pronoms nous, vous, les \ 

Z peut se joindre à toutes les formes du pronom : 
so, zou, zi, zu, zé, etc., etc. Mais il n'est inséparable 
de la voyelle que dans quelques communes ; ailleurs il 
s'emploie plus volontiers dans certaines constructions 
que dans d'autres ; à ce point de vue, les 8 exemples de 
notre questionnaire méritent d'être examinés sépa- 
rément. 

1° II le lui a dit ; 2" dis-le lui. — En général la 
voyelle du pronom se combine avec celle du régime 
indirect, qui dans nos patois est presque toujours 
placé avant le régime direct, et s n'apparaît pas. Il 
n'est joint au pronom que dans quelques communes 
groupées au sud-ouest de l'arr. de Grenoble, dans 

1. Cette statistique, «omme celles qui suivront, comprent seu- 
lement le? communes qui nous ont envoyé la traduction des 
8 exemples de notre 1 er Questionnaire. 

2. Voir la Revue, I, 84-89, et XIII, 176-183. 



LES PATOIS DE LA RÉGION LYONNAISE 95 

l'Isère, au sud et au sud-ouest de la Loire '. par 
exemple à : 

Lans (Isère) : o II zo z a di — di II zo. 

Champoly (Loire) : o libi zou a di — di libi zou. 

Il manque parfois dans 1 : 

Villard de Lans (Isère) : o ly o z a di — di lyi zo, 

ou dans 2 : 

la Fouillouse (Loire) : o r\yœ zou a dzi — dzi ny ce *. » 

Dans 1 la voyelle du pronom, placée devant nne 
autre voyelle, peut disparaître et le pronom se trouve 
réduit à z : 

la Motte Saint-Martin (Isère) : ou lyi z a di, cf. di lyi zou. 
Bourg-Argental (Loire) : o nyiz o di. cf. di njji zao. 

3 n II me l'a raconté ; 4° donne-le moi. — Me, en 
élidant sa voyelle, peut se combiner aussi facilement 
que lui, //avec le pronom neutre. Pourtant s est plus 
fréquent dans 3et4quedans 1 et 2. Il apparaît d'abord 
dans les mêmes régions : 

Méaudre (Isère :l ): o me zo z a rakonta — dona me zo, 
Champoly (Loire) : o ///ezou a di — dona me zou. 



1. Au nord de l'Ardèche, on emploie s dans une partie du c. de 
Serrières, à Andance (Ji li :<> :■ è di, je le lui ai dit), à Bogy, à 
Saint-Désirat, niais non à Félines (ji ny o .; >'• di). à. Cham- 
pagne ni à Limony . 

2. Xi/œ dans 2 doit se décomposer en m/i-\-œ (illi + hoc, cf. d;i 
zœ (dis-le) ; dans 1, la composition de ni/œ a été méconnue, et on 
a exprimé le régime neutre une seconde fois, sous une' forme 
différente, empruntée au voisinage, sou. On trouva plus loin 
d'autres exemples de ce redoublement du pronom. 

3. A Lans, qui d'ailleurs est dans le munie canton, le neutre a 
été remplacé par le masculin dans 4. 



96 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

Zo, zou, etc., peuvent s'y réduire à z devant voyelle : 

La Motte Saint-Martin : ou mé z a rakwonta, cf. dona mé 
zou, 

Bourg-Argental : o me z o rakounta, cf. dono me zao. 

Mais s dans 3 s'emploie encore à l'est du dép. de 
la Loire, à Essertines, à Viricelles et à Gré/ieu-le- 
Marché, dans le Rhône. Dans l'Isère, il n'est pas rare 
à l'ouest et au sud de l'arr. de Vienne, par exemple à 
Corbas, à Saint-Georges-d'Espéranche, à Revel, à 
Commelle, etc. Son emploi dans donne-le-moi est 
encore plus étendu, puisqu'on l'observe aussi dans les 
environs de Grenoble, à Bresson, à l'est de l'arr. de 
Grenoble, dans les cantons du Touvet et d'Allevard, 
et enfin dans les environs de la Tour-du-Pin. De 
même dans la Loire, z n'est pas confiné au sud ni au 
centre du département : il apparaît aussi au nord, à 
Pouilly et à Nandax. Enfin, il est attesté dans le 
Rhône, à Longes au sud, à Liergues, à Odenas et à 
Charentay au centre ; dans l'Ain il est plus fréquent 
encore. 

5° On le dit, — Avec on le dit et son équivalent 
dans nombre de patois, ils le disent, nous sortons à 
peine du domaine précédent. Z peut s'y joindre à 
presque toutes les formes du pronom : 

on zou di (Saint-Georges d'Espéranche. Isère). 

on zo de (Champ, ibid.). 

é zœ dzezoun (la Fouillouse, Loire). 

/ ze dj/on Villard-Reculas, Isère). 

on zi di (Corbas, ibid.). 

Il parait rare devant u : je n'en ai pas d'exemple 
dans on le dit, mais comparez : 

kan je zu rakontou (quand je le raconte. Chanas, Isère) ; 



LES PATOIS DE LA REGION LYONNAISE 97 

de même devant ow, aw : 

kanté zow diou (Saint-Laurent en Beaumont, Isère). 
kan mé zaw kontou (Laffrey, ibid.). 

Il manque devant é. 

Dans les régions où on le dit est traduit par ils le 
disent, le z peut être considéré quelquefois comme 
appartenant au sujet ils ; mais on le trouve aussi dans 
les patois où la sifflante finale de ils a complètement 
disparu, même devant voyelle' : 

ul an (ils ont), mais u zi dyon (Semons, Isère). 

6° Vous l'avez cru ; 7° il vous le raconte ; 8° dis-le. 
Z est la règle, par exemple à : 

Tramayes (S.-et-L.) : 
di zi — vo zy é kru — a vo zi rakont 

La Chapelle-Thècle (S. et-L) : 
di zé — (manque) — i voit zé rakont 

Viriat (Ain) : 
di zoe — vou zœ y ai kru — i vou zœ rakont 

Chille (Jura) : 
di zo — ■ von zo è kru — i vou zo rakont 

Chimilin (Isère) : 
di zu — vo zu ai/é kru — u vo zu rakont 

Saint-Didier-sur-Rochefort (Loire) : 
di zou — ■ vou zw avè kreé — o vou zou rakont 

Z manque rarement dans 8 ; voici les seuls exemples 
que j'en ai relevés : 

dyi ou (Saint-Pierreville, Ardèche) 
1. Voir la Reçue, XIV, p. 123, sqq. 



98 REVUE DK PHILOLOGIE FRANÇAISE 

di ° (Beaumont, Drôme) 

(h/a ow (Chabeuil, Drôme) 

di è (Boëge, Haute-Savoie 1 ) 

dy è ou di zyè (Thonon, Haute-Savoie) 

dzi « 'Si Dans, Isère) 

di, qui suppose di L cf. "" rti-.di (Voreppe, Isère) 

L'absence de 3 après vous régime n'est guère fré- 
quente non -plus ; elle esl à peine attestée après vous 
sujet. Nous avons relevé: 

i oo i rakonté et oo y ô kfou à Vaux (Ain) ; 

oou o rakounta-, cf. <fï sou à Saugues (Haute Loire 1 ) 

oo y api krô, niais i oo zi ràkont; cf. r// .;/ à Illiat (Ain) 

vou y aoé kru, cf. '// ~-/ à Neuvy-Grandchamp (Saône- 

et- Loire') 
ou y (' kru, niais o voit zi rékont, cf. di ;-i à Saint-Ger 

main-du-lMain [ibid.) 
oo y a kréyu, niais i oo :-u rakont, à Saint-Georges- 

d'Hurtières l Savoie). 

En résumé, le pronom neutre régime est muni d'un 
3 prosthétique : 

dans dis-le-lui (2), dans ï) communes 

— il le lui a dit (1 . — 10 

— il me la raconte (3), — 26 — 

— on le dit (5), 41 

— donne-le-moi (4), — 42 

— doms Vaoez cru 6), 84 

— // dous /c raconte (7), — 11!) 

— r//.s-/r (8), 164 

Si imparfaite que soit cette statistique, elle suffit a 

1. Di ri par lequel notre corr. de Per>-Jussy traduit dis-le est 
l'équivalent du franc, pop. dis voir; ef Diet. Sacorj. art ci. 
■ 2 Foks sujet n'est pas exprimé dans 6 : ou aoj/as cre^egu. 
3. Dans 7, le neutre est remplacé par le masculin. 



LES PATOIS DE LA REGION LYONNAISE 99 

prouver que z prosthétique a été emprunté à la finale 
des impératifs et des pronoms comme nous, vous, peut- 
être ils, dont il s'est détaché pour s'unir de plus en 
plus étroitement a la forme du neutre régime, à 
laquelle dans certaines régions il est aujourd'hui indis- 
solublement lié. Que si l'on s'en doutait déjà', il n'est 
pas inutile d'apporter une preuve précise de cette 
origine. 

Un grand nombre de patois en sont restés à la 
première étape : s ne s'y joint au pronom que dans 6, 
7 et 8, par exemple à Ormes (Saône-et-Loire) : 

8 . di zi 5 . on n i di 

7. o voit zi rakont 4 béye m i 

6. vou zy é kru 3. o m y a rakont é 

2. di li 

l . o ly a di ■ 

Loin de méconnaître l'origine et la valeur réelle de 
la consonne prosthétique, on a conscience qu'elle 
n'appartient pas au pronom, pas plus que n dans on n 
i di, que / dans i l u dijon à Proveyzieux (Isère ; 
cf. i / on = ils ont), que r dans ê r o dyon à Sutrieu 
(Ain; cf. é r on = ils ont), que d dans d i rakont 
= je le raconte, à Commelle (Isère ; cf. d amo = j'aime), 
pas plus que toute autre consonne que les hasards des 
combinaisons syntaxiques et de la prononciation 
mettent en contact avec la voyelle du pronom. Si, 
comme on l'a vu plus haut, elle manque parfois dans 8, 

1. Cf.. Reo. des pat. gal.-roni. V. 289. 

2. Même état des choses à Boinay et à Chille dans le Jura, à 
Authumes, à Savigny, à Bosjean, à Navilly et à Tramayes dans 
la Saône-et-Loiie. à Gresy-sur- Isère dans la Savoie. pour ne citer 
que les communes où le pronom neutre apparaît dans nos huit 
exemples. 



100 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

c'est sans doute que la 2 e pers. du sing. de l'impératif 
n'a pas subi partout l'influence analogique qui a 
transformé di en dis. L'absence de z dans 6 est facile à 
expliquer: dans quatre des exemples cités plus haut, 
le pronom i, en hiatus, est devenu y, demi-consonne 
devant laquelle la sifflante finale de vous peut tomber 
comme devant une consonne, tandis qu'elle persiste 
dans 7, où i conserve sa valeur de voyelle; à Neuvv- 
Grandchamp d'ailleurs s final tombe dans tous les cas, 
devant voyelle comme devant consonne'. A Vaux, 
c'est peut-être 6 qui a entraîné 7. Reste l'exemple de 
Saugues, qui est d'autant plus étrange que le patois 
(!<■ Saugues conserve toujours les sifflantes finales 
devant voyelle et partiellement devant consonne 2 , 
mais dont on ne peut rien conclure, parce qu'il est 
complètement isolé. 

A Saint-Igny-de-Roche et à La Guiche (Saône-et- 
Loire), * est déjà plus étroitement rattaché au pronom, 
bien qu'il ne soit pas encore complètement indépendant 
du mot précédent : 





St-Igny 


La Guiche 




St [gny 


La Guiche 


8. 


di zi 


— di zi 


4. 


done m i - 


- done in i 


7. 


a vo zi va- - 


— o vo zi ra- 


3. 


a m y a m- - 


- o m h é ra 




kont 


kont 




honte 


konté 



1. Voir la Reçue, XIII, 182, où sont énumérées les communes 
qui ont laissé perdre la sifflante finale de nous, vous, même de- 
vant voyelle : la plupart ne connaissent pas le pronom neutre ou 
l'ont remplacé par le masculin dans 6 et 7. Dans les autres (Saint- 
Didier, la Fouillouse, Bourg-Argental, Champagnier, Gillonnay, 
Saint-Georges d'Espéranche), sauf à Neuvy, s fait aujourd'hui 
partie intégrante du pronom, auquel il a dû s'agglutiner à une 
époque où la sifflante de nous, vous était encore sentie devant 
voyelle. 

2. Voir la Revue, XVIII, 234. 



LES PATOIS DE LA RÉGION LYONNAISE 101 

St-Igny La Guiche St-Igny La Guiche 

6. vou zy a — oo zy é kvu 2. di li — di II 

km 1. al li a dé — o ly a di 

5. i zi dizon^ — no zi di* 

Le lien est plus étroit encore, quand il apparaît 
dans 4, comme à Miroir (Saône-et-Loire) 1 : 

8. di zœ 5. on n é di 

7. i vou zé rahont 3. i m é za rakonto 

6. vou zé zé kru 2. di li 

4. baye me zœ 1. i li a de 

ou à la fois dans 4 et dans 5, comme à Juré (Loire) : 

8. di zou 3. o m ou a rakonté 

7. o vœ zou rahont 2- di ly ou 

6. cœ zou are kray 1. o ly ou a di 

5. / zou %ott 4 

4. dona me zou 

Dans quelques communes de la Loire et de l'Isère, 
z ne manque plus que dans 2 et dans 1, par exemple à 
Revel (Isère) : 

8. di zou 2. di lyi 

7. ou vo zou rakont 1. ou ly a di 5 

6. (vo) zy ade àto 

5. on zou dz 

1. Z n'est plus senti comme la sifflante finale de ils, qui est 
aujourd'hui i dev. cons., y dev. voyelle: y on (ils ont). 

2. Si no représente nos pour on, comme il semble (voir la 
Revue, XII, p. 42 sqq.), l'origine de s doit être encore aperçue. 

3. On emploie de même si à Saint-Jean-de-Vaux (S.-et-L.), 
zœ à Courtes et à Lescheroux (Ain). 

4. Cf. il an (ils ont). 

5. Il en est de même à Pommier et à Chaponnay dans l'Isère, à 
Essertines et à Viricelles dans la Loire, à Grézieu-le-Marchédans 
le Rhône. 



102 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

4. baye me zou 

3. ou me zy a rakonta 

Z est plus lent à s'introduire dans les combinai- 
sons du régime direct et du régime indirect de la 
3 e pers. (le lui) ; il apparaît pourtant dans 2 à Moingt 
(Loire) : 

8. dzi zo l.o ny o dzi 

7. o vou zo rakount 

6. vou zo zayi krœn 

5. i zo dzizouri (cf. il an) 

4. dono me zo 

3. (masc.) 

2. dzi nyi zo 

dans 1 à la Fouillouse (Loire) : 

8. dzi zœ 2. dzi nyœ* 

7. o dom zœ rakount 

6. o zœ ^aoé /.m- 

5. é zœ dzezoun (cf. c7 an 

4. (masc.) 

3. o me z a rakounto 
1. o n//œ zou a cfej 

enfin dans nos huit exemples à Méaudre (Isère) : 
8. di zo 

7. o vo zo rakonté 
6. vo zo xrrt krœ 
5. e zo e?ï/ott (cf. él an) s 
4. dona mé zo 
3. o me zo ~a rakonta 
2. c/« //yé zo (cf. 6 lyé di — il lui dit) 
1. o /?/e zo ~a rft 

1. Voir plus haut, p. 95, note 2. — A Saint-Didier sur Roche- 
fort, on a remplacé dans 2 lai par à lui; di zou o se (dis-le à lui), 
cf. 1 o li zou o di. 

2. Cf. han zo rakonto = quand (je) le raconte. 



LES PATOIS DE LA RÉGION LYONNAISE 103 

A la Motte Saint-Martin, à la Motte-d'Aveillans et à 
Lans, clans l'Isère, à Bourg- Argental et à Izieux, dans 
la Loire, le s prosthétique, dont l'origine est complè- 
tement oubliée, est devenu comme à Méaudre insé- 
parable de la forme pronominale. Il en est de même 
dans un grand nombre d'autres communes que nous 
n'avons pas citées, parce que clans l'un et quelquefois 
dans plusieurs de nos exemples, le neutre a été rem- 
placé par le masculin. 

A quelle époque s'est accomplie cette évolution de ~~? 
Il est impossible de le dire ; mais elle a dû se faire 
lentement et par degrés insensibles. Pendant longtemps, 
avant d'être pris pour un élément constitutif du pronom , 
mais lorsque déjà on ne se rendait plus compte de sa 
véritable origine, il a dû être considéré comme un 
élément mobile, comme une lettre de « liaison », 
propre surtout à empêcher une élision ou un hiatus. 
On trouve trace dans les textes cle ces fluctuations de 
l'usage. Dans la région grenobloise, Laurent cle Briancon 
au XVI e siècle, Millet au XVII e siècle, Blanc la Goutte 
clans la première moitié du XVIII e siècle, ne semblent 
pas faire usage du s prosthétique '. Mais on lit de su 
mire- clans Grenoblo inonda (1740). Le poète bressan 
Bernardin Uchard écrit en 161o on o a bin çonniau, 
vo mo sçarey adiré, mais creyte zp 3 (croyez-le), que 

1. Voir Lapaume, Recueil, porta fur*', p. 42. tu dire 175, faut 
qu'on rrCu pardonnei/sc 213, mais naturellement ro.; ri dio 163. 

2. Ibid., p. 259. 

3. Voir'1'éd. du Gricmen, donnée par M. Philipon (Anri.de la 
Soc. d' :■;,,,. de l'Ain, 1890, pr 349 scjq.), vers 147, 344 et 342. Dans 
creyte ~~o, s n'était pas senti comme appartenant à l'impératif, 
dont la sifflante finale avait disparu ; cf. preril on po v. 337; 
comme exemple analogue de ce i mobile on peut citer acor/ ïollc 
(avec elles) v. 56 à côté de nroi/ au (avec eus) v. 52. 



104 REVUE HE PHILOLOOIK FRANÇAISE 

M. Philipon a oublié de relever dans son tableau 
sommaire des flexions. Dans la Frisquette, chanson 
bressane du XVIII e siècle (1715?), on lit depléyo me 
zou, mais m ou (— me le) avant le verbe \ Pour le 
Forez, je puis citer zô chez J. Chapelon (1548-1695) : 
aussi dessirat qu'un prince zô poche être. (Entr. 
soJen.) ; pour la Savoie, creyé zou bin dans un Noël du 
XVII e siècle (?) publié par M. Désormaux \ 

2° Prosthèse de v 

V prosthétique est plus ancien que z : on trouve vo 
(= le n.) en provençal ancien à partir du XIV e siècle \ 
Dans nos patois, v prosthétique ne se joint qu'à ou 
(<; o ancien), et seulement au sud, dans les dépar- 
tements des Hautes-Alpes, de la Drôme, de l'Ardèche, 
de la Haute-Loire et dans quelques communes de 
l'Isère et de la Loire. Il atteint au sud-ouest de la 
Loire, Estivareille et Rozier, au nord de la Haute- 
Loire, Bas, laChapelle-d'AurecetSaint-Julien-Molhe- 
sabate, au nord de l'Ardèche, Devesset, Saint- Agrève, 
Boffres et Saint-Victor ; dans la Drôme, dont le sud 
a laissé perdre le pronom neutre, il est à peu près 
confiné dans la vallée de la rivière. Il pénètre à peine 
dans l'arr. de Grenoble, au sud de l'Isère, où on l'ob- 
serve à Clelles, à Monestier du Percy, à Lalley et à 

1. Voir le recueil de Chansons de Ph. Le Duc, p. 34 et 36. 
D'ailleurs pas trace de s dans les Noëls ni dans le Tivan de Bros- 
sard de Montanay (17 e siècle). Dans la région màconnaise, en 
1720, on n'employait encore que i, jamais si\ voir les Noëls 
Maçonnais publiés par Fertiault à la suite des Noëls de La Mon- 
noye. 

2. Rev. Sav. 1901, p. 226. 

3. Voir les articles de Chabaneau, dans la Romani a, IV, 338- 
347 et V, 232-235. 



LES PATOIS DE LA RÉGION LYONNAISE 105 

Mens; mais dans les Hautes-Alpes il est général dans 
les air. de Gap et d'Embrun et il s'avance au nord 
jusqu'à Briançon. A peu de distance de cette 
ligne do points extrêmes, o l'ait place a z, déjà 
dans le c. de Mens (à Cornillon), dans les c. de Valbon- 
nais, de Corps, de La Mure, du Monestierde Clermont 
à Roissard et à Gressej dans l'Isère. Dans la Drôme 
z n'apparaît qu'à l'extrême nord du département ; 
mais dès Chabeuil et Bourg de Péage, on ne trouve 
plus r, mais / dont on s'occupera plus loin. Dans l'Ar- 
dèche, Saint-Victor emploie tantôt v, tantôt z; mais 
Saint-Romain d'Av et Serrières, à l'extrême nord du 
département, seulement z. Sur la lisière nord de la 
Haute-Loire, z fait déjà parfois concurrence à r, a 
Craponne, à Saint-Georges-Lagrieol, à Frugïère-le- 
Pin ; mais il ne domine exclusivement qu'à partir de 
Bourg- Argental, de Firminy, de Chambles et de 
Môingt, dans la Loire; il est remarquable que dans 
cette partie du Forez où vou sujet neutre est si fré- 
tillent ', on ne trouve jamais vou régime, mais seu- 
lement zou, zo, etc. 

V prosthétique nous est signal*' dans 39 communes. 
C'est clans dis-le qu'il est le plus fréquent (35 com- 
munes) : à Pradelles et au Béage, dans la Haute-Loire, 
la sifflante de l'impératif s'est maintenue, et c'est par 
accident que v manque dans deus autres communes 2 . 
En revanche, dans un certain nombre de communes, il 
n'apparaît qu'après l'impératif, par exemple àBeaufort 
(Drôme) : 

1. Voir la Revue, XV, 9-10. 

2. A Die, le neutre est remplacé par le masculin; notre coït. 
de Ribeyrct (Hautes-Alpes) a traduit dis-le par de nié ou (dis-le 
moi). 

REVUE DE PHILOLOGIE, XIX. S 



106 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

7. vou zou rakwanto 

ri. ké ou avé krégu 

5 . ou dizoun 

8. di vou 4. donna mé ou 

3. méw za rakounta 

2. dizé lyou 

1 . lyo za di 1 

Il est presque aussi fréquent dans que [vous] l'avez 
cru (27 communes) ; au héage (Ardèche) et à Pradelles 
(Haute-Loire), c'est même le seul exemple où il nous 
soit signait' 1 : 



ri. ké vou ovès krézégu 



1 . zél lyou o di 

au Béage. A Saint-Victor, il est commun à 6 et 
à 8: 

7. vou zou rakounto 

5. ou dizan 

H. di vou 4. dona mou zou} 

ri. ké vou zavë krégu 3. mou za rakounta 

2. dj/a lyou 
1 . lyou a, di 

Dans on le dit, généralement traduit dans nos patois 
par [ils] le disent, il est aussi souvent présent (19 com- 

1. De même à Montmeyran, dans la Drôme, à Gras, à Laville- 
dieu et à Payzac, dans l'Ardèche. 

2. Le pronom neutre a été redoublé, parce qu'on ne l'a pas 
reconnu dans mou (=me+ow). Cf. dya mou so à Vion, d'après 
Y AU. lin;/., carte 410, n° 827. 



8. 


ditzo ou 


7. 


vou zou rokivonto 


5. 


ou dizoun 


4. 


(masc.) 


3. 


mou o rokounta, 


2. 


ditzo lyou 



LES PATOIS DE LA RÉGION LYONNAISE 107 

mimes) qu'absent (20 communes); il se joint au pro- 
nom dans 5, il s'y joint aussi dans 6 et dans 8, par 
exemple à Saint- Voy (Haute-Loire) : 

7 . vou zou rakonta 

8. gi vou 4. bayla mou 

6. ké vou >j.té krégu 3. mou a rakonta 

5. vou gizoun 2. gilyou 

1 . été lyu a gV 

Dans les autres exemples v est rare. Sept communes 
seulement l'emploient dans il me V x raconté, par 
exemple Freycenet-Latour (Haute-Loire) : 

8. dgi vou 7. voujonrakwanta 

6. ké vou vou avè krézu 4. (masc.) 

5. vou dgizoun 2. dgi lyou 

3. »ie vou o kounta"- 1. zéy lyou <> dgi; 

ailleurs, le régime indirect se combine avec ou : nié 
ou > mou; parfois l'hiatus persiste (Lavilledieu, 
Beaufort). 

Il est aussi rare dans il le lui a dit (6 communes) et 
dans dis-le lui (5 communes) ; au Monastier (Haute- 
Loire) il apparaît à la fois dans l'un et dans l'autre 
(2 et 1): 

8 . dyi vou 

6. kè cou vou aya créju 

5. vou dyizoun 7. vou z o rakounta 

3. mé vou o rakounta 4. (masc.) 

2. dgi lyi vou 
1 . lyi vou o dyi 

1. De même au Chambon, à Saint-Hostien, à Frugières-le-Pinj 
à Craponne et à Pinols. dans la Haute-Loire, à Estivareille, dans 
la Loire, à Baix, à Devesset et à la Chapelle-sous-Chanéac, dans 
l'Ardèche, à Mirmande, dans la Drôme 

2. Un autre correspondant donne mou (me+ou) 



108 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

Presque toujours il y a combinaison des deus 

régimes ; ou bien c'est * qui s'intercale entre eux : 

2 dyidza lyu zœw, cf. 1 lyceic zo gyi, mais 8 dyidzavou 
à Frugières-le-Pin (Haute-Loire)'; 

2 dyedza li sou, cf. 1 lyou za dyi, mais 8 dyedza cou à 
Pinols (Haute-Loire). 

Dans 7 il vous le raconte, r est tout à fait excep- 
tionnel (3 communes) ; en général la sifflante finale de 
vous se joint au pronom: voie sou... (Devesset, 
Ardèche), vou jow (Baix) ; à Aspres (Hautes-Alpes) 
elle reste attachée à vous, sans se sonoriser : vous on. 
Mais à ChorgesetàSaint-Julien-en-Beauchêne | Hautes- 
Alpes), v apparaît dans 7 comme dans la plupart des 
autres exemples, et .s final de vous passe à y : 
vouy vou rakwanta. 

tandis qu'il disparait complètement à Monestier-du- 
Percy (Isère) : 

vou vou kwonto 

Enfin dans 4 donne-le moi, v est plus rare encore, 
(2 communes) : on ne nous le signale qu'à Lablachère, 
dans L 5 Ardèche: 
douno mê vou. 

1. Dans 2, il y a redoublement du pronom neutre : lyu 
eœw < lyœw zœw; le régime indirect n'est jamais lyu, mais 
lyi, ly dev. voy. : lyi dyi (il lui dit), lyo parla (il lui a parlé). 
Le redoublement parait certain à Craponne dans le même dépar- 
tement : dyeza you sou, cf. adyudsa ye le (amène-le lui), you e 
dye (il le lui a dit), ye dye (il lui dit), qui prouvent que yow=y&\ ou. 
A la Chaise-Dieu, dans i sèiè ou o gi (il le lui a dit), ou repré- 
sente hoc, et scie l'ancien cel neutre : cf. 2 gidzo isèib, 8 gi cou, 
5 ou gizoun, i gi (il lui dit). Voir plus haut, p. 106, note 2. Pour 
le redoublement, comparez dytdsanxouzo (dis-le moi), à Paulha- 
guet), d'après VAtl. Ung., carte 410, n°8!2. 



LES PATOIS DE LA REGION LYONNAISE 109 

et à Cayres, clans la Haute-Loire : mais cela tient peut- 
être à ce que dans 4 le masculin prent très facilement 
la place du neutre : mou (< me + ou) ne se rencontre 
en effet que dans 5 communes '. me ou dans 1 Beau- 
fort, Drôme) ; à Frugières-le-Pin, s s'intercale, me 
sceiè ; sur mou aou à Saint-Victor, voir plus haut 
page 106, note 2. 

En résumé, v s'emploie : 

dans dis-le (8) dans 35 communes 

— que [vous] l'avez cru (6) — 27 — 

— on le dit (5) — 19 

— il me l'a raconté (3) — 7 — 

— il le lui a dit (1) — 6 — 

— dis-le-lui (2) — 5 — 
■ — il roua le raconte 7) — 3 — 

— donne-le-moi (4) — 2 — 

Comme on le voit par ce tableau, la marche de v est 
à peu près parallèle à celle de s : d'élément mobile et 
accessoire, qu'il devait être à l'origine, il est devenu 
partie intégrante de la forme pronominale, tout en 
répugnant, comme s, à s'introduire dans les combi- 
naisons syntaxiques formées du pronom neutre et 
d'un autre pronom. Mais par son origine, v n'a rien 
de commun avec s. 

Le s de si, sou, su, se, etc., provient d'une fausse 
analyse de phrases comme dis i, o vous i rakont ; r, 
qui se prépose seulement à la forme ou (anc. o 2 ), doit 
son origine à la voyelle labiale, qui a développé devant 

1. La Chapelle-sous-Chanéac, dans l'Ardèche, Saint-Voy, le 
Chambon, Saint-Hostien et La Voute-Chilhac, dans la Haute- 
Loire; mo à Montrneyran (Drôme). 

2. Les formes va, ce (gasc. ha, be), citées par Chabaneau, dé- 
rivent de ro. 



110 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

elle une fricative homophone dans des conditions 
qu'il s'agil de déterminer. Est-ce d'abord on cas 
d'hiatus, comme on l'a prétendu , que le phénomène 
s'esl produit ? C'est bien douteus. Pour que L'hiatus 
entre deus mois cul ruine !;i production spontanée d'une 
consonne, en dehors de tonte influence analogique, j| 
est nécessaire que les deus mots soient >i étroitement 
unis qu'ils ne puissent jamais être séparés par une 
pause sensible; il faut encore que les voyelles en hiatus 
soient toutes deus assez follement accentuées pour ne 
pouvoir disparaître ni par élision ni par enclise. Ainsi 
s'expliquent le français populaire lavou (< là où) et 
le provençal vount, qui est sorti de lu ount 1 , le dau- 
phinois avutra (ad ultra) 3 , le limousin h uounto (<C fr. 
la honte , les formes avouro, avuro, si fréquentes au 
sud et au sud-est ', qui représentent a ouro < ad 
horam. 11 faut y joindre sans doute les noms de 
nombre vun (un), vounge (onze), qui doivent leur v à 
des phrases comme a vuno ouro (à une heure), n'i a 
vun (il y en a un), etc., à moins qu'ils ne l'aient em- 
prunté à vue (huit) qui s'explique autrement '. Quant à 
ou neutre, place avant le verbe, il pouvait se trouver 
en hiatus avec le sujet pronominal ou nominal, ou 

1. Voir W. Bohnhardt. Dus Personal-Pronomen im Altpro- 
vonsalischen, p. 41. 

2. Avount et dacount proviennent de amount, damount, 
influencés par count . 

3. Devaux, Ess. sur Ut I. culg., p. 326; dans mni cure, il y a 
peut-être un reste du r de novcm horas. 

4. On les trouve non seulement dans les dialectes provençaus 
(voir Mistral, art. ahouro et aro), mais encore en savoyard, en 
dauph., en lyon., en bressan, en forez, etc. 

5. Vougne (oindre) et ses dérivés roun, rougnudo, etc., sont 
plus obscurs. C'est le seul verbe qui ait le r non étymologique, 
vounsoia se rattache à vounsi et non à oundeja. 



LES PATOIS DE LA REGION LYONNAISE 111 

avec un pronom au datif. Or, sur le domaine de vou, 
on n exprime pas le pronom sujet, et nous avons vu 
que le régime indirect me ou li forme encore aujour- 
d'hui avec ou des combinaisons si étroites que le c 
prosthétique a peine à s'y introduire. Les substantifs 
sujets, terminés par une voyelle atone, devaient perdre 
leur finale par élision. Il n'y avait donc véritablement 
hiatus qu'après les substantifs terminés par nue voyelle 
accentuée, après qui interrogatif, et parfois peut-être 
après si, et après à, suivi de l'infinitif (a ou dire). 
Apres le verbe, on pouvait avoir aussi di ou, J'ai 
ou, etc. Les cas d'hiatus étaient donc peu nombreus : 
encore n'est-il pas certain que v ait pu se développer 
dans tous, si l'on en juge par ce qui s'est passé pour 
l'hiatus à l'intérieur des mots : l'intercalation d'un v 
est rare en français ; mais elle est assez fréquente dans 
les dialectes provençaus ; il suffît de feuilleter le dic- 
tionnaire de Mistral pour se convaincre que v se déve- 
loppe devant une voyelle labiale, seulement après e ou 
a, mais non après i : 

pevou (*peduculum), mevoulo (medulia), etc. 
mavur (maturum), avoust (*agustum) etc'. 

Si la même règle s'applique au hiatus entre deus 
mots, il est peu probable que les cas où l'hiatus était 
susceptible de favoriser le développement d'un v aient 
été assez nombreus pour que la forme vo, vou ait 
réussi à s'imposer. Comment aurait-elle pu triompher 
de la concurrence redoutable de zo, zou, qui tendait 

1. J'ai relevé dans Mistral une vingtaine de mots où r apparaît 
après a, une douzaine où il se présente après e ; il n'y en a pas 
où il apparaisse après i : piponi, s'il n'est pas emprunté au fran- 
çais, remonte, comme picoùie, à une forme plus ancienne pconi ; 
cî.pèuno, pièuno, cités par Mistral. 



lli REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

à se dégager des phrases où o, ou était en contact 
avec nous, vous régime indirecl el avec les 1" el la 
2 e pers. du pluriel de L'impératif, el qui avail d'autant 
plus de chances de l'emporter que dans un grand 
nombre d'autres combinaisons syntaxiques : revêl 
l'apparence d'une consonne de « Liaison» facultative 
el mobile? El de fait, vou n'apparaîl que sur une 
partie du domaine de ou qui dans l'autre s'esl préposé 
un ; ; pourquoi vou ici el sou ailleurs? On peut se 
demander aussi pourquoi la forme u qui occupe dans 
noire région des territoires étendus, ne passe jamais 
à vu, bien' qu'elle soil constituée comme ou par une 
voyelle labiale el qu'elle puisse se trouver en hiatus 
dans les mêmes conditions. Enfin, dans les patois 
mêmes qui connaissenl vou, c'est s et non v qui sert à 
détruire l'hiatus de vou avec un mol suivant : si v dans, 
di vou esl dû a l'hiatus, pourquoi a-t-on z dans mê 
ou z a rakounta (il me l'a raconté), à Beaufort (Drôme) 
et dans nombre d'autres communes, alors surtout que 
v se développe plus facilement après qu'avant les 
voyelles labiales' ? 

11 tant chercher ailleurs l'origine du v prosthétique. 
Dans une partie de la Loire, (o ou remplit les fonctions 
de sujet neutre (= il, ce)", zou, zo celles de régime 
neutre, par exemple à Saint-Didier-sur-Rochefort : 

Sujet : vw é se (c'est lui), ow ariv (il arrive), nr è pé 
(c'est vrai), etc. 

Régime : on zou di, di zou, done me zou, etc. 

Vou sujet, qui est presque toujours placé au com- 
mencement d'une phrase ou après une pause, ne 

1. Cf. Nyrop, Grain, hist.de la 1. //'., I. § 279. 

2. Voir la Revue, XV, 9-10. 



LES PATOIS DE LA REGION LYONNAISE 113 

saurait devoir son v à L'influence de l'hiatus avec un 
mot précédent. Mais le pronom sujet ou peut être en 
hiatus avec le mot suivant, et c'est vraisemblablement 
devant ou -- voy. que le v s'est d'abord développé. 
Quelques communes, comme Izieux, emploient tou- 
jours ou, jamais voit ; d'autres, tantôt voit, tantôt ou, o. 
C'est surtout devant é (= est) que vou est fréquent : 
c'est lui se dit vwê se à Ailleux, à Saint-Didier-sur- 
Rochefort, à Champoly, à Juré, à Saint-Haon', vwê 
/ici à Moingt, à Firminy, vwé iju à Saint-Etienne et 
à Saint-Chamond. A Saint-Etienne on emploie vou ou 
o devant consonne, mais toujours vou devant voyelle". 
A Saint-Didier et à Champoly vou ne se rencontre 
que devant voyelle ; enfin, à Ailleux et à Moingt, vou 
est constant devant voyelle, ou devant consonne : 

vou : vwé liai (c'est lui), vwé vré (c'est vrai), vwé tzu vré 
(c'est-il vrai ?), ki vwé (qui c'est?), ke vice (qu'est-ce?), 
vw oriv (il arrive), vw b plôô (il a plu). 

ou : ou né pa sur (ce n'est pas sûr), ou sore afrœ (ce 
serait affreux), ouplo (il pleut), oufo (il faut . ou ni/an no 
bi/an (il y en a bien) à Moingt 3 . 

1. D'autres corr. de Saint-Haon et de Juré donnent wè. 

2. Dans les chroniques en patois de Saint-Étienne, publiées en 
1899 par le journal la Loire, je relève un nombre considérable 
d'exemples de rou'è (c'est), cou 3 erre (c'était), et en outre oou 3 è~t-ù 
qui..., cou'' arrive, vou è-t-arriva, vou 3 a foulai (il a fallu), vou 3 a 
rata, oou 3 ait bian passa, voii 3 ontondjit, etc., etc. 

3. r n'apparaît jamais devant le pronom neutre dans les régions 
où. devant voyelle, il s'adjoint une consonne épenthétique, qui 
empêche l'hiatus, quelle que soit l'origine de cette consonne : 
or, oy, ol, oiu, ouk. (Voir la Revue, XV, p. 7 à 10); les doubles 
formes signalées à Saint-Haon et à Saint-Rirand sont particuliè- 
rement curieuses : vw é vré, vw è se, mais ou. s aplou, ou s arive. 
Pour la même raison, les formes du pronom sujet masculin, issues 
de Me, ou, o dev. cons., oui, ol dev. voyelle, n'ont jamais o (voir 
la. Revue, XIV, p. 20 à 25). 



Il 1 REVUE l»i: PHILOLOGIE FRANÇAISK 

Devant voyelle, ou passe ;i u , après une pause, la 
bouche étant fermée ou mi-ouverte, la langueau repos, 
légèrement appuyée contre les dents de la mâchoire 
inférieure, si la bouche s'ouvre et que le couranl expi- 
ra tôire passe avant que la langue ait eu le temps de se 
retirer en arrière en se relevant vers le palais et les 
lèvres de s'arrondir pour prendre la position de w, il 
se produit une dentilabiale r avant la labio-vélaire. 
C'est par la même voie que oui, huit passent a voui, 
v'uit dans la bouche de bien dos gens : il faut expliquer 
de même un certain nombre de mots des dialectes 
provencaus, cités par Mistral : vue huit) et ses dérivés 
vuetanto, vuechen, etc., vouei (oui), vuei (< hodie), les 
interjections voue (ohé), vouo (ho), vuai (pouah) etc. \ 

Ou régime dans la Loire peut, comme ou sujet, se 
trouver en hiatus avec le mot suivant et passer à w ; 
si v ne s'y développe pas, c'est que le régime est très 
rarement placé au début de la phrase ou après une 
pause ; presque toujours il suit un autre mot, sujet ou 
régime indirect, dont la consonne finale ou devenue 
finale, se combine avec lui, empêchant ainsi le déve- 
loppement de v . C'est, par exemple : 

m, de 7)>(e) clans o mw a di (il me l'a dit) à Juré. 
z de vœz dans vœ zw avé kray (vous l'avez cru), 
ly, issu de K, dans o lyou a di (il le lui a dit), 

ou encore \ej et le tdes pronoms sujets de la l re et de 
la 2 e pers., le / de il, etc. Une des combinaisons les 
plus fréquentes est celle de ou avec la consonne finale 

1. Comparez encore le liaious. oorre (horridum), et les autres 
formes citées par Mistral, ouore, ouoirejvorre doit remonter à 
vouore. Les représentants de octo, de hoc+ille, de hodie ont très 
souvent e aussi dans la région lyonnaise, en Forez, dans la Bresse 
et dans la Savoie, 



LES PATOIS DE LA REGION LYONNAISE 115 

des pronoms nous, cous, qui peuvent jouer le double 
rôle de sujet et de régime indirect ; de là le régime 
(a) ou, {.:■) o à côté du sujet (r) ou. 

Mais un peu plus au sud, dans les départements où 
le verbe n'est jamais précédé d'un pronom sujet pro- 
clitique, la situation est bien différente : d'abord la 
liaison de ou régime avec un a final est beaucoup plus 
rare, puisque c'est seulement dans l'emploi de régime 
indirect que nous, vous peuvent entrer en contact avec 
ou ; la forme sou n'aurait eu quelque ebance de s'en 
dégager pour se généraliser, que si elle n'avait pas eu 
à lutter contre la concurrence d'une autre forme, née 
de combinaisons syntaxiques beaucoup plus fré- 
quentes. Ou régime, en effet, grâce à l'absence du 
sujet pronominal proclitique, peut occuper la même 
place que ou sujet dans les patois de la Loire, au com- 
mencement de la phrase ou après une pause : 

ou a di = [il] l'a dit. 

L'hiatus avec le mot suivant est pour le moins aussi 
fréquent, puisqu'il se produit avec les verbes commen- 
çant par une voyelle aus temps^ simples, avec les 
auxiliaires être et avoir dans les temps composés de 
tous les verbes. Les conditions étant les mêmes, le 
même phénomène doit se reproduire : 
ou a di > w a di > vw a di ; 

puis v se généralise. V peut naître encore dans des 
combinaisons comme ki ou a di (qui l'a dit), V ami' ou a 
di, où le pronom n'est pas placé au commencement de 
la phrase, mais où il est en hiatus à la fois avec le 
mot suivant et avec le mot précédent, pourvu que la 
voyelle de ce dernier, quelle qu'elle soit, porte un 
accent assez fort pour l'empêcher d'être absorbée par 



1Î6 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

celle du pronom '. Mais ce qui prouve bien que l'in- 
fluence des combinaisons syntaxiques du 1 er type, où 
le pronom occupe la première place, a été prépondé- 
rante, c'est que vou régime se rencontre seulement au 

sud, dans les patois qui ne connaissent pas les pro- 
noms sujets proclitiques. Que Ton compare les deus 
limites, celle de l'emploi du verbe sans sujet procli- 
tique" et celle du domaine de vou, telle que nous 
l'avons tracée plus haut, et l'on verra qu'elles coïn- 
cident à peu près exactement : là où commence l'usage 
de l'aire précéder le verbe d'un pronom sujet procli- 
tique, rou, l'ail place à (.:) ou. La former, dont le do- 
maine est tout entier situé au nord de cette limite, 
n'est jamais munie de v, bien qu'elle se rencontre 
principalement dans une région, où l'emploi du v 
prosthétique est loin d'être rare '. 

3° Prosthèse de 1 

Il ne saurait y avoir de doute sur l'origine de / pros- 
thétique : elle provient des formes pronominales de la 
3 e personne ; mais il n'est pas toujours facile de dire 
si c'est un emprunt ans pronoms régimes le, la, les, 
ou si elle s'est détachée des pronoms sujets il, ell (e), 

1. C'est sans doute ainsi qu'il faut expliquer le prov. vo (ou), 
et le rhod. la vouato (la ouate) cité par Mistral, s. v" ouata. Dans 
pivoine et dans pouvoir, qui datent d'une époque où la diphtongue 
oi se prononçait déjà me, la semi-voyelle v a dû singulièrement 
favoriser ce développement du v ; il est inutile pour pouvoir de 
l'expliquer par l'inlluence de mouvoir, etc. Au reste, il semble 
bien que le v n'a été engendré par la voyelle labiale que par l'in- 
termédiaire d'un w. 

2. Voir la Revue, XIII, p. sqq. 

3. Voir notamment les articles ivi (huit et (rê(hodie) de l'excel- 
lent Dict. Savoy, de MM. Constantin et Désormaux. 



LES PATOIS DE LA REGION LYONNAISE 117 

ou même parfois de il (s), elle (s) ; dans certaines ré- 
gions d'ailleurs, elle est peut-être due à la fois à une 
influence analogique des premiers et à une fausse 
analyse des combinaisons syntaxiques où entrent les 
seconds. 
L apparaît isolément dans un seul exemple : 
à Vignieu (Isère) dans k ou lou aye kru (que vous 
l'avez cru) ; cf. on n ou di et le masc. le, ou le kounaê 
(il le connaît) ; 

à Druillat (Ain) dans i vo lo rakonté (il vous le 
raconte) ; cf. on n o di et le masc. le, i le konya ; 

à Firminy (Loire) dans dye lou (dis-le) ; cf. o sou 
dyezoun, et le masc. le, adzu le (amène le) ; 

à Hières (Isère) dans i lou dyon ; cf. di ~-ou et le 
masc. lo, on lo trœu (on le trouve) : /de lou ne sau- 
rait provenir du pronom sujet i (ils) qui est iz dev. 
voy. Mais à Proveyzieux (Isère) où l'on trouve aussi 
i lu dyon, n. {z)u, m. lo, et à Sainte-Colombe (Loire), 
où l'on nous signale i lou dyon, n. (*) ou, m. lo, il est 
possible que / appartienne au sujet i, cf. il on (ils ont). 
A Chabeuil (Drôme), au contraire, dans une région où 
le pron. sujet proclitique est inconnu, loto dans low 
dtzoun = [ils] le disent pour on le dit, ne peut devoir 
son / qu'à l'influence analogique du masc. lou; cf. 
dya ow, m ow za rakounta, ou* zavè krèyyu, etc. 

A l'est du département de l'Ain, dans une partie 
du Bugey et du Revermont, /ne se joint au pronom 
neutre que dans les phrases où il entre en combinaison 
avec le régime indirect de la 3 e personne lui. Le pro- 
nom neutre, ainsi muni de / prosthétique, se distingue 
à la fois de la forme ordinaire du neutre par cette 
consonne même, et de la forme du masculin par sa 
voyelle, comme on le voit nettement dans les tableaus 



118 REVUE I)K PHILOLOGIE FRANÇAISE 

suivants où sont groupés deus par deus des exemples 
des unes el des mitres : 

1. dis -Ze-lui 1. ille lui a dit 1. di- /<■ 

2. amène- Ze lui 2. et le lui a amené 2. amène-/e 

Treffort 1 : 

1. di lœ li 1. i la- H ya de 1 . di zœ 

2. amènna lo li 2. . .. Ib li yaamèno 2. amènna là 

Villereversure (c. de Ce\ zM-iai l : 

1. di lœ li 1. i lœïï a de 1. (di lo) 2 

2. amènna lo lywi 2. ... I<> li a amèno 2. amènna lo 

Saint- Al ban' (c. de Poncin) : 

1. di lœ li 1. iZœlyade 1- di zœ 

2. amèyna lo li 2. ... lo ly a mena 2. amèyna Zo 

Hiion (c. de N;intu;t) : 

1 . di lœ le 1 . i lœ 1 a de 1 . di zœ 

2. amènna tô le 2. ... lo ] a amena 2. amènna lo 

Izernore : 

1. di lœ le 1. i / a de 1 1. di zœ 

2. amènna lo le 2. ... lo 1 a amena 2. amènna lou 

1. Cf. encore pour le neutre on n œ di . i m <r //a nakonto, i ro 
sœ rakontè. Tel était l'état du patois de Treffort en 18^7, à l'époque 
où furent recueillies les réponses à notre premier Questionnaire. 
Aujourd'hui le masculin a complètement supplanté le neutre. 
Mon collègue, M. Carru, professeur adjoint au Lycée de Bourg, 
qui parle le patois de Treffort, emploie dans tous les cas la forme 
lo. 

2. Dans dis-U\ le masc. a pris la place du neutre ; mais com- 
parez on n c di. 

3. La distinction du masculin et du neutre est bien nette à 
Saint-Albans: notre corr. nous donne à la fois on n œ di et on 
lo di, di sœ et di lo, suivant qu'il s'agit du pronom neutre ou du 
pronom masculin. 

4. / / a de est une réduction de i lœ l a de. A Ceignes (c. d'Izer- 



LES PATOIS DE LA REGION LYONNAISE 



119 



1 . di lœ le 

2. ainènna lo le 2 



Saint-Germain-de-Joux : 
1 . é Zya de 1 



di z(r 
. lo 1 a amena 2 . amènna lo 



La même particularité s'observe aussi ailleurs, à : 

Bornay (Jura) : 

1 . i lœ li a di 1 . di «ce 

2. ... Zo« lia amoune 2. amoune lou 

Moirans (Jura) : 

1 . i lœ li a di 1 . (di lou) 



1 . di lœ li 

2. amoune lou li 



(di lou li) 1 
amène lou li 



di li li 

amena li lou 



lou lia amène 2. amène lou 



Marennes (Isère) : 

1 . ou li a di 2 

2 . ...lia ameno 



1. di zi 

2. amena lou 



Dans quelques communes, où le masculin a pris 
généralement la place du neutre, on ne trouve quel- 
ques traces de ce dernier que dans les combinaisons 
avec le régime indirect : 

Chavannes (c. de Treffort, Ain) : 

1 . di lœ li 1 . i lœ li a de 1 . di lou 3 

2. amènna lou li 2. . .. lou li aamèiio 2. amènna lou 



nore) le neutre lou de di lou li s'est introduit à la place du 
masculin /o,/edans amena lou li ; comparez baye mê souet amena 
mè sou. Mais ailleurs la distinction est bien nette entre le neutre 
(on n œ di, di sou, i lou l a de) et le masc. (i lo konyay, amena 
lo, leli a mena). 

1. Lou masc. a pris dans ces exemples la place du neutre ; cf. i 
voit zœ rakont, i m œ sa rakontê. 

2. Li dans 1 représente i + li, dans 2 lou + (i ; cf. ba me si 
(donne-le moi), et amena me (ou. Dans les autres exemples le 
pron. neutre est si: è si dt/on, ou me si a di, o co si rakont. 

3. Dans tous les autres exemples lou masc. a de même supplanté 
le neutre '• cf. on lou di et i lou kounya. 



120 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

Grand-Corent (c. de Ceyzériat, Ain) : 

1 . di lœ li 1 . i lœ li ya de 1 . di lo 

2. amènna lo li 2. . . . lo li yaamèno 2. amènna lo 

Comme l ne se joint au pronom neutre qu'en combi- 
naison avec le régime indirect lui, il faul l'expliquer 
sans doute par une assimilation régressive de la con- 
sonne du régime direcl à celle du régime indirect, 
assimilation qui s'esl produite sous l'influence du 
masculin : tandis que di sœ se maintient à côté de di lo t 
di :<r li passe a di lœ li , grâce ;i di lo li. 

L'introduction de l dans la [orme neutre s'est 
accomplie un peu différemment dans les communes 
suivantes : 

Belley ; 

1. di là zi 1. u lo zy a de 1. di zà 

2. amena IV 2. lwia,méno 2. amena le 

Ruffieu (c. de Champagne : 

1. di lo zi 1 . <> /" zy a de 1 . di zo 

2. amena le 2. o le ly a amena 2. amena le 

Sutrieu (c. de < Champagne) : 

1 . di lo xi 1 . (onr o za de 1 . (di le 3 ) 

2. (manque 2. ...Zo lui a amena 2. amena le 

Petit-Abergement (c . de Brénod) : 

1. di lo zi 1. (a lui a de) 1. di zo 

2. amena/"/ 2. ... //'/a amena 2. amena le 

1. A Belley. li et /"//dans 2 sont pour le li. le licî, phénomène 
fréquent dans la région: cl. les formes analogues de Ruffieu, Petit- 
Abergement. etc. 

2. Cf. baye mè le i donne-le moi). 

3. Masculin pour le neutre: mais cf. èro dyon, vo zo zè krou, 
vu m o za rakonta. 



LES PATOIS DE LA REGION LYONNAISE 121 

Hauteville et Cormaranche : 

1. di là zV 1. o là zy a de 1. di zb 

2. amena A j a lui 2. o /?// a amena 2. amena /e 

Le / de ces formes neutres ne provient pas du pro- 
nom sujet il, qui clans cette partie du Bugey est o/ 1 , 
our ou «/'devant voyelle a ; un second correspondant 
de Ruffieu traduit il le lui a dit par or o zy a de (cf. 
or a = il a, or è= il est , en laissant au neutre o sa 
forme pure sans consonne prosthétique, tandis que le 
1 er l'a fait passer à /o : o /o .-// « de. On peut rendre 
compte de /de deus façons: si r/Z^o ^', qui est donné par 
le2 e corresp.de Ruffieu, est la forme primitive, di lo zi 
en est sorti pardissimilation de z.z~>l. s. Mais comme 
(z) i pour H régime indirect paraît rare ou même 
inconnu dans cette région, il vaut mieus voir dans di 
lo zi l'effet d'une métathèse réciproque de -r. /. >• /. z 
dans di zo li : on trouve di zœ lui à Viriat, (c. de 
Bourg). Si cette dernière explication est la vraie, c'est 
par une assimilation progressive de z. I à z.z que di 
zo li est passé à di zo zi à Ruffieu . 

En résumé, dans une partie de l'Ain, le neutre (z)o, 
(z) œ et le datif li, lui, en se combinant, ont tantôt 
assimilé, tantôt échangé leurs consonnes. A Brénod, 
qui est situé dans la zone intermédiaire entre les deus 
domaines, on observe les deus phénomènes : 

di loir lui <C di zorr lui ; cf. vou :-orr zétè krou ; 

masc lu. 
i lo zy a du < i zo ly a du ; cf. on n ow di, di zb. 

Comme v, comme z, l prosthétique s'est agglutiné 

1. Un 2 e coït, de Hauteville donne di zo a lui. 

2. Voir la Reçue, XIV, p. 23, 25 et 27. 

KEVUli DIS PHILOLOGIE, XIX 9 



122 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

parfois au pronom au point d'en devenir inséparable ; 
delà la forme lo e qui se présente dans tous les exemples 
à Chanos-Curson (c. de Tain, Drôme) : 

i lo e dizan, di /o e ; 

o vou /o e rakonto, o me lo e zo rakonta ; 

o li lo e zo di, douno mé l<> . etc. ; 

et que l'on ne peut confondre avec le masc. lou : 

o lou kouné, adu lou 
amèno mé lou, etc. 

Il en est de même clans les communes suivantes, 
situées au nord de l'air, de Valence, et au sud de celui 
de Saint-Marcellin, presque toutes sur les bords de 

Il ->'re : 

Triors (c. de Romans) 

Bourg'-de-lVaue 
Montrigaud (c. du Grand-Serre) 
St-Romans (c. de Pont-en-Royan- 
St-Just-de-Claix (il>id.) 
Rencurel (ibid) 1 

Dans quelques-unes (\(^ communes citées, les deus 
formes tendent à se confondre; il en est de même a 

St-Donat low lou 

La Chapelle-en-Yercors low lou 

et surtout à Saint-Bonnet de Valclérieux (c. du Grand- 
Serre), à Chattes et à Saint-Bonnet-de-Chavagne, où 
les deus formes low et lou, /<> et le, lo et lou semblent 
s'employer indifféremment l'une pour l'autre *. Une 

1. Cf. n. lô, m. lou dans Gratier. Le loup et l'agneau, p. 25 
(pat. du c. de Pont-en-Royans). 

2. Dans le texte de Giatier. en patois du c. de Saint-Marcellin 
/on. et le masc. sont distingués. 



Neutre 


Masc, 


lou 


In 


h, 


lu 


lœ 


lu 


i lou 


le 


h, 


h, u 


lo" u 


lou 



LES PATOIS DE LA RÉGION LYONNAISE 123 

seule différence subsiste: devant voyelle, la forme 
masculine, subit l'élision, la forme neutre s'adjoint 

un s : 

o l ame (il l'aime), 

o me louz a rakonta (Saint- Bonnet de Chavagne). 

A. Sauzet, au sud de la Drôme, dans une région où le 
masculin a complètement triomphé, lou dans li lou o 
di se décèle comme une forme neutre par le fait même 
qu'il n'élide pas sa voyelle: comparez li lo di donné 
par un autre correspondant, l'avé krèygu, etc. ; pour 
d'autres traces du neutre dans la même région, voir 
plus loin. 

Dans quelques communes du c. du Bourg d'Oisans 
(Auris, le Fréney) dans l'Isère et du c. du Monètier 
(la Salle, le Monètier) dans les Hautes-Alpes, l'adjonc- 
tion de l prosthétique au régime neutre a eu pour effet 
de le rapprocher, non seulement du régime masculin. 
mais encore du sujet neutre : 

Régime neutre : é lo dyon, di loir etc. à Auris, 
Sujet neutre: la plow (il pleut), plow lo (pleut-il?) 
Régime masculin : kouma la le trovoun (comme on le 
trouve), adœ lou. 

La, lo sujet neutre a pu contribuer, au môme titre 
que d'autres pronoms, à introduire la consonne pros- 
thétique l dans le régime neutre lo ;i\ ne faut pourtant 
pas hésitera séparer les deus formes: l'origine delà 
première est obscure ; mais la seconde est étroite 
ment apparentée aus formes du neutre régime zo, zow f 
zaw, qu'on relève dans certaines communes del'Oisans 
et dans les communes des cantons voisins, qui em- 
ploient la comme sujet neutre ; elle doit son / à l'influ- 
ence analogique des autres pronoms de la 3 e personne- 



124 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

4° Prosthèse de y 

C'est dans les Savoirs et au nord-est de l'Isère que 
y prosthétique s'est développé devant le pronom 
neutre. 

Il est fréquent devant u : 

di yu (dis-le), baye me yu (donne-le-moi) à Saint 
Georges d'Hurtières (c. d'Aiguebelle), 
on yu di, à Saint-Girod (c. d'Albens . 
kan il yu rakonto (quand je le raconte) à Albens 1 , 
ul yu faré (il le fera) à Brangues (c. de More-tri). 

U est beaucoup plus rare devant les autres formes : 

devant i: kan àyi rakonto, à Montferra (c. de Saint- 
Geo ire, Isère ; 

devant ou: on you dyé, à Saint-Michel de Saint Geoirs 
(c. de Saint Ktienne de Saint-G.), kan d you rakonto. ;i 
Nivolas-Vermelle (c. do Bourgoin'). 

V manque en général quand le pronom suif un mot 

terminé par la sifflante s: 

i vo zu rakont, à Saint-Georges d'JtJurtière, 
di zu, é v zu rakonté, à Saint-Girod. 

Mais dans l'Isère la sifflante se combine parfois avec 
le y : 

1. Yuest signalé encore à la Rochette,a Grésy-sur-Isère dans la 
Savoie; à Marcellaz, à Seyssel, à Bassy dans la Haute-Savoie : 
il faut y joindre, d'après le Dict . Sar., Balme de Silingy 
(c. d'Annecy) et Rumilly. 

2. De même encore à Faverges, à Morestel, à Panissage et à 
Saint-Ondras dans l'Isère. 

3. M.Devauxcite encore i/o (p. 372) dont je n'ai pas d'exemple. 
Dans la carie 410 (dis le moi) de l'A//, ling. je relève di yœ a mè 
(n° 963) à Saint-Martin de la Porte (c. de Saint-Michel de Mau- 
rienne, Savoie). 



LES PATOIS DE LA REGION LYONNAISE 125 

di zj/ou aus Avenières (c. do Morestel). 

puis :ij s'introduit aussi clans d'autres cas : 

ou vo zyè rakont, on zyè di, à Penol, 

di zyaib, balye me zyaib, à Saint-Clair de la Tour. 

Azyejyaib, balye mejyaïo à la Chapelle de la Tour. 

Au nord-est de l'Isère, y devant u est normal ' ; 
mais dans les Savoies c'est en hiatus après i qu'il a dû 
d'abord se développer di u > di yu; il a pu sortir 
encore des combinaisons syntaxiques comme di lyu 
(dis-le lui), par une fausse analyse de lyu (=li-\-u), 
pour s'étendre enfin aus autres cas: on yn di. 

5° Prosthèse de n 

Je n'en puis citer que deus exemples : 

kan Ici ni di (quand je le dis) à Dracy-Saint-Loup (c. de 
Couches, Saône-et-Loire), 

kan ki ni rakont (quand je le raconte) à Couches ; 

ni a été emprunté à des phrases comme on ni di (Issy- 
l'Évéque, Saint-Bérain), an ni di (Dezize), où n s'est 
détaché du pronom sujet pour faire corps avec le 
neutre /'. 

6° Les consonnes êpithêtiques 

Devant la voyelle initiale d'un mot suivant, la 
voyelle du pronom neutre est exposée à subir des 
modifications importantes et même à disparaître com- 
plètement ; mais elle peut aussi se maintenir intacte, 
grâce à l'intercalation d'une consonne qui la protège 
contre l'élision. 

1. Devaux, Essai, p. 180. 



126 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

1 er Cas. La voyelle se maintienl telle quelle ou se 
transforme en la semi-voyelle correspondante: 
E, œ ne subissent jamais de changement. 

/ > y ■ 

u me zy o rakonta, vo :// é krœ (cf. on n <li ; a Com- 
mellc (Isère). A Boëge (Savoie) dans vo i kru, le 
pronom /a été absorbé par Le verbe i (= habetis): 
t-j-i > ,V ? > '' »' cf . uo y/ kru à Pers-Jussy, e1 avec 
substitution du masculin au neutre, vo H kru h Thonon. 
L'absorption du pronom par la voyelle précédente 
s'observe ailleurs : i djyon (ils le disent) à Saint- 
Georges -d'Hurtières (Savoie), di <■ di i, dis-le) à 
Voreppe (Isère). 

O se maintienl ou devient w : 

i m o a rakonto (cf. <>n no di) à Vaux (Ain), 
i m w a rakonta (cf. i lyoa di) à Lagnieu (Ain). 

Ou > te : 

o m szo n rakonto. o li zw o di (cf. on ~ou di) à Saint- 
Didier sur-Rochefort (Luire). 

U > it : 

u m /'• a rakonta, vou szc a krou (cf. on n n di) ans Ave- 
nières (Isère). 

Le changement peut être plus profond : dans quel- 
ques communes de la Loire, à Rive-cle-Gier, à Viri- 
celles, et dans quelques communes du Rhône, à Gré- 
zieu-le-Marché, à Courzieu, on passe à w : 
i zon djon. dji :-ou, etc., 

1. Il en est de même à Saint-Girod (Savoie): r zi krci/tt ; t syù 
kru à Meythet (Haute-Savoie) est obscur. Cf. encore vo sïkru 
à Versonnex (c. de Gex, Ain), où le neutre est en train de dis- 
paraître, chassé par le rnasc. (o. 



LES PATOIS DE LA REGION LYONNAISE 127 

mais 

yo zib ayi kru, a me zib a konto, a yib a dji, 

à Yiricelles. 

Le phénomène n'est pas restreint au pronom sou : 
dans les poésies de Roquille en patois de Rive-de-Gier, 
la diphtongue qui correspont à oi français est repré- 
sentée par ouè après les labiales (vouêx = voix, boues 
= bois), les palatales (couéfi = coiffe) et m (mouèno 
= moine), mais par ué après les sifflantes (suato = 
souhaits,, besuin = besoin), les dentales ( Tuéno = 
Toine, ganduési = plaisanterie , les chuintantes 
(chuêx = choix, juais = joie), et après l, r, nfluais 
= loix, crue = croix, nues = noix), c'est-à-dire après 
toutes les consonnes qui s'articulent à peu près au 
même point que ib. Le s de sou a donc joué un rôle 
prépondérant dans le passage à zib. A Saint- Voy, au 
Chambon et à Fav- le -Froid (Haute -Loire) où w 
n'apparaît que dans il le lui a dit, c'est ly qui a 
entraîné le changement de w : 

lyw agi (cf. lyi gi = il lui dit), 
mais 

gi lyoM (dis-le lui), m w a rakounta, 

à Fay-le-Froid. 

On pourrait être tenté de croire que la forme y que 
quelques communes des Savoies emploient devant 
voyelles, tandis qu'elles préfèrent u devant consonne, 
est sortie de u par l'intermédiaire de ib : 

a me y a rakonta. 
mais 

on nu di. a yo zu rakonté, etc. , à Saint-Offenges-Dessous 1 
1. De même à, Grésy-sur-Isère. 



| k >X REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

Mais le passage de w à y semble inconnu aus patois 
savoyards; la présence de y à côté de u dans les 
mêmes communes doil s'expliquer par la situation 
géographique de ces communes entre le domaine de i 
cl celui de m.- on préfère i devant voyelle, parce qu'il 
est plus apte que u, en passanl à //, à se combiner avec 
elle. Dans le canton de Beaurepaire (Isère), on trouve 
de même y ei ou à Revel el a Pommier: 

ou m zy a rakonta, vo .:// ède krœ, 

ou m zou rakont, on zou di, di sou (Pommier). 

2 e Cas. Quand le pronom esl précédé d'une con- 
sonne prosthétique, il peut perdre sa voyelle, et la 
consonne prosthétique, qui étymologiquemenl n'appar- 
tient pas au pronom, reste seule pour le représenter: 

zou > z : ou mé z a rakounta, vou : aya k ré j i (cf. di 
zou, ou vou zou rakounté à la Motte d'Aveillans (Isère). 

zo ^>z: a me s ;i rakonta, vô : avè krô (cf. dye zo, a 
vo zo rakont) à Izieux (Loire). 

ze > z : ou me :a rakounta, vou z ayéy creyu (cf . ou vou 
ze rakount) à Livet-et-Gavet (Isère). 

jou >/: ou me/ è rakonto.vouy è kru(cf. di jou, ou vou 
jou rakont) à Chaponnay (Isère). 

La réduction de vou à V est très rare, la consonne a 
protégé la voyelle en la transformant en semi-voyelle 

10 ; comparez toutefois : 

ké v ové kréygu (vou didjoun) à Die (Drôme), 

ke v avè kreju (vou dizoun) à Cayres (Haute-Loire), 

ke v avès krezegu (vou dizoun) à Pinols (Haute-Loire). 

11 faut peut-être admettre aussi celle de yu à y dans 
quelques communes de la Savoie : 

Saint-Girod: é my a rakonta (cf. on yu di), 



LES PATOIS DE LA RÉGION LYONNAISE 120 

Saint-Georges d'Hurtières : i m y a rakonta, vo ;/ a 
kréyu (cf. cli yu), 

mais voir les réserves faites plus haut. 

Il n'y a pas d'exemple de la disparition de la voyelle 
des autres formes, i, é, œ. 

3 e Cas. Une consonne s'intercale entre le pronom 
et le mot suivant; v est très rare; je n'en ai relevé 
qu'un exemple à Cayres (Haute-Loire) 1 : 

mouro rakounta (cf. douna mé cou). 

Il provient d'un développement phonétique normal 
après ou en hiatus", plutôt que d'un emprunt à ron 
dizoun, diza cou, etc. 

Y se rencontre après œ et é dans l'arr. de Bourg, à 
Tretïort, à Viriat, à Salavre, à Montrevel : 

i m œ y a rakonto (cf. di :œ) à Viriat, 

vou zœ y ate kru (cf. on n œ di) donné par un 2 e corr. 

i m éy a rakantô (cf. i vou je rakant) à Salavre ; 

après ou au nord de l'arr. de Vienne (Isère) : 

ou m ouy a rakonto (cf. on non di) à Meyzieu 3 , 
vo zouy o kru, à Jons ; 

après o à Saint-Forgeux dans le Rhône : 

al oy a di fil l'a dit ; cf. al o fera = il le fera, = do 
dir = de le dire). 

1. Cf. dans Gratier, Le Loup et l'Agneau, p. 8, moouran di 
(= on me l'a dit) à côté de cous oou anèu fa oèirè en patois du 
c. de Clelles (Isère). 

2. Voir Nyrop, Grain, hist., I, § 279. Sur le sujet oc, voir la 
Revtie, XV, p. 8; sur le sujet masc. oui: en Limousin, voir Cha- 
baneau. Grain. Uni., p. 181. 

3. Cf. on ni où ia dit en patois du c. de Méyzieu, Gratier, loc. 
cit. p. 20. Je n'ai pas d'exemple de uy ; mais on m'u ya dse en 
patois de Virieu, chez Gratier, p. 46. 



130 REVUE DK PHILOLOGIE FRANÇAISE 

Mémo si toutes ces formes dérivent de hoc, il esl 
difficile de voir dans leur y la continuation de la pala- 
tale latine, qui mille part ailleurs n'a laissé la moindre 
trace dans le régime direct. C'est plutôt un emprunt 
analogie) ne au neutre sujet èy qui s'emploie devanl 
voyelle 1 . 

ê y eva c'est vrai), éy a plu (il a plu à Viriat. 

Mais c'est surtout z (resp. j), qui s'emploie comme 
consonne épithétique ; il peut se joindre à tontes les 
formes <lu pronom, saut à i et a u. On le trouve : 

après ê au Miroir et à la Chapelle-Thècle (Saône- 

et-Loire), à Courtes et à Sninl .lean-sur-I'evssouze 
(Ain) : 

vou zé 'z é kru, i m éz a rakonto (cf. i vou zé rakont) 
au Miroir; 

vou zéz é kru, i m éz a rakonto (cf. on n é di à Saint- 
Jean-sur-Reyssouze ; 

après œ dans l'Ain à Izernore, à Saint-Germain- 
de-Joux, à Lescheroux et à Saint-Julien-sur-Reys- 
souze, dans le Jura à Bornay et à Aloirans, dans la 
Loire à la Fouillouse : 

vou zœ z è kru, i m œ z a raconté (cf. i vou zœ rakont i ;i 
Bornay, 

i m œj a rakonto (cf. i voujœ rakont) à Saint-Julien; 2 

après o dans un grand nombre de communes 1 , 
notamment à Cormaranche (Ain) : 

1. Voir la Reçue, XV, p. 2. 

2. Mais à Frugières-le-Pin (Haute-Loire), où l'on dit m œic 
zo konta, lyœib so gyi, z appartient au verbe : cf. Pyare zo de 
bon ri (Pierre a du bon vin): aimer, rire et sans doute dautres 
verbes encore sont ainsi munis d'un s prosthétique. 

3. A Hauteville, à Ruffieu, à Fitignieu, à Sutrieu, à Belley, à 



LES PATOIS DE LA REGION LYONNAISE 131 

vo zo z é krou, o m oz a rakonta ; 
après ou fréquemment aussi', par exemple à Saint- 
Victor (Ardèche) : 

m ou z a rakounta, ké vou z avé krégu (cf. vou zou 
rakounta) ; 

après oie à Chabeuil et à Mirmande dans la Drôme, 
et à Baix dans l' Ardèche : 

m ow z a rakounta, k ow z avè kréygu, li ow z a di 
Chabeuil), 

m oicj o rakounta, li ow j o di (Baix). 

Z prosthétique, dans les patois où il a réussi à 
devenir partie intégrante de la forme pronominale, 
n'empêche nullement l'adjonction d'un ~~ épithétique, 
par exemple à Méaudre, à Lans et à Autrans, dans 
le c. du Villard-de-Lans (Isère) : 

vo zo z avé krœ, 

o mè zo z a rakonta, 

o li zo zsl di Lans 2 ). 

Les combinaisons de ce genre se rencontrent rare- 
ment ; mais elles semblent avoir joué un rôle impor- 
tant dans la formation des neutres lo, lou, que nous 
avons signalés au nord-ouest du c. du Villard-de-Lans 
dans la Drôme et dans l'arr. de Saint-Marcellin, et à 

Brénod, à Corcelles et à Petit-Abergement, dans l'Ain, à Chilles 
et à Longchaumois, dans le Jura, à Moingt, dans la Loire, à 
Beaumont et à Montmeyran, dans la Drôrne. 

1. A la Garde, dans l'Isère, à Beaufort, dans la Drôme, à Pinols, 
dans la Haute-Loire, à Estivareille, dans la Loire. A BoÛres 
(Ardèche), on dit ly ou s a gi (il le lui a dit), ou ly ou sou s agi: 
dans ly ou de la seconde forme, on n'a pas reconnu le pronom ou, 
de là le redoublement ou zou. 

2. Voir les formes de Méaudre citées plus haut; cf. y me zo 
zan dit en patois du canton du Villard-de-Lans, Gratier, loc. cit., 
p. 42. 



132 REVUE DF. PHILOLOGIE FRANÇAISK 

l'est dans l'Oisans 1 . Ces formes neutres, souvent très 
voisines des formes masculines devanl consonne, s'en 
distinguent nettement devanl voyelle, en se faisant 
suivre de s ; 

vou lou° : avè krœ, ou me loii z a rakonta, ou li lou° z 
a dé (Triors), 

o loz ayé kreu, o me loz a rakounta, o lyi loz a dit/ lie 
Fréney)*. 

C'est d'abord /oj qui s'est subst i t ih'- a zoz, grâce a 
la tendance des deus s à la dissimilation, qui favori- 
sai l'introduction de / commun à tous les autres 
pronoms régimes de la .'{ e pers. ; puis lo s'est 
généralisé. 

Si l'origine du z prosthétique n'est pas dou- 
teux', celle du s épithétique est moins évidente. 
Le 1"' est sorti des combinaisons syntaxiques qui 
liaient étroitement le pronom a des mots terminés par 
une sifflante ; le 2" ne peut qu'être analogique. Mais 
quel a été le point de départ de l'analogie? Kst-ce le 
,v prosthétique qui de l'initiale du mot a été trans- 
porté à la finale, pour éviter l'hiatus avec le mot sui- 
vant ? On serait tenté de lecroire, si les deus consonnes 
accessoires marchaient toujours de compagnie. On a 
vu qu'il n'en est rien: nombre de patois ne connaissent 
que le z prosthétique ; quelques-uns, au contraire, 
connaissent seulement le s épithétique : 

o dizan, di o, di ly o, douna m o, 

ly oz a di, m oz a rakounto, k oz avè krégu 3 

1. Voir plus haut, p. 122 sq. 

2. Dans le c. de Pont-en-Royans, on dit. d'après Gratier, loc. 
rit., p. 25, i rue lô s'an dit. 

3. Il faut mettre à part rouz o rakounto{\\ vous le raconte). 



LES PATOIS DE LA REGION LYONNAISE 133 

(Beaumont, Drôme) . Ailleurs, on les emploie l'un et 
l'autre, mais bien rarement ensemble ; z épithétique 
n'apparaît guère que dans les combinaisons syntaxiques 
où s prostliétique t'ait défaut : me zoz a dl est aussi 
rare que m oz a di est fréquent. Du reste, quand le 
pronom était précédé de s, il n'était pas nécessaire de 
le faire suivre d'une autre consonne accessoire : si la 
voyelle ne se changeait pas en la semi-voyelle corres- 
pondante, elle s'élidait, le s suffisant à représenter la 
forme pronominale. Nous avons vu plus haut de nom- 
breus exemples de l'un et de l'autre cas. Enfin 
n'est-il pas significatif que sur le domaine de cou, fort 
étendu, comme on sait, ce soit s et non v qui serve a 
détruire l'hiatus, qu'ailleurs on ait emprunté au sujet 
neutre éy son y pour remplir le même office? D'où 
vient donc le s prostliétique ? Le neutre, par son sens, 
par son emploi et souvent aussi par sa forme, est dans 
un rapport très étroit avec le masculin ; il est naturel 
que les deus formes se comportent de même devant 
voyelle, et en effet, zo, sou; etc., se réduit souvent à 
*, comme h lou, etc., à /. Mais * venant à faire défaut, 
si o, ou perdait sa voyelle, il ne resterait plus trace du 
pronom. L'élision ne peut être évitée et l'hiatus détruit 
que par l'intercalation d'une consonne. Or, dans les 
pronoms régimes du pluriel, issus de illos, de Mas, de 
nos ou de vos, la sifflante finale, dont l'origine et la 
valeur primitive ne sont plus reconnues, parce qu'elle 
ne sonne que devant voyelle, semble n'avoir pas d'autre 
rôle que d'empêcher l'hiatus ou l'élision ; devenue 
simple consonne « de liaison », elle peut s'attacher en 
cette qualité à d'autres formes, et en particulier au 
neutre régime, dans les phrases où sans elle il serait 
exposé à disparaître. Si dans quelques patois on 



134 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

emprunte, pour remplir cel Milice, [ey final du sujel 
neutre, c'esl qu'on a le sentimenl de l'étroite parenté 
qui uiiil le sujel neutreé,é^ devanl voyelle au régime 
neutre é ou ce. 



II. — ISuijstitution ou masculin au neutre 

Le régime neutre s'est moins bien défendu contre le 
masculin que le sujet neutre: non seulement l'aire du 
premier s'étent moins loin vers le nord que celle du 
second '; mais même sur le territoire qui est commun 
à l'un et à l'autre, on peut signaler une trentaine dé 
communes où le régime neutre semble avoir été com- 
plètement supplanté par le masculin, tandis que le 
sujet neutre subsiste encore. Ce sont d'abord quelques 
communes disséminées dans le dép. de Saône-et- 
Loire, Chânes, Clessé, Sigy-le-Ckâtel; les Guerreaux, 
Rigny, Charbonnat, Antully, Cussy, Sevrey et 
Branges; puis Belmont et Saint-Cyr-de-Favières au 
nord-est de la Loire, Saint-Vérand au centre du 
Rhône, Reyrieux, Faramans, Ceyzériat, Tossiat, Gex, 
Veeancy et Villes dans l'Ain, Andilly dans la Haute- 
Savoie, Grésy-sur- Ai x et Saint-Jean-d'Arvey dans la 
Savoie, Saint-Jean-de-Vaux, la Tour-du-Pin, Saint- 
Didier-de-la-Tour et Bouvesse-Quirieu dans l'Isère 2 . 

Pas plus au régime qu'au sujet l'invasion du mas- 
culin ne s'est accomplie brusquement et l'on peut dans 
nos patois en suivre les étapes successives. Sur les 

1. Voir plus haut, p. 89, sq. 

2. Peut-être aussi à Saint-Jean-de-Bournay : notre corr. ne 
connaît plus le neutre; l'auteur des Rasimole (Grenoble, 1891). 
emploie (s)i et {s)u; cf. on me y a dit dans Gratier, p. 32. 



LES PATOIS DE LA RÉGION LYONNAISE 135 

270 communes où l'existence du neutre régime nous 
est attestée, une quarantaine l'emploient dans les 
6 exemples ' de notre questionnaire : trois ou quatre 
seulement sont situées dans le voisinage de villes plus 
ou moins importantes. Beaumont à peu de distance de 
Valence (Drôme), Chaponnav dans l'Isère au sud-est 
de Lyon, Bornay et Chille près de Lons-le-Saunier 
(Jura), Izieux près de Saint-Chamond (Loire). Toutes 
les autres appartiennent aux parties les plus monta- 
gneuses de nos départements ; ce sont le Fréney et la 
Garde dans FOisans (Isère)., la Motte-Saint-Martin et 
la Motte-d'Aveillans dans le Trièves (Isère), Méaudre 
dans le massif du Villard-de-Lans (Isère. Il faut y 
joindre Beaufort clans la Drôme, Lablachèrè, Saint- 
Victor et la Chapelle-sous-Chanéac dans l'Ardôche, 
Saint- Voy, le Chambon, Saint-Hostien, Cayres et 
Frugières-le-Pin dans la Haute-Loire, Bourg- Argental, 
Saint-Didier-sur-Rochefort et Juré dans la Loire, 
Izernore dans l'Ain. Quelques autres sont aussi éloi- 
gnées. de centres importants : Pommier et Revel dans 
l'Isère, Saint- Georges-d'Hurtière et Grés y-sur-Isère 
clans la Savoie, Courtes et Lescheroux dans l'Ain, et 
quelques communes disséminées sur le territoire du 
département de Saùne-et-Loire, Tramayes, Ameugny, 
la Guiche, Saint-Igny-de-Roche, Saint- Jean-de- Vaux, 
Navilly, Saint-Germain-du-Plain, Authumes, Bosjean, 
le Miroir et Ormes. Quant aux autres communes elles 
se répartissent ainsi : 

76 emploient le neutre dans 5 exemples seulement, 
37 — — 4 — — 

1. Pour des raisons qui seront indiquées plus loin, il n'a pas été 
tenu compte des deus autres exemples : il le lui a dit, dis-le lui. 



136 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

36 emploient le neutre dans 3 exemples seulement, 
39 2 — 

24 — 1 — 

Ces chiffres sont significatifs : ils prouvent que dans 
un grand nombre de communes le neutre ne vil plus 
que d'une vie précaire, sans cesse menacée par les 
progrès du masculin. 

Celui-ci pénètrepeuà peu dans toutes les combinaisons 
syntaxiques où Le neutreavail sa place marquée, avec 
plusde facilité dans les unes, plus diffieilemenl dans 
les autres. Examinésà ce point de vue, nos sis exemples 
se classent de la façon suivante 1 : 

Neutre conservé, remplacé par lemasc. 
On l<' dit dans 242 communes dans 28 communes 

Dis le — 232 37 

Il cous le raconte — L72 — 84 

Jl a a- l'a raconté — 156 — ■ 109 

Vous Vaoez cru — 138 — — 121 

Donne-le moi — 92 — — 164 — 

Le neutre régime s'est donc particulièrement bien 
conservé dans les locutions stéréotypées comme on le 
dit, dis-le, où il est intimement lié aus mots qui 
l'entourent, tout comme le neutre sujet dans les com- 
binaisons, plus étroites encore et plus fixes, qu'il 
forme avec le verbe être 1 \ dans une quarantaine de 
communes il ne nous est signalé que dans ces deus 
exemples. Il s'est moins bien défendu clans les autres 
locutions, d'un emploi moins fréquent et plus va- 
riables dans leur forme. Devant voyelle surtout il a 

1. Si, en additionnant ces nombres deus à deus, on obtient un 
total inférieur à 270, c'est que nos correspondants ont parfois 
oublié de traduire un ou deus exemples du Questionnaire. 

2. Voir la Revue, XV, 4. 



LES PATOIS DE LA RÉGION LYONNAISE 137 

très facilement cédé la place au masculin: la raison 
en est que dans les patois où le neutre se réduisait aune 
simple voyelle, il était exposé à disparaître s'il n'était 
pas protégé contre l'élision par une consonne acces- 
soire 1 ; le masculin avait sur lui l'avantage de ne 
jamais se laisser absorber complètement par la voyelle 
suivante. Enfin, tandis que dans dis-le, on le dit, etc., 
le est toujours neutre, il peut être neutre ou masculin 
dans donne-le moi; les patois qui distinguent les 
deus genres possèdent [donne] mé zo à côté de 
(donne) mè lo; mais la seconde formule, que Ton a 
plus souvent l'occasion d'employer, tent à évincer la 
première . 

Dis-le lui et il le lui a dit ne figurent pas dans notre 
statistique; ce n'est pas que le neutre régime s'y soit 
conservé moins bien que dans les autres exemples", 
bien au contraire : il y a même des patois où le neutre 
n'a laissé de traces que dans ces locutions, grâce sans 
doute à son union intime avec le régime indirect. On 
en a cité quelques cas à la page 120 ; il y en a d'autres : 
dans une zone intermédiaire entre la vallée de la 
Drôme, où le neutre ou vit encore et le sud du dépar- 
tement où il a complètement disparu, on trouve : 

li w a di (cf. di lou, di li lou, vou lou rakounto, etc.), 
à Bouvières ; 

h/ ou a di (cf. lou dizoun, dizè lou, etc.) à Montjoux ; 
di y o à côté de di li lou, (cf. di lou) à Pont-de-Barret 1 . 

Les exemples de survivance du neutre en liaison 

1. Voir plus haut, page 128. 

2. Pour dis-le lui, comparez la carte 411 de l'Atlas ling. 

3. Ajoutez Mens, dans une position analogue, au sud de l'Isère : 
di l'jou, hjou a di, mais lou dizoun, dicono me lou, etc.; cf. le 
masc. amène li lou, li l a amena. 

REVUE DE PHILOLOGIE, XIX 10 



13<S KEVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

avec le régime indirecl sont aussi fréquents dans l'Ain : 

i ly o ya de (cf. le masc. i le ly a amena) à Pont d'Ain, 
dilu (cf. amènna le fui, <'• le lui a dé) à Arlod, 
i lou ly a di{cl. i lo ly a amena) à Miribel. 

Mais sur le domaine de i i n -i 1 1 1 « ■ , tandis que le 
masculin et le neutre restent distincts dans d'autres 
cas, li (= le lui) s'emploie pour les deus genres, par 
exemple à Ameugny (Saône-et-Loire) : 

Neutre Masculin 

an n i di ol l konyé (il le connait) 

o vo zi rakont 

vo zy é krayu ol /' am (il l'aime) 

o m// a rakonté 

di zi cmœne le ïamène-le) 

donc nu eiiKi'neme/èfamène-lemoi) 

o ly a di. o ly a èmné 'il le lui a amené) 
di //, èmœne li amène-le lui) 

Là où le pronom adverbial I s >i, :)///'. a pris la place 
du datif li, lyi, on dit aussi bien (dis :i que (amène) 
:i. Quelle que soit l'explication qu'on adopte pour li 
masculin', il n'estpas certain qu'elle doive s'appliquer 
aussi à li neutre; il esl possible que ce dernier soit 
sorti de li-\-i et ne se soit confondu avec li masculin 
que par une rencontre accidentelle. Quoi qu'il en soit, 
l'habitude de ne pas distinguer les genres dan- ce 
cas particulier a pu se propager aus autres cas, où 
ils étaient encore distincts et contribuer ainsi à relé- 
guer peu à peu l'emploi du pronom neutre dans les 
locutions stéréotypées dont on a parlé plus haut. 
D'autres causes encore ont précipité la victoire du 

1. Voir Meyer-Liibke. Gram. des l. rom>, II, § 84, et III, § 65, 
Rem. 



LES PATOIS DE LA REGION LYONNAISE 139 

masculin : elle a dû être plus facile et plus rapide 
quand les deus formes étaient très voisines, surtout 
lorsqu'elles renfermaient la même voyelle. C'est ainsi 
que ou est fortement battu en brèche par lou dans 
nos départements du sud ; dans la Drôme, il se main- 
tient encore dans la vallée de la rivière du même 
nom; mais au sud du département^ dans les arr. de 
Nyons et de Montélimar, c'est à peine si l'on peut 
retrouver quelques faibles traces du neutre '. Au nord 
du département, la voyelle du neutre est plus ou 
moins nettement distincte de celle du masculin; mais 
l'introduction au neutre de / prosthétique à la place 
de s, prépare l'assimilation prochaine'. Ailleurs, sur 
le domaine de z(i), le neutre risque de se confondre 
avec le pronom adverbial s{i qui remplace souvent le 
datif li : dans le français populaire de la Bresse, par 
exemple,/?/ dirai équivaut à je le dirai, je lui dirai, je 
le lui dirai. Le besoin de clarté a pu contribuer à l'in- 
troduction du masculin à la place du neutre; peut-être 
même s'est-on contenté d'abord de joindre la première 
forme à la seconde, avant de laisser perdre celle-ci, 
comme à Saint-Racho clans la Saône et Loire : 

di zi le, cf. amené le, di li (dis-le lui), 
et à Saint-Rirand dans la Loire ; 

o vou le zi rokont, cf. o le kouné, il i gyon. 

Enfin il n'est pas inutile de faire remarquer que la 
disparition du neutre est plus particulièrement fré- 
quente, quand c'est le qui est appelé à le suppléer : 
sur 104 communes qui ont laissé perdre le neutre, 

1. Voir plus haut, p. 123 et 137. 

2. Voir plus haut, p. 122. 



140 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

partout ou dans la majorité de nos exemples (4 OU 5 
sur G), près dos deus tiers (61) l'ont remplacé par le. 
Sans doute l'influence du français est venue s'ajouter 
ans autres causes qui ont provoqué la disparition du 
neutre: en français le était commun au neutreel au 
masculin ; mais le masculin est aussi commun au fran- 
çais el au patois ; de là, par l'effet d'une sorte d'ana- 
logie proportionnelle, L'introduction de le à la place du 
neutre dans le patois. 

(A suivre.) 

L. Vignon. 



LA SIMPLIFICATION ORTHOGRAPMQUK 

(Suit*' et fin) 



CONSONNES SIMPLES 

13. H. — Nos grammairiens distinguent deus sortes 
d'à initiale : Y h dite aspirée, qui est le plus souvent 
d'origine germanique, et Y h muette qui se rencontre 
dans des mots d'origine latine et aussi dans des mots 
savants tirés du grec où elle représente l'esprit rude. 
De ces deus h, la première est seule utile. A vrai dire 
elle ne marque plus une aspiration, mais toutefois elle 
garde encore un reste de sa valeur de consonne, puis- 
qu'elle empêche les liaisons, comme aussi l'élision de 
Ye final atone. Quant à l'A muette, elle est certaine- 
ment superflue. La Commission pense unanimement 
qu'un jour viendra où cette superfluité devra être 
supprimée. Mais elle n'a pas été d'accord pour propo- 
ser dès maintenant cette suppression. La majorité a 
cru qu'il serait imprudent de recommander un trop 
grand nombre de réformes à la fois. La suppression 
de Y h initiale muette devant modifier la physionomie 
(et l'ordre de classement alphabétique) d'un grand 
nombre de mots, il lui a paru inopportun de la propo- 
ser dès aujourd'hui. 

14. G. — Le g marquait en latin le son delà gutturale 
sonore ou faible devant toute voyelle. Peu à peu il s'altéra 
devant e, i, et arriva graduellement au son palatal que 
nous figurons par j. Il eût été naturel de le noter par 
cette lettre, et on le fit en certains cas, mais le plus 



142 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

souvent la graphie resta fidèle au g ; seulement, il fut 
convenu que, devanl e, /'. le g aurait le sou du j : 
geindre (de gemere), gent (de gentem '. Par contre, 
pour rendre au g suivi d'e, i. sa valeur ancienne, il 
fallut lui adjoindre un //.. De sorte que nousavons pour 
le son guttural el pour le son palatal les graphies 
sui\ :\\i\c< : 

Son guttural : f/" gue gui ;j>> ;/". 
Son palatal : gea f/c gi geo geu, 

J" J'' J> J J 11 - 

Cette façon d'écrire présente un double inconvé- 
nient : il est assurément incommode el illogique-de don- 
ner au même signe g deus valeurs, selon la voyelle 
qui suit ; et il esl superflu d'avoir deus manières (ge 
etj de rendre un même son. Il est évidemment inco- 
hérent d'écrire donjon et mangeons, goujat el orgeat. 
De plus, en certains cas, la graphie par ge prête à 
confusion. Ainsi, dans les mots gageure, vergeure, 
beaucoup de personnes, no sachanl pas quel'e n'a été 
introduit que pour donner le son palatal au g, pro- 
noncent, non pas gajure, verjure, mais gageure, 
vergeure, avec le son qu'a le groupe eu dans heure, 
leur. C'est l'erreur qui nous a valu la prononciation 

1. Ce qui a contribué à maintenir le g dans une fonction qui 
ne lui convenait plus, c'est qu'on n'avait pas, anciennement, le 
moyen d'exprimer clairement le son j . C'est seulement au dis- 
septième siècle que fut introduit dans récriture le/ avec la valeur 
où nous l'employons actuellement. Jusque-là IV voyelle et IV 
consonne (qui est notre j) étaient figurés par le même signe, i. 
C'est Meigret (1550) qui, le premier, proposa d'affecter IV ordi- 
naire à la voyelle et IV allongea la consonne. Ramus (1562) et 
quelques autres le suivirent, mais l'innovation proposée ne fut 
généralement adoptée que bien plus tard, à une époque où l'em- 
ploi de y devant e, i, avec le son de /, était consacré par l'usage. 



LA SIMPLIFICATION ORTHOGRAPHIQUE 143 

actuelle d'hew, bonheur, malheur, autrefois pronon- 
cés ur, bonur, malur. 

Il n'y a que deus moyens de supprimer cette cause 
. de confusion. Le premier consiste à munir le g palatal 
d'un signe diacritique comme on l'a fait pour le c (ç), 
l'autre à substituer lej au</ palatal. Le premier moyen 
est inapplicable : le g a une forme trop allongée pour 
qu'il soit possible de le munir d'une cédille, et l'em- 
ploi d'un point supérieur, qui a été proposé', est con- 
traire à nos habitudes typographiques. D'ailleurs la 
Commission, dès sa première séance, s'est interdit 
toute modification à notre alphabet. Le seul parti à 
prendre est donc de substituer partout,/ à g palatal. 
On écrira manjer, manjons, manjant, oblijer, obli- 
jant, etc. 

A cette réforme, qui supprimera une des pires irré- 
gularités de notre orthographe, on ne peut même pas 
opposer le pitoyable argument de l'étymologie, car 
c'est l'orthographe officielle qui nous oblige à écrire 
genièvre avec un g contrairement à l'étymologie 
{Juniper us) . Et ne faudrait-il pas, pour être consé- 
quent, écrire geambe au lieu de jambe, puisque 
le type étymologique est le latin populaire gam- 
ba? En quoi d'ailleurs le second g de gage repré- 
sente-t-il mieus qu'un j le groupe di du bas latin 
radium ? 

La réforme que nous proposons consiste donc à 
abolir le signe g dans la valeur palatale. G ne subsis- 
terait plus que comme gutturale. Cela étant, Vu qu'on 
lui adjoint devant e, i, devient superflu. On pourra 
écrire gé, gèpe, gérir (pour gué, etc.) sans qu'il en 

1. Didot, Observations sur l'orthographe, p. 88. 



144 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

résulte aucun doute sur la prononciation. Nous ne le 
proposons pas. Nous laissons à nos successeurs le soin 
de faire cette réforme qui ne pourra être utilement 
introduite que le jour où le son guttural étant main- 
tenu à c devanl e, i, on écrira aceuil, éceuil, ceur, au 
lieu à'acueil, écuell, cwur, ce qui sera une grande 
simplification . 

15. S. — Celle lettre, quand elle se prononce', a 
deus valeurs : elle exprime le son de \'s forte sourde) 
el celui de Vs l'ailtle (sonore), et malheureusement elle 
u'esl pas seule en possession d'exprimer ces deus sons, 
ce (pii introduit dans nuire orthographe une inextri- 
cable confusion. Le son fort est représenté par .s 
simple au commencement <\r< mots ci dans une partie 
des mots composes où le second terme commence par 
.s : présupposer, monosyllabe. Au commencement des 
mots, le même son est encore figuré pare .• ce, céder, 
cire, ci même par se : scélérat, sceller, scinder. Dans 
une partie des mots composés, on le note par ss : a 
côté de présupposer nous avons pressentir; à coté de 
monosyllabe nos dictionnaires enregistrent dissyllabe. 
D'une manière générale c'est Ys double qui, entre deus 
voyelles, est la représentation normale du son fort, 
mais on le marque aussi parc ou ce : façon, dou- 
ceâtre (qui serait mieus écrit douçâtre) ; par / avant 
un i en hiatus avec une voyelle : patient, nation; par 
./- : soixante ; par se : descendre'- . C'est dans les mots 
en -te que l'anarchie est le plus visible. Là nous em- 



1. Elle ne se prononce plus à la fin des mots, hors les cas de 
liaison. 

2. Us qui précèdède le c se prononce encore dans les mots de 
récente formation : irascible, pisciculture, viscère. 



LA SIMPLIFICATION ORTHOGRAPHIQUE 145 

ployons ss, sc,c, t : grossie, scie, pharmacie, super- 
ficie, aristocratie, inertie\ 

Ces incohérences, dira-t-on, s'expliquent par l'his- 
toire de la langue ou, si l'on veut, par l'étymologie. — 
Sans doute, du moins en principe. On ne voit cepen- 
dant pas qu'il y ait une raison suffisante pour écrire 
précieux avec c et ambitieux avec t, sinon que pré- 
cieux appartient à une phase ancienne de la langue où 
l'on n'employait guère le t suivi d i pour figurer le 
son de la sifflante forte. C'est contrairement à l'étymo- 
logie que sangle s'est substitué à la forme ancienne 
cengle. 

Pour la sifflante faible, ordinairement rendue par s 
(ose, rose), la complication n'est guère moindre, deus 
lettres servent de succédanés à Y s : le z [dizaine, gaze, 
gazon, luzerne) et l'as (deuxième, sixième). Remar- 
quons qu'ici l'emploi de l'<as est peu judicieus, cette 
lettre ayant encore à marquer le son qui lui est propre 
(exemption) et le son de Y s forte (Auxerre, Auxonne, 
Bruxelles, soixante). 

La sifflante en fin de mot ne se prononce que dans 
les cas de liaison, et alors elle a le son faible. On l'ex- 
prime le plus souvent par s (ainsi dans la plupart des 
pluriels), mais il est des cas où on lui substitue, sans 
aucune raison phonique ni autre, s et x : chez, nez, 
riz, six, dix, courroux, doux, roux, croix, noix, 
poix, les pluriels des mots en -al, -eau, -eu, les sept 
pluriels en -oux : bijoux, cailloux, choux, genoux, 
hiboux, joujoux, poux. 

L'inconséquence ne saurait être poussée plus loin. Il 

1. Dans ces deus derniers mots, la prononciation a été corrom- 
pue par l'analogie des mots en -de. On devrait prononcer -tic 
et non -ssic pour maintenir le rapport avec aristocrate et inerte. 



146 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAIS!: 

semble qu'on ait pris à tâche de conserver dans notre 
orthographe des échantillons de toutes ies graphies 
qui ont été usitées aus diverses époques de la langue. 

La, Commission n'a pas prétendu remédier du pre- 
mier coup à ce désordre. 11 faudra évidemmenl s'y 
reprendre a plusieurs l'ois. Présentement elle s'estimera 
heureuse si elle réussit a écarter les plus choquantes 
anomalies. Elle propose l'élimination du t dans ions les 
cas où il représente la sifflante forte. On écrira donc 
aristocratie, démocratie, inertie, comme pharmacie, 
superficie; de même partial, tertiaire, confidentiel, 
ambicieuSj faccieus, initier, patient ', satiété, notion \ 
nation, action, l'action*. 

La graphie ci fait, à la vérité, double emploi avec 
ssi : mission, passion. Mais nous n'avons pas voulu 
supprimer l<>us les doubles emplois ; nous nous sommes 
résignés à conserver ceus qui ne risquenl pas de trou- 
bler la prononcial ion. 

Nous proposons encore d'abolir Vx tanl pour la 
sifflante forte que pour la faible. Dans le premier cas 
nous lui substituons ss : soissanle. C'est la graphie 
ancienne. Pour la sifflante faible, voir plus loin. 

Dans les composés où le deuzième terme composant 
commence par .s, la Commission pense qu'il est logique 
de rétablir Ys simple : asembler, désaisir, présentir, 
resouvenir, disyllabe, comme présuposer, monosyl- 
labe. Dans les cas où la voyelle qui précède est e, on 
marquera cet e d'un accent si la prononciation l'exige : 
désaisir, présentir. 

1. La graphie par t prête à confusion : ex. bénitier, détient. 

2. Ainsi le substantif pluriel notions cessera de se confondre 
dans l'écriture avec l'imparfait notions. 

3. Le double c n'a rien de plus choquant ici epue dans race 
dent. 



LA SIMPLIFICATION ORTHOGRAPHIQUE 14? 

Pour la sifflante faible, la Commission propose la 
substitution générale de z as 1 . On écrira clone caze, 
extaze , phraze* , braize, chaize, niaize, plaize, dio- 
cèse, pèse, tranziger, dose, rose, pause, blouze, 
épouse, jalouse, hase, confuse, vase, etc. Elle propose 
la même substitution pour Y.c : deusième, disième. 

Pour la sifflante finale la Commission eroit devoir 
respecter les finales en -es des secondes personnes du 
pluriel, citantes, chantiez, et des mots asses, chez, 
nés, etc., encore bien que la graphie ancienne ait très 
généralement, du treizième siècle au quinzième, 
remplacé, dans ces mots, z par s ; mais elle propose 
la substitution d's à x dans six, dix, prix, courroux, 
croix, etc., et dans les pluriels des mots en -al, -ail, 
-au, -eau, -el, -eu, -ou : bestiaus, dievaus, égaus, 
émaus, beaus, deus, ambicieus, bijous, chous, etc.'. 

16. N mouillée. — Le son de Yn mouillée est norma- 
lement rendu en français par gn ; mais autrefois on 
plaçait fréquemment au-devant de ce groupe un i 
(d'autres fois une n) qui se reliait, non à la voyelle 
précédente, mais au gn suivant : gaaigner, montaigne, 
oignon, roignon. En général l'orthographe actuelle a 
supprimé cet i : gagner, montagne, rognon ; mais, 
en quelques cas, Yi est resté et est devenu une cause 
de trouble pour la prononciation : on prent l'habitude 
de le rattacher à la voyelle précédente, d'où la pro- 
nonciation erronée éloi-gner, moi-gnon, oi-gnon, 

1. On a déjà, dans l' orthographe actuelle, gaze, topaze, colza, 
benzine, disaine, gazon, luzerne, alèze, trapèze, et les noms de 
nombre onze, douze, etc. 

2. Ou plutôt, fraze : cf. § 17. 

3. Cette réforme avait déjà été demandée par M. Gréard, Note 
p. 27. 



148 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

poi-gne, poi-gnard. Il est trop tard pour revenir sur 
la prononciation éloi-gner, maintenant générale, mais 
il est temps encore d'arrêter la tendance à prononcer 
moi-gnon, etc. La Commission propose donc la sup- 
pression de Yi : mognon, or/non, pogne, pognard, 

MOTS SCIENTIFIQUES VENUS DU GREC 

17. Les termes scientifiques empruntés au grec, ou 
créés par la juxtaposition d'éléments grecs, forment 
dans la langue une catégorie à part. Le nombre s'en 
accroît chaque jour ; beaucoup ne sont pas admis (et 
ne le seront peut-être jamais) dans les dictionnaires 
usuels. Soit qu'ils aient été tirés directement du grec, 
ce qui est le cas le plus fréquent, soit qu'ils aient passé 
par l'intermédiaire du latin, on a suivi dans leur 
orthographe le système adopté anciennement par les 
Latins : les lettres grecques u, 8, p, cp, y sont transcrites 
par y , th, rh, pli, ch. Seuls quelques mots, entrés 
dans la langue au seizième siècle ou plus tôt, ont été 
ramenés à une orthographe plus conforme aus habi- 
tudes françaises. On écrit présentement chimie, 
anéorisme, cristal, qui autrefois s'écrivaient avec y. 
De même encore trésor, trône, caractère, et non plus 
t /trésor, t/trône, c/iaractère. L'/' a été substituée au ph 
dans fantaisie , fantôme, flegme, frénésie, qui sont des 
mots anciens. L'A initiale, représentant l'esprit rude 
du grec, a disparu dans erpétologie, olographe, qui 
sont modernes. 

La Commission s'est demandé s'il ne conviendrait 
pas d'appliquer aus mots de cette classe une réforme 
très radicale — et qui ne saurait être logique qu'à 
condition d'être radicale — consistant à supprimer l'A 



LA SIMPLIFICATION ORTHOGRAPHIQUE 149 

initiale, qui représente, assez inutilement, l'esprit 
rude ; à remplacer ch par c (ou k avant e, i), ph par/, 
rh par r, th par t. L'Académie, en sa dernière édition, 
a déjà commencé cette œuvre de simplication en déci- 
dant que dans les mots où se trouveraient deus des 
groupes ch, ph, rh, th, l'A ne serait écrite qu'une fois, 
tantôt la première fois, tantôt la seconde : diphtongue, 
phtisie, rythme. Cette réforme a certainement été 
dictée par des considérations où l'esthétique a eu plus 
de part que la logique 1 . 

La Commission, ayant reculé devant la suppression 
de Y h muette initiale 2 , ne pouvait proposer cette sup- 
pression pour les mots où la même lettre n'a pas 
d'autre fonction que de rappeler l'esprit rude. Mais 
elle a pensé que sur d'autres points, elle pouvait se 
montrer plus hardie. Elle propose donc d'écrire i, t,j\ 
r au lieu d'y, th, ph, rh '. Pour ch suivie d'e, i, elle 
propose l'emploi du k. On écrirait arkéologue, arkié- 
piscopal, comme on écrit déjà kilogramme. 

Si cette réforme était admise, l'orthographe fran- 
çaise arriverait, pour tous ces mots, à un degré de 
simplicité que l'italien et l'espagnol ont atteint depuis 
des siècles, sans que la clarté ait eu à en souffrir. 

CONCLUSION 

Telles sont les modifications que nous proposons et 
qui, nous l'espérons, ne seront pas jugées excessives. 
La Commission n'ignore point les objections qui peu- 

1. Voira ce propos les remarques de M. Gréard, Note, p. 23-25. 

2. Voir §13. 

3. Cette réforme a été maintes fois proposée. M. Gréard l'ac- 
ceptait, Note, p. 25. 



150 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

vent être adressées à son travail. La principale est que 
Les changements proposés ae sont pas la conséquence 
d'un système orthographique logiquement conçu et 
dont toutes les parties sciaient rigoureusement coor- 
données. Mais la Commission n'avait pas a créer un 
nouveau système orthographique : elle était simple- 
ment chargée de faire disparaître, dans la mesure du 
possible, les anomalies qui compliquent notre ortho- 
graphe et en rendent l'étude si difficile pour les enfants 
el pour les étrangers. 1! lui a donc fallu accepter 
comme basé le système orthographique actuel, qui 
eorresponl a nu étal déjà ancien de la langue, et se 
borner à le régulariser. Elle convient même qu'elle n'a 
pas poussé jusqu'au boni l'accomplissement de cette 
lâche Limitée. Dans les cas où une notation rationnelle 
et uniforme n'aurait pu être obtenue que par la créa- 
tion de conventions orthographiques nouvelles ou 
qu'au pris de changements trop nombreus, elle s'est 
abstenue, laissant intacte l'orthographe actuelle avec 
tous ses défauts. Mais ht réserve qu'elle s'est imposée 
ne doit pas l'aire obstacle a de nouvelles tentatives. 
Elle entrevoit, dans l'avenir, des réformes plus géné- 
rales qu'elle s'est efforcée de préparer par des réformes 
partielles. Plusieurs de ses membres ont même exprimé 
le vœu, qui doit être consigné ici, qu'un jour une Com- 
mission nouvelle, dont feraient partie non seulement 
des grammairiens, niais aussi des phonéticiens, soit 
chargée d'élaborer un système orthographique mieus 
adapté que le nôtre à l'état présent de la langue, et 
assez «Mastique pour la suivre en ses inévitables chan- 
gements '. 

1. On ne veut pas dire que ce nouveau système, qui serait 
tort différent du système actuel; et même de celui que nous pro- 



LA SIMPLIFICATION ORTHOGRAPHIQUE 151 

Mais, dès maintenant, des avantages considérables 
seront obtenus si les modestes propositions de la Com- 
mission sont admises. Et d'abord l'enseignement de la 
langue sera grandement facilité : le nombre des excep- 
tions que les élèves ont a apprendre sera notablement 
diminué. Notre langue sera plus facilement accessible 
aus étrangers. Enfin, par la suppression de graphies 
incohérentes et obscures qui laissent des cloutes sur la 
vraie prononciation, on rendra possible l'enseignement 
d'une discipline trop négligée dans nos écoles, l'ortho- 
épie. Seul cet enseignement peut prévenir des erreurs 
de prononciation qui, d'abord individuelles, finissent 
par devenir générales. 

Dans ce rapport on s'est borné, pour chaque cas, a 
citer quelques exemples. Il était évidemment impos- 
sible de donner les séries complètes des mots dont 
l'orthographe devrait être réformée. Il semble donc 
que le seul moyen de faire pénétrer dans l'enseignement 
l'usage de la nouvelle orthographe serait d'imprimer 
un dictionnaire contenant les mots de la langue usuelle, 
pour lequel on pourrait prendre comme base la nomen- 
clature du Dictionnaire de l'Académie. Ce diction- 
naire serait purement orthographique. Les mots dont 
l'orthographe aurait été modifiée seraient imprimés en 
italique. La forme acceptée jusqu'à présent et la forme 
nouvelle seraient placées, chacune à son rang alphabé- 
tique avec renvoi de l'une à Vautre. Pour faciliter la 

posons aujourd'hui, devrait entrer en vigueur aussitôt qu'il aurait 
été constitué et approuvé ; mais on pourrait l'enseigner dans les 
écoles, comme le système métrique est enseigné en des pays 
qui ne l'ont pas admis. La nouvelle orthographe resterait facul- 
tative jusqu'au moment où. elle serait assez généralement connue 
et approuvée pour pouvoir être imposée (Proposition de M. 
Brunot). 



152 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

transition on admettrait, dans les examens, pendant 
un temps à déterminer, les deus orthographes, à con- 
dition de no pas les mêler, niais les maîtres iraient 
tenus d'enseigner la nouvelle. On peut espérer qu'ainsi 
L'orthographe réformée entrerail graduellement dans 
l'usage, el l'on ne niera pas qu'il en résulterai pour 
l'étude de notre langue une notable économie de temps 
et d'efforts, et pour la langue elle-même un aspecl 
plus régulier <;t plus homogène. 

Paul Meyer, 

Membre de l'Institut. 



QUELQUES REMARQUES 

SUR LE? 

SOURCES M <( FLOIRE ET BLANCEFLOK » 



L'hypothèse, proposée à diverses reprises, selon 
laquelle « Floire et Blanceilor » serait une légende 
orientale, avait été écartée avec beaucoup de sagacité 
par Du Méril. Depuis la publication de son étude 1 , il 
était généralement admis que le poème français est 
d'origine byzantine. Cependant, depuis quelques années, 
on est revenu à l'ancienne hypothèse qui est très 
séduisante, mais peu fondée, et qui, en tout cas, 
comme nous allons le voir, n'est aucunement néces- 
saire. 

C'est M. G. Huet qui, le premier, la reprise dans son 
article publié il y a sis ans, par la « Romania 2 ». Son 
opinion commence à devenir générale. M. Suchier qui 
avait cru reconnaître dans « Aucassin et Nicolete » des 
influences byzantines', a renoncé à cette opinion dans 
la dernière édition de ce poème, parce que si « FI. et 
Bl. » n'est pas d'origine grecque, la gracieuse chante- 
fable qui en dépent ne peut l'être non plus'. G. Paris 
qui avait depuis longtemps supposé que notre roman 

1. Floire et Blancejlor, poèmes du XIII e siècle, avec une intro- 
duction, publiés par M. Rdélestand du Méril. Paris, 1856, 
p. ccxxvi-318. 

2. T. XXVIII, p. 348-59. 

3. Aucassin et Nicolete, 4" édition, Padeborne, 1899, p. vu. 

4. Aucassin et Nicolete, 5 e édition, Padeborne, 1903, p. vi. 

KKVUE DK PHILOLOGIE, Xl\ 11 



I . 1 v l ! I<l fllll .M , ',.11 II, \ \, \IS| 

n'est qu'un conte oriental .1 connue l'on pouvait s\ 
attendre, approuvé l'opinion du itn critique 

M llu, m reproche .1 ses devanciers, qu'ils soient 
partisans ou adversaires il> % l'hypothèse hj tantino, <l<- 
fonder leur système sur des détails » qui ne tiennent 
pas au fond même du récit, qui peuvent avoir été Ajoutés 
après coup -\ la narration primitive a 1 ni, au con 
trai s'appuiera avant tout sur des ï:uis qu'on ne 

peut enlever sans que le récit croule 

rependant, .1 vrai dire, il ne se sert, lui aussi, 
que des détails qui ne tiennent pas au tond du récit et 
qui ne font pas corps avec l'idée principale de l'ouvra 
\ .1 vente de l'héroïne 1 un souverain puissant, ni la 
as puceles qui ;> pour gardiens des eunuques, 
ni le tombeau fictif ni la corbeille de fleurs identique, 
m avis, .1 une caisse remplie de marchandises ne 
peuvent être regardés comme des traits essentiels mii- 
lesquels a le récit croulerait ' 

En lisant et relisant K x poème français, on trouve 
toujours des motifs qui militent contre l'hypothèse 
orientale, et d'autrepart, tous les motifs allégués en sa 
.1: existent dans les littératures latine et française 
antérieures ;» notre roman, Aussi bien suis je con- 
v ncu que toute autre si plus probable 

que celle 

l argument principal de cette hypothèse est que 

nous a\ - FI ^ % i Bl. » un harem « dont l'idée 

- (Si ètement obscurcie dans plusieurs des versions 

identales ••. Voyons d'abord quelles si 

is scu imitive d'un harem. 



\\\ II] 



Li£S SOURCES DE « FLOIKE ET BLANCEFLOK » 1 0~> 

C'est la seconde version française, c'est la version 
espagnole, c'est la version grecque, ce sont les deus 
versions italiennes. Ou constate non sans étonnement 
que ce sont justement les auteurs de l'Europe méridio- 
nale qui, d'après M. Huet, n'auraient rien compris ans 
mœurs orientales, tandis que les auteurs du Nord, 
ceus des versions allemandes, suédoise, norvégienne, 
anglaise, auraient conservé les mœurs exotiques de la 
vie de harem. 

Or, nous savons que les Arabes habitaient la Sicile 
au XII" siècle, et qu'ils étaient même au service de 
Frédéric II ; nous savons que l'Espagne a été envahie 
par les Maures qui l'occupaient alors depuis quelques 
siècles déjà et que la Grèce était plus voisine encore 
du monde musulman. On pourrait, a juste titre, 
sétonner que les poètes de ces pays n'eussent rien 
compris aus mœurs d'un peuple avec lequel ils 
entraient sans cesse en contact, alors que les autres, 
dont la patrie se trouvait si éloignée du monde oriental, 
ont fidèlement conservé « la légende primitive ». 
M. Huet ne semble pas s'être soucié de la difficulté 
que son hypothèse fait naître et il ne s'y arrête point 
pour la résoudre. 

Cependant, l'explication s'ofïre d'elle-même. Il y a 
deus versions françaises qui forment la base de tous 
les autres poèmes étrangers. L'auteur du second roman, 
un pauvre jongleur sans aucune éducation, comme 
lavait démontré Du Méril 1 , a composé son ouvrage, à 
mon avis, après avoir entendu le récit du premier. Il a 
tout simplement commis un plagiat ; cela n'était pas 
rare à une époque où Chrétien de Troves lui-même 

1. Op. cit., |». 21-28. 



156 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

n'avait pas honte de piller ses contemporains 1 . Ce 
jongleur n'a pu lixer dans sa mémoire la description 
du pseudo-harem ei ses mœurs par trop étrangères ; 
c'était pour lui de l'inintelligible. Il les a donc « obs- 
curcies », c'est-à-dire abrégées, comme ii ;i retranché 
beaucoup d'autres détails qui, tout en n'étant ni arabes 
ni orientaus, exigeaient du moins une certaine connais- 
sance de l'antiquité classique 2 . 

Or, comme toutes les versions méridionales ressem- 
blent plus ou moins au second poème français, il est 
absolument légitimede déduire qu'elles l'imitent, tandis 
que celles du Nord suivent plus fidèlement la première 
version et reproduisent les motifs qu'elles y ont 
trouvés. 

De notnbreus critiques se sont donné la peine d'éta- 
blir les relations qui existent entre les différentes ver- 
sions 3 et après avoir exposé des arguments subtils <-t 
séduisants, l'un d'eus a conclu que ce ne peut pas être 
le second poème français qui aurait servi de modèle ans 
romans méridionaus. mais la légende de « Floire et 

1. M. Wilmotte: L'évolution du roman français aux environs 
de 1 150. Paris, 1903, p. 17. 

2. A propos de l'amour de Paris et d'Hélène, si largement 
décrit dans la première version (v. 443-476), il se borne à cette 
bizarre mention : Si com Helaïne fu ravie | Et que Paris prist 
par folie (v. 1382). Il y revient encore une fois : Puis l'en estut 
soffrir grant paine | Que ainz Paris n'ot por Helaïne. Voilà 
tout ce que ce jongleur connaît de l'antiquité. D'autre part, il 
supprime le séjour des enfants dans l'école, leurs gracieus entre- 
tiens, les subtiles méditations philosophiques, etc. 

3. Comp. surtout a) Herzog: Die beiden Sagenkreisen von Flore 

und Blanchejlur. Wien, 1884. p. 11, 91. 
h) Hausknecht : Floris and Blauncheflur. 

Berlin, 1885, p. 6, 7. 
r) V. Crescini : 77 Cantare di Fiorio >■ 
Biancifiore, t. II.Bologna.1899, p.10-29. 



LES SOURCES DE v< FLOIRE ET BLANOEFLOR » 157 

Blanchefleur », venue d'Orient pour la seconde fois 
et par la suite répandue en Italie. La II e version fran- 
çaise ne serait elle-même qu'une imitation de la 
légende « italianisée », une imitation mêlée de détails 
empruntés à la première version 1 . 

Cependant les différences qui existent entre les 
versions étrangères et le roman français ne sont que 
secondaires. Elles pourraient être très bien expliquées 
par des variantes qu'introduit ordinairement chaque 
copiste dans les manuscrits 2 et par d'heureuses 
modifications personnelles dues soit aus traducteurs, 
soit à des imitateurs doués bien souvent d'un talent 
vraiment remarquable 1 . 

La coutume de tuer sa femme au bout d'un an fait 
penser au récit qui sert de cadre aus « Mille et une 
Nuits ». Toutefois, dans le conte arabe, le mobile de 
l'acte est clair et l'exécution en est logique. Le sultan 
apprenant un jour qu'il est un mari fort trompé, se 
résout à prendre chaque jour une autre femme et à la 
tuer le lendemain. Il croit ainsi être sûr que sou épouse 
ne se livrera à personne. Notre poète faisant vivre 

1. Herzog. op. cil-, loc cit. G. Paris a établi une troi- 
sième version, composée de deux poèmes italiens (« Il Filo- 
colo » et « Il Cantare ») qui proviennent du XIV e siècle et du 
roman espagnol (de la fin du XV 1 ' s.;. Cette version, — posté 
rieure au moins de 100 à 200 ans.— serait sur beaucoup de points 
a plus ancienne et plus fidèle » que les poèmes français (Rotna- 
nia, 1899, p. 443). 

2. Voir les appendices et les notes dans l'édition d'« Eneas » pub. 
p. Salverda de Grave (Halle. 1891), où nous avons des exemples 
excellents du procédé arbitraire des scribes. 

3. Voici ce que M. Sundmacher dit de la traduction allemande 
de « FI. et Bl. », « Konrads Gedicht verhàlt sich zu seiner 
Quelle wie ein farbenvolles Bild zu seine ni Carton ». (Die altfr. 
und mhd. Bearbeituny der .S'".'/'', c. o FI. n" Bl. », p. 46). 



158 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

toute une année celle que l'Amirant choisit, n'a évi- 
demment pas voulu utiliser ce motif. D'autre part, si 
l'on suppose que les raisons du sultan dans le conte 
et celles de l'Amirant dans le poème sont identiques, 
ce détail ne va-t-il pas à rencontré de la thèse 
arabe? Si l'Amirant n'a pendant toute l'année qu'une 
femme et s'il n'en prent une autre qu'après avoir tué 
la première, il en résulte que ce n'est pas la polygamie 
ni le harem plein de concubines que l'auteur de « FI. 
et Bl. » nous décrit dans son poème. 

N'est-ce pas plutôt une vraie « tor as puceles » 
comme le poète l'a nommée expressément? Une tour, 
mi il n'y a que des jeunes filles et non des femme-! 
Ne trouve-t-on pas dans les romans d'aventure des 
tours analogues, où sont renfermées des vierges, gar- 
dées par un géant, par un méchant nain ou par celui 
qui les a ravies? Peut-être la tour de « FI. et Bl. » 
est-elle une des plus anciennes — sinon la première — 
de la littérature du moyen âge. 

L'aventure du tombeau fictif de notre poème sert 
aussi de preuve pour montrer l'origine arabe de « FI. et 
Bl. », parce que, dit-on, elle se retrouve, mutatis mu- 
tandis, dans les « Mille et une Nuits ». Mais pourquoi 
recourir a ces contes alors que nous l'avons dans un 
roman aussi connu au moyen âge que le fut la fameuse 
histoire d'Apollonius de Tyr. 

Tune Dionysiasapudsemct- La voïne s'est porpensèo 

Ipsum conslliata pro scelere Et si parla comme senée 

quod excogitaverit. quouiodo Sire, fait ele, que dirons 

possit i'acinus illud celare. Quant nostrefilFloire verrons 

iùgressaad maiitum suumsic . . " moi entent 

ait : Indue vestes lugubres et Car faisons taire un tombai 

dicamus ea/n subito ilolore gent 

fuisse defunctam... Morte < : st Blancejlors, ce 

Hic prope in suburbio fa- [dirons 



LES SOURCES DE (( FLOIRE ET BLANCEFLOR » 



L59 



ciamus rogum maximum, ubi 
dicamus eam esse positam... 

Et verdi Apollonius ad ci- 
vitatem Tharsiam, ad dotnum 
Stranguillionis et ut audivit 
omnia, tre mebundus toto 
roi-pore expaluit diuque 
maestus constitit. Se post- 
quant recepit spiritum sic 
ait. . . 

... ego vado ad flliae meae 
monumentum. 

At ubivenit, titulum legit 
ai perfecto titulo stupenti 
mente constitua . 



E nostre fil conforterons. 
Quand Floires ot quele estoit 
[morte 
Moult durement se descon forte 
La color pert, li cuers lui 
[ment 
Tout pasmés chiet el pave- 
[ment 
... quand revint, forment 
[pleure 
Dame, fait il, car //"■ main: 
A sa tombe, se le savez. 
Li rois a la tombe l'en maine 
// voit l'escrit de Blanceflor 

Trois fais le list, lors s'a 

[pasnié 
Ains qu'u n seul mot eustsonë*. 



I! va d'autant plu* d'analogie entre notre récit el 
celui de « FI. et Bl.» que, dans les deus poèmes, c'est 
la femme qui conseille à son mari de bâtir un tombeau. 

On identifie la situation de Floire qui. déguisé en 
marchand, part pour Babylone, avec celle d'un prince 
musulman qui part, lui aussi, incognito, et entent 
parler de son amie dans un « khan » où se réunissent 
des marchands (Roui. p. 354). 

Je ferai remarquer que le héros du poème français ne 
reçoit point de nouvelles de Blanchefleur par des mar- 
chands, mais'que seule sa ressemblance singulière avec la 
jeune fille étonne les aubergistes et les amène a lui 
fournir tous les renseignements nécessaires. De plus, 
dans le conte arabe des « Mille et une Nuits » le prince 
est déguisé « en voyageur » et non « en marchand » 
comme Test. Floire. ce qui affaiblit encore plus la 



1. Uistoria Apollonii régis Tyri, pub p. A. Riese, 2 e édition, 
p. 63 sq. et 75 sq. (Teubner). 

2. Op. cit., v. : >17 sq. 



160 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

prétendue dépendance. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas un 
motif important dont il faille faire remonter l'origine 
à la littérature orientale puisque le jeune homme 
pourrait être déguisé tout autrement, p, ex. en jon- 
gleur, ou n'être point déguisé du tout, comme dans la 
version populaire. Si l'auteur de la première version 
a choisi l'habit de marchand, il ne fait en cela que 
montrer beaucoup de bon sens. C'est la forme la plus 
commode et la moins suspecte. Déguisé en marchand 
on passe dune province dans une autre sans trop atti- 
rer l'attention. Enfin ce motif était déjà utilisé dans 
les poèmes français antérieurs ; c'est ainsi que 
Guillaume d'Orange part, déguisé en marchand, et 
pénètre dans la ville de Nime.s'. 

.\On moins faible est l'argument tiré de ce fait que 
quelques contes arabes ont pour sujet une aventure 
semblable à celle de notre poème. Il ne faut pas lais- 
ser de côté la distinction essentielle qui existe entre 
ces récits et « Floue et Blanceflor. » Aucun d'eus ne 
nous montre deus amants de condition sociale diffé- 
rente, aucun n'indique une résistance des parents du 
jeune homme. Nous touchons par là au motif principal 
du poème. On ne saurait nier que la différence d'état 
social des deus amants et ce qui en découle : la colère 
du père de Floire contre l'esclave et son obstination à 
refuser le mariage, ne soient la cause de tous les évé- 
nements postérieurs. 

Mais si ce motif ne se trouve guère dans les contes. 
arabes — ce que M. Huet a lui-même remarqué 
si, au contraire, il fait le fond d' a Amour et Psyché >) 
où Vénus persécute pour cette raison la pauvre jeune 

1. Charroi de Nîmes, pub. p. Jonckbloet, 1. 1, p. 100, v. 1036 sq. 



LES SOURCES DE « FLOIRE ET BLANCEFLOR » 161 

Hl le dont son [ils est épris, no sommes-nous pas auto- 
risés à cherche]' plutôt là la genèse du poème français. 
Et, en somme, était-il possible qu'une telle légende 
prît naissance en Orient, chez les musulmans, livrés 
à la polygamie ? Pourquoi le père du héros se mon- 
trerait-il si acharné contre la mésalliance ? quelle honte 
en craindrait-il ? 

. . . Car tel amor L'amor de Ji ne changera 

A vostre fius vers Blanceflor Ne autre feme ne prendra. 

Celé fille vostre caitive Jou crains que m 1 soit avilièe 

Que tout client, tant comme Par li toute nostre lignèe\ 
[iert vive 

Est-ce seulement par un simple hasard que le roi 
répète l'idée exprimée deus fois chez Apulée ? 

a Félix vero ego. quae in ipso aetatis meae flore 
vocabor avia et oilis ancillae lilius nepos Veneris au- 
diet. Quamquam inepta ego frustra (ilium dicam. 
Impares enim nuptiae..., légitima*' non possunt vi- 
deri. » 

A la lin du poème, Jupiter console ainsi sa fille : 

« Ne tu, inquit, filia, quidquam contristare : nec 
prosapiae tantae tuae, statuique de matriinonio mor- 
t;ili metuas. Jam faxo nuptias non impaires, sed 
légitimas el iure civili congruas. » 

Supposons, pour un moment, que la légende ait été 
racontée en Orient. Est-ce qu'un prince musulman 
croirait s'avilir en prenant pour épouse une femme de 
condition peu élevée? Se soucie-t-il, s'enquiert-il de 
la provenance de la plupart des femmes qui lui sont 
amenées? Ces préjugés de mésalliance, très développés 
dans la Société européenne, sont étrangers à l'esprit 
oriental. Le père de Floire pourrait donc donner 

1. Flaire et Blanceflor, première version, v. 287-294, p. 13. 



162 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

Blanchefleur à son fils, comme concubine ou comme 
épouse, — peu importe — mais il ne devrait aucunement 
se mettre en colère et sévir contre la jeune esclave. 

En effet, dans la foule des contes arabes, on ne trouve 
guère de sévérité poussée jusqu'à l'outrance au sujel 
d'un mariage inégal ; elle serait énigmatique, inintel- 
ligible, disons même choquante pour des auditeurs 
orientaus : aussi bien ce trait est-il absent dans les 
a M i 11 e et une Nuits ». 

Donc la première moitié du poème français, notam- 
ment l'expédition du roi Félis pour piller les pèlerins, 
la naissance de deus enfants et leur séjour com- 
mun à l'école, l'amour du héros pour la jeune fille si 
gracieusement décrit, la résistance du père, laquelle a 
pour suite la vente de l'héroïne et tentes les aventures 
postérieures, tons ces traits ne peuvent que contredire 
la théorie orientale. Il esl difficile d'imaginer notre 
roman sans cela. Si l'on écarte les motifs que je viens 
d'énumérer, nous aurons un autre récit, mais ce ne sera 
plus a Floireel Blanchefleur», où ils sont si bien lié-. 

Mais, peut-être la seconde partie du poème qui con- 
tient la recherche de In jeune fille par le héros, a-t-elle 
pour base une légende arabe ? On sait que le trait gé- 
néral qui caractérise le roman grec est la séparation 
de deus personnes qui se cherchent à travers le 
monde. Cependant, il me semble que le roman grec a 
subi a cet égard l'influence protonde d'Apulée 1 . Un 
des plus anciens romans «le ce genre-là, « Historia 

1. Son conte « Amour et, Psyché » tut probablement traduit 
en grec. Fulgence en dit : Aristoi'ontes Atheneus in libris qui 
disai-estia nuncupantuf banc tabulant inornii verborum ciicuitu 
discere cnpientibus prodidit. Bibl. scrlp. grâce, et lat. Fulgentii 
opéra, p. 68 (Teubner). 



LES SOURCES DE « FLOIRE ET BLANCEFLOR » 163 

Apollonii régis Tyri », dont nous ne possédons pas 
l'original, mais une traduction latine' — ou plutôt 
quelques versions latines — offre de nombreuses traces 
de l'influence de 1' « Ane d'or ». 

Nous croyons que le poète français a emprunté au 
récit d'Apulée le motif du mariage inégal qui excite 
une haine implacable du père de Floire contre la jeune 
esclave. A ma connaissance, il y paraît pour la première 
fois dans la littérature du moyen âge. L'auteur de a Par- 
ténopeus de Blois », en imitant beaucoup de motifs 
d- « Amoui et Psyché » ne l'avait pas introduit dans 
son poème. ,Si donc on relève dans les deus poèmes 
encore d'autres traits analogues qui fortifient mon 
assertion, on serait en droit de conclure que notre trou- 
veur a eu connaissance du roman latin". 



1. Klebs dans son étude approfondie, publiée sous le titre Dir 
Ersàhlung ton Apollonius mis Tyr (Berlin, 189')), prouve par 
des arguments très probants que l'Histoire d'Apollonius est un 
ouvrage d'origine latine et n'a jamais existé en grec (p. 216-288). 
Je ne suis que trop porté à le croire. 

2. Que les ouvrages d'Apulée aient été connus à cette époque-là, 
cela ne doit faire aucun doute. La plupart des bibliothèques du 
moyen âge, parmi quelques manuscrits, en ont possédé presque 
toujours un ou deus qui contenaient les œuvres du romancier 
latin. Ainsi la bibliothèque de l'abbaye de Saint-Gall en a pos- 
sédé trois (provenant du lX e -XI'' s.), celle des Chartes — deus 
(du XI s.) ; celle de Saint-Amana - deus (du XII e s.), etc. 

Voir ci-dessus le livre de Léon Maître : Les Écoles èpiscopales 
et monastiques de l'Occident depuis Charlemac/ne jusqu'il Plu- 
lippe- Auguste . Paris, 1866, p. 278-98. 

L'influence littéraire que « les Métamorphoses » d'Apulée onl 
exercée sur la littérature a tout récemment été étudiée dans l'ar- 
ticle de M. Kaw czynski : « Ist Apuleius im Mittelalter bekannt 
gewesen », où l'auteur relève <le nombreus emprunts laits par 
les poètes du XII'' siècle à ce roman. Il indique aussi le rôle 
important qu'il faut attribuer au conte d' « Amour et Psyché » 
dans la littérature fantastique du moyen âge. 



L64 



kfcVtJI. DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 



Dans le conte d'Apulée, Psyché, désespérée d'être 
abandonnée par son divin amant, prenl la résolution 
de se donner aussitôt la morj el se jète dans lefleuve. 
On l'empêche heureusement de périr et elle renonce a 
ce funeste dessein sur le conseil de Pan. Le dieu rus- 
tique la console tendrement et lui assure que son 
malheur n'est pas irréparable. C'esl alôrsque l'héroïne 
se met en route pour chercher Amour et se décide 
même â se rendre dans le palais de Vénus, sa persé- 
cutrice et mortelle ennemie, dans la douce espérance 
d'y trouver son amant . 

Le poème français, où les rôles sont intervertis, nous 
offre la même liaison des motifs. C'est le héros, natu- 
rellement, qui, désespéré, tente d'abréger sa vie. Il ne 
cesse d'y penser qu'après avoir obtenu l'assurance que 
Blanchefleur vit encore. C'est lui qui entreprent' un 
voyage périlleus ;'i travers le monde. Malgré le danger 
qu'il court, le jeune homme risque sa vie pour péné- 
trer dans la tour où son amie se trouve. Enfin l'un et 
l'autre s'encouragent dans des monologues qui con- 
tiennent quelques pensées communes '. 

Dans le roman d'Apulée, Amour est enfermé dan> 
un palais isolé et surveillé sévèrement pour qu'il ne 
puisse se rencontrer avec Psyché : " Intérim Cupido 
solus interioris domus unici cubicula custodia clausus, 
coercebaïur acriter, ne ctim sua cupita conveniret" », 
dans « FI. et Bl. », c'est l'héroïne qui se trouve enfer- 

1. Comp. « F foire et Biauchetleur », v. 687-703, 785-820, 
S84-889. 1387-1409 et les passages correspondants d' « Amour et 
Psyché », p. 325, 328, 330. (Œuvres complètes d'Apulée pub. 
p. Nisart t^Didot). 

2. La situation se rapproche davantage de celle d' « Aucassin 
et Nicolete » où le tuteur de l'héroïne, pour l'empêcher de se 
voir avec le jeune homme, l'enferme dans un palais isolé. 



LES SOURCES DE « FLOIRE ET BLANCEFLOR » 1H5 

mée dans une tour. Cependant, à propos de ce dernier 
rapprochement, je ne me dissimule pas la différence 
qui existe entre les deus motifs. Dans le poème fran- 
çais, semble-t-il, nous avons un harem. Je touche là à 
l'argument principal sur lequel repose la thèse orien- 
tale. Bien que dans « FI. et Bl. ». il s'agisse plutôt 
d'une « tour de pucelles », ce qui au fond n'est pas la 
même chose, je n'insiste pas, pour l'instant, sur ce 
point et je veus admettre que c'est un véritable harem. 
En tout cas, la description en est mêlée d'un fantasti- 
que qui n'a aucun rapport avec la réalité, ce que les 
partisans de la théorie orientale avouent, mais sans y 
attacher d'importance. C'est pourtant une preuve bien 
forte — une de plus d'ailleurs — que l'auteur français 
ne possédait que des renseignements vagues et inexacts. 
Il les tenait soil d'un voyageur ou d'un croisé venu 
d'Orient, soit de ses lectures. 

Or, dans le roman de a Théagène et Chaiïclée », 
on trouve beaucoup d'allusions aus harems, aus 
eunuques, aus mœurs et aus coutumes orientales. 
L'action s'y passe en partie à Nymphes, en partie à 
Babylone, où le héros doit être envoyé. Les détails 
abondent aussi dans le « livre d'Esther ' ». Notre poète 
crut, peut-être, y trouver — par un étrange malen- 
tendu — la bizarre coutume de ne pas garder sa femme 
plus d'un certain temps. Voici ce que nous y lisons : 

Et dixerunt ministri régis : Quaerantur rer/i puellae, 

1. Cet ouvrage était bien connu au moyen âge avant d'être 
traduit. En voici deus citations du XI1P siècle : a) Mes Mar- 
docbees qui ce aperçut le nonca a la reyne Hester ( Manuscrit 899, 
f" 211 v" B. N.); b) Li quiex Mardocheus avoit norri d'enfance la 
fille d'un sien frère qui Ester estoit apele (Ms. 15392, f 158. 
B. N.). Comp, J. Trénel. L'Ancien Testament et /<> Langue 
française du moyen âge, p. 590. 



l(i(j REVUE DK PHILOLOGIE FRANÇAISE 

mrgines incorruptae, pulchrae specie. Et coustituil 

rex praefectos in omnibus provinciis regni sui quibus 

commiserat, ut deligerent virgines pulchras specie in 

Susam civitatem, intra domum mulierum sub manu 

Hegai, ennuchi régis, cu.stodis mulierum. Cum con- 

gregantur puellae multae... ducta quoque est Esther 

ad Hegai... Placuit ei puella ista et invënit gratiam m 

conspectu eius. Et festinavit dare ei unguentiam et. 

septem puellas assignatasei e domoregia... Hocautem 

erat tempus pûellae intrandi ad regem, cum impie- 

oerat merises duodeenn , vespere ingreditur ad regem 

<•! ne/sus diem recurrit in gynaeceumsecundumet non 

ultra aegreditur ad regem nisi vocata nomine. 

Et fecit rex conoioium D'Imi en un mois li jors sera 

magnum cunctis principibus Que ses luirons assamblera 

suis et servis et dédit munera, Tout icil qui sont de sa geste 

ut deeebat magnificentiam Car a celj or tendra sa f este. 
régis. IV. 1833-7). 

(Ester. II, chap.). 

La ressemblance entre ce récit et le poème français 
est d'autant plus frappante que dans l'un et l'autre nous 
voyons des jeunes filles, (non des femmes comme dans 
les contes arabes) réunies dans la maison royale sous 
la surveillance d'eunuques, et que dans l'un et l'autre 
le roi convoque ses barons et ses amis pour célébrer la 
fête. Cliez le romancier hébreu chaque vierge attent 
son tour pour devenir femme du roi et passe après la 
noce dans une autre maison pour y être oubliée à 
jamais. Dans « FI. et Bl. » l'Amirant retient sa femme 
une année et la fait tuer, ce terme passé, pour en 
pouvoir épouser une autre. Le trouveur françai sa rendu 
plus dure la situation des jeunes filles, parce que la poly- 
gamie était pour lui incompréhensible, et il a confondu 
le temps que la ^une femme passe auprès de l'Amirant 



LES SOURCES DE « FLOIRE ET BLANCEFLOR )) lt>7 

avec celui qui dans « Esther », s'écoule avant la noce 
(douze mois d'onction . 

Nous voyons donc que l'auteur du poème français 
n'avait pas besoin des contes arabes pour obtenir quel- 
ques détails relatifs au harem, et nous nous en passe- 
rons d'autant plus volontiers qu'il est peu probable 
que les contes, dont se sert M. H. pour prouver l'origine 
arabe de notre roman, aient déjà existé à l'époque de 
« FI. et Bl. ». Du moins, n'a-t'on pas réussi jusqu'ici à 
démontrer d'une manière suffisante leur existence au 
XII e siècle. On place les origines des « Mille et une 
Nuits », aus temps de Haroun al Rascliid, mais ce ne 
sont que pures hypothèses. Ce qui est certain, c'est 
que leur forme actuelle remonte au XV e siècle, et qu'ils 
se répandent en Europe pour la première fois au 
XVIII e siècle. 

Or, si l'on déclare que « post hoc ergo propter hoc » 
est un sophisme, il reste néanmoins vrai que « ante 
hoc ergo non propter hoc ». Cela veut dire tout sim- 
plement qu'un poème du second tiers du XII e siècle 
ne doit être expliqué par des contes du XV e siècle, 
à moins qu'on ne démontre leur existence antérieure, 
et qu'on ne prouve qu'ils ont été connus dans les 
pays où se développe la littérature du moyen âge. 
L'identité de beaucoup de motifs et la ressemblance des 
récits qu'on veut établir entre la littérature arabe et 
celle d'Occident, s'expliquent facilement par leur com- 
mune source gréco-latine. Il reste aussi à savoir si 
par hasard, ce ne sont pas plutôt les littératures euro- 
péennes du moyen âge qui ont exercé une certaine 
influence sur la production littéraire des peuples orien- 
tais '. En tout cas les Arabes connaissaient très bien 

1. M. L. Jordan dans son article sur « Girart », nous fait voir 



KJK REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

les littératures grecque et latine. Dans les « Mille el 
une Nuits » se reilète l'influence de la démonologie,telk 
que nous la trouvons dans la doctrine néoplatonicienne, 
vers la fin du deusième siècle, notamment celle d'Apu- 
lée. Dans quelle mesure les métamorphoses des hommes 
en bêtes, qu'on rencontre à chaque pas dans les contes^ 
arabes, dépendent des ouvrages antiques soit de Lucien 
de Pâtre', soit de Lucien de Samosate, soit d'Apulée, 
cela n'est pas encore entièrement établi*. D'autre part, 
la théorie qui fait remonter les origines de plusieurs 
genres poétiques de la littérature du moyen âge â 
l'Inde ou a l'Orient commence à être de plus en plus 
contestée'. 

L'examen du roman français nous a permis de 
constater que la connaissance de la vie orientale et la 
couleur locale, quoiqu'elles soient un peu plus vives 
dans « FI. etBl. » que dans beaucoup d'autres poèmes 
du moyen âge, ne dépassent pas ce qu'on pouvait puiser 
dans la littérature antérieure. Notre poète a beaucoup 
lu, il connaît Ovide et « Cato », il connaît la littéra- 
ture contemporaine, a laquelle il emprunte beaucoup, 
comme nous le verrons plus loin; rien d'étonnant 
qu'il ait puisé quelques détails dans la « Vulgate ». 

En effet, il faut également regarder comme une 
réminiscence de la Bible cette eau qui se trouble quand 

l'influence de ce poème sur quelques romans arabes. Sa thèse 
est, sans doute, juste, mais il n'a pas encore réussi à l'appuyer 
suffisamment (Rom. Forsch., t. XIV, p. 321-38). 

1. Son ouvrage : « MeTau.opçô<Tewv Xôyoi 8ià<popot » s'est perdu. 

2. Ce problème. M Kawczynski le soulève dans son étude sur 
« les Métamorphoses d'Apulée », Cracovie, 1900, p. 95. 

3. Voir le livre de M. Bédier : « Les Fabliaux » et l'article 
de M. Huet : « Komen onze sprookjes en vertellingen uit Indië. » 
(De Gids 1902. oct., p. 53-88). 



LES SOURCES DE " FLOIRE ET BLANCEFLOR » H)9 

une vierge coupable vient à la passer. L'origine de 
cette croyance pseudo-populaire, — dont nous avons 
d'innombrables variantes dans la littérature du moyen 
âge', — est, à mon avis, une vieille survivance reli- 
gieuse d< j la foi mosaïque 2 . Le poème français se rap- 
proche le plus de In forme primitive du motif dans la- 
quelle l'eau est le symbole de l'innocence et a la vertu 
de découvrir la coupable'. Que la Vulgate n'ait été 
connue en ce temps-là, personne n'en doute 1 . 

Il y a encore un motif clans a FI. et Bl. » qu'on cite 
a l'appui de L'hypothèse de l'origine orientale du 
poème. C'est la corbeille de fleurs a l'aide de laquelle 
le héros pénètre dans la chambre de la jeune fille. Il 
existe un conte arabe où l'amant se fait cacher dans 
une caisse remplie de marchandises pour arriver au 
même but. Je crois que la ressemblance entre ces 
deus motifs n'est pas plus grande que celle qui existe 
entre cette corbeille et les tonneaus dans lesquels se 
Cachent les compagnons de Guillaume 5 . Ce qui est 

1. Voir l'Introduction de « FI. et Bl. », p. 167-9: Mêlusine, 
t. IV (p. 35-39); « Gesanimtabenteuer (t. III, n° 68) et, une 
étude d'ensemble dans le travail de M. Kawczynski sur « Huon 
de Bordeaux ». Craco vie 1905. 

2. o L'eau du Styx » comme épreuve de la fidélité féminine 
n'appartient pas aus légendes grecques. Ce motif ne se troupe 
que dans des ouvrages postérieurs. (Comp. Dunlop. History of 
prose fiction. London 1888. t. 1. p, 211 (note). 

3. Nous lisons dans la Bible: Si le mari est transporté de 
l'esprit de jalousie contre sa femme, il la mènera devant le 
prêtre. Alors le prêtre lui donnera à boire, des eaus amères. Si la 
femme a été souillée, elle sera pénétrée par ces eaus, son ventre 
s'enflera et sa cuisse pourrira. Si elle n'a point été souillée, elle 
n'en ressentira aucun mai. « Nombres », v" chap. 

4. Voir J. Trénel : L'Ancien Testament et In langue française 
du moyen âge. Paris, 1904. p. 359. 

5. Charroi de Nîmes. V. p. 98, v. 940 sq. 

REVUE DE PHILOLOGIE. XIX 12 



1 70 i;K\ i I. DE PHILOLOGIE FRANÇAIS! 

surtout 1res probable, c'est que le prototype de tous ces 
trois motifs se trouve être le cheval de Troie. Un sait 
qu'à cette époque les usages, les rapport-, les expres- 
sionsde la vie féodale sont appliquées aus relations entre 
le chevalier et la dame dont il se reconnaît fidèle 
vassal; rien d'étonnanl alors que les ruses de guerre, 
elles aussi, deviennent chez les romanciers des ruses 
d'amour, grâce ausquelles le héros pénètre >inon dans 
la ville ennemie, au moins dans la chambre de son 
amie. L'« Enéide », où nous trouvons le cheval de bois, 
l'ut traduite vers IKK), « FI. et Bl. » est composé vers 
le même temps 1 puisqu'il esl célèbre en Allemagne 
déjà vers 1173. Que le poète ait puisé ce motif dans 
r<(Enëas» ou duiis le « < îharroi de Nîmes », peu importe,, 
toujours est-il (pie notre auteur l'embellit et que sous 
l'influence, peut-être des noms do Floire et Blanche- 
fleur — dont les racines évoquent des fleurs — il le 
rent si poétique. Il n'est pas douteus que le poète 
n'ait connu la traduction de l'épopée latine; il lui 
emprunte le jugement de Paris*, les oiseaus méca- 
niques qui chantent, la description du tombeau', une 
réflexion philosophique sur l'inconstance delà fortune 
et beaucoup d'autres détails , 

Eneas p. 390. PI. et Bl. v. 1727. 

X. M. oisiaus << en la trelle Et desus, sor chascun cretel 

grans et petis a grant mer- Divers de l'autre a un oisel 

jvelle D'arain eucrès, tout tresjetés 

de fin or sont bien esmerre Onques mais ne fu veus tes 

li menres valt une cite Quant il vente, si font dous 
quant il rente si /"lit canter [cri 

1. Hausknecht, Œo. cit.. p. 4. 

2. « Eneas », v. 101-183, « FI. et Bl. », v. 440-476. 

3. « Eneas », v. 7531-7721, « FI. et Bl. », v. 536-662. 

4. P. ex. « Eneas ». v. 1658-1666, « FI. et Bl. ». v. 323-334. 



LES SOURCES DE « FLOIRE ET BLANCEFLOR 



171 



les oisiax tos et voleter 
lonc sa grandor cascuns i 
[cante 
qui cel sou ot por nient de- 
mande 
harpe viele son de corde 
nul estrument nen dolc orge 
cascuns oisiax cante a saauise. 



Qu onques nus home tel n'oï 
Le même motif, un peu 
modifie est, encore une 
fois, utilisé. 

V, 559, 591 . 
Desor la tombe ot tresjetés 
Doi biaus enfans très-bien 
[molles. 
Tant com li vent les atou- 
[choient 
Et li enfant s'entrebaisoient. 



V. 2251. 

Et fortune fonte sans fable 
As uns taut et as autres doue 
Cou set on bien qu'as fous 
[provés 
Done roiames et contés 
2265. 

Or fait plorer et or faitrire 

Or done joie et ore done ire 
Ceus fist primes joieus et liés 
Puis angoisseus et coreciés. 






Prenons un autre passage 

V 665. 

Fortune tome en molt poi 

[d'ore, 
tels rit al main là al seir 

[plore : 
al seir est laie, al matin bêle 
si com el torne sa roele 
cui el met a l'un jor desus 
a l'altre le retorne jus 
de tant com el l'a mis plus 
[hait 
tant prent il aval graignor 

[sait 2 . 

D'autre part, Ovide a exercé une influence bien 
sensible. Remarquons d'abord que l'auteur de « FI. 
et Bl. » fait un appel à tous les amants, surtout à ceus 
qui s'affligent d'amour. Malgré soi on se souvient du 
poète latin qui enseignait, lui aussi, i'art d'aimer et 
voulait même donner des remèdes contre le chagrin 
d'amour malheureus. Le commencement de leurs 
poèmes est très semblable. 



Si quis in hoc autem populo 
[non novit amandi 



Oyez, signor, tout li amant, 
Cil qui d'amorsse vontpenant. 



1, 2. Voir Du Méril, p. CXLV1II, CC1I. 



17? REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

Me légat, et locto carminé Se mon conte volez entendre, 

[doctus amet. Moult i porrez d'amors apren- 

Ars amandi, v. 1, 2. fdre. 

V. 1-8. 

Mais, dira-t-on, c'esl peut-être une ressemblance 
fortuite : rien ne prouve que le poète français ait 
connu les ouvrages d'Ovide. Eh bien, citons un autre 
passageoù letrouveurrenthommageàOvide comme à un 
maître dont il s'inspire. Il s'agit de l'amour de nos deus 
enfants qui s'aiment depuis leur plus tendre jeuness 

Au plus tost que souffri na- Es euvres d'amor qu'il tro- 

[ture [voient. 

Ont en amer mise lor cure. Cil livres les fist moult has^er; 

Livres lisoient païenors, Dona lor sens d'aus entramer 

Ou oient parler d' amors ; Que d'amor que de norreture 

En cou forment se delitoient. Qui lor avoit esté à cure. 

V. 221-230). 

Quels sont ces « livres paienors », sinon les ou- 
vrages d'Ovide 1 ? Le poète indique par là la source où 
il puisa l'art de peindre les sentiments de l'amour 
d'une manière vraiment charmante, ce que ne font pas 
ordinairement les écrivains du moyen âge. 

Les emprunts faits à « Partenopeus de Blois » par 
notre poète sont encore plus visibles. On peut rappro- 
cher plusieurs passages de ces deus romans ; je me 
borne à en citer quelques-uns". 

Ahi. mors! eon ies desdei- Ah! Mors, tant par-es en- 
[gnouse ! [vïeuse, 
Ahi, con ies contraliose ! De pute part contralïeuse : 
Ja apelée ne vendras. 

1. Les traducteurs islandais, néerlandais et Boccace nomment 
directement Ovide. (Comp. Gaspary Gior.di Fil. rom. t. IV, p.2sq.) 

2. Pour les autres voira) les portraits des deus héros: Part, v. 543- 
565; Floire, v. 2567-2579; b) ou la description des coupes : Part.. 
v. 1024-1032; FI. et Bl. v. 477-535; ou celle des murs, Part.v. 818- 
824; FI. et BL. v. 1573-78. 



LES SOURCES DE « FLOIRE ET BLANCEFLOR )) 



173 



Por ceus t'en viens moult 
[lentement 
Qui de morir ont bon talent: 
Tu aimes cels et fais lor bons 
Qui ont les cuers cruels, félons: 

Mais quant ti oel li envios 
Voient enfant bel et gignos, 
Ou bacelerpro et vaillant, 
J'ànel lairont jor vivre avant. 
Nus prodom ne puet vivre 
assés, 
Ne mauvais trop tost estre 
[aies. 
Li bonsdevroit vivre à loisir, 
E li mauvais jouens morir. 
Partonopeus de Blois, 
v. 5423-5440. 



Ne ciaus qui t'aiment n'a- 
imeras, 
Et ciaus qui te héent plus 
[aimes 
Etla ou nevoelent les maines. 
Quanthom plus vaut et vivre 
[doit, 
Lors le mes tu en mal destroit: 
Quant doit avoir en son jovent 
Joie, tu li taus soutiument. 
Mais quant vois aucun men- 
diant 
Qui de viellece va tramblant, 
S'il t'apele por sa viellece, 
Ne veus oïr sa grant destrece. 
Floireet BlanceflorJ.v, 745-758. 



C'est surtout la conception de l'amour tout-puis- 
sant qui caractérise les deus poèmes français. Cet 
amour ennoblit l'homme et le rent courageus. 



V. 3303. 

Partonopeus drece Lespée 

Que Mélior li ot donnée; 

Et quant le voit clere et 

[burnie, 

Dont li est membre de s'amie, 

Li cuers li liève, et muet et 

[saut, 

Moult en amende, et miols 

[en valt; 

3415, 

Einsi set amors enseigner 
Cascun home de son mestier: 
Part, de Blois. v. 3393-3416. 



V. 889. 
Signor, ne vos esmervilliez : 
Car qui d'amors estjusticiés 
Cou cuide faire certement 
Dont s'esmervillent moult de 
[gent. 
Cou truevon(s) el livre Caton 
Qu'apaines cuidera nus nom 
Qu'estre puist fait cou que 
[fera 
Cil qui d'amors espris sera. 
Floire et Bl., v. 889-896. 



D'après l'un et l'autre les oiseaus « chantent 
d'amour» el rap pèlent à l'homme son amie. 



174 



REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 



V. 21. V. 241 

L'aloète cante d'amor, Flouri i sont li arbrissel, 

Si estrine l'aube del jor: D'amors i chantent li ois et 

33. 1743, 

Li rosegniols dist sa cançon. Et autres oisiaus qui i sont 
Et nuis et jora en sa saison. Par le vergiergrantjoie font: 
Cil nos semont d'amer adès Qui /''.s- sons ot et l'estormie 
Munit est dolans s'il n 'a 

49 [s'ûmie. 

Euriels cante dous et bas: 

..... ., . , l' luire et Bi. . v. 17 13-" . 

1 eus 1 escoute et ne 1 entent 

pas ; 

53. 

Cil cante de lontaine amor 
Et ramentoit douce dolor, etc. 
Part, de Blois, 21-6U. 

La conclusion de mon examen est donc que l'hypo- 
thèse qui l'ait remonter l'origine de « FI. et Bl. » ans 
contes arabes est très contestable. Le déguisement 
oriental de quelques traits secondaires, personne ne 
nie qu'il n'existe dans le poème, mais au lieu de 
recourir aus contes des « Mille et une Nuits », il 
faut l'expliquer par la littérature dont la connais- 
sance est prouvée chez notre poète '. 

Aussi mesuis-je borné à citer des ouvrages qui sonl 
antérieurs à « FI. et Bl. », ce que nous ne pouvons 
pas dire, à coup sûr, des contes arabes. 

Ensuite, le fait qu'on trouve dans le poème français 
et surtout dans la seconde partie, des traits de mœurs 



1. Il va sans dire que l'hypothèse qui fait remonter l'origii 
«Floire et Blancefloi » à un conte, byzantin est également erronée. 
Parmi les nombreus critiques qui se sont occupés de notre poème. 
Gidel est. à ma connaissance, le seul qui ait défendu, avec beau- 
coup de vivacité mais sans arguments, l'origine française de 
(( Floire et Blanceflor ». (Voir ses « Etudes sur la littérature 
grecque moderne p. 200 sq.) 



LKS SOURCES DE « FLOIRE ET BLANCEFLOR » 175 

tout à fait féodales, des idées essentielles au moyen 
âge chevaleresque, ne rent que trop douteuse l'origine 
orientale de la « légende ». 

Enfin l'existence de tous les motifs principaus de 
a Floire et Blanceflor » dans les littératures latine et 
française, rent le conte arabe superflu. Avec les 
motifs, semés dans plusieurs poèmes, le « trouveur » 
a su créer un nouveau roman, où, fût-ce à côté de 
Chrétien de Troyes, la peinture de l'amour tout- 
puissant et les réflexions philosophiques nous charment 
par leur grâce et par leur naïveté'. 
Paris, 1. IV. 1905. 

J. -Henry Reinhold. 

1. Je ne saurais être trop reconnaissant à M. le professeur 
Bédier dont la bienveillante critique m'a été d'un secours 
inappréciable pour ce petit mémoire. 



VIEILLES CHANSONS PATOISES DU PÉRIGORD 

(avec traduction adaptée au rythme musical) 
Recueillies et traduites par Emm. Casse el Eug. <haminade 

I .Suite y 



62. — Obal obal dedin lo tour 

t Patois de Manauvie) 



Andanlc 



iS^liliili=gÉiil?=* 



O bal o bal, 

Là - bas là - bas. 



de-din lo tour Yo bè 
dans la tour Est bel 




£=4ç:f=t:p4 



mm 



t=ï±z 



lo 
le 

s 



prin-chècho d'o - uioûr: Cho mayre vol lo ruo 
pria - cesse d'à- mour: Sa mère veut la ma 



Hr— 



=i= — y — s z t — -t-]-=z=ip — ft4 



^:|=^: 



da, Choun pay - re lo vol en - po - dza. 
er, Son pè - re veut l'en em - pé - cher. 



Texte /«( toi* 

Lo fay borrà diu-j-uno tour, 
Per y' enpodzà de fa l'omour: 
Mèj-ol bou decbeu-trento dzour, 
Choun payre vay din kelo tour: 

— « Mo filh' odiù! Coumo co 

|vay? » 

— « Co ne vay pa, moun paùre 

[pay : 

Ay muy pè tut corgà de fer, 

K muy <ou<tà mindzà peu ver. 

1. Voy. notre Reoue, i. XVII, p. 
195; t. XIX. p. 48. 



Traduction rythmique 

La fait barrer dans une tour, 
Pour qu'elle laisse ses amours 
Mais au bout de cent-trente jours 

Son père va clans cette tour: 

— <( Ma fille, adieu? Comment 

ça va? » 

— « Ça ne va pas, pauvre papa : 

J'ai mes pied- tout chargés de fers, 
Et mes côtés mangés des vers. 

114, 186, 248: t. XVIII, p. 80 et 



VIEILLIS CHANSONS PATOISES DU PEKIGORD 



177 



uOmouu boun pay.chi vousn'obià 
Catr' ou chic cho per me dounà ? » 

— « Oui, monn anfan, nou-j-àu 

[n'obén 
May de cbincanto-nàu milboùu. 

» Mo filho, you t'en dounoràv . 
Cbi condzà to-j-omour le play: » 

— « Din lo tour voli trespochà 
Pu Jeu ke mo-j-omoùr leychà ! » 

— « Mo filho, tu ye restera : 
Dedin lo tour ne mourirà. » 
Choun cher mni vè-t-o pocha, 
Douy mo d'escri del yo leychà: 

— « bay lo morto dedin toun lié 
E te forày, you, enterra. » 

Li choun chincanto prestr' obè : 
Lo bèlo porten enterra. 

— « Orresto, prestr', orresto-te! 
Coy mo mïo ke n'enpourtà! 
Perke mo mïo n'enpourlà! 
Permetè-me de l'enbrochà. » 

Can elo n'àuvo chou:, omi, 
Elo ne don' lui dou chouri — 
O bel brocha del l'otropè: 
Din choun carroche lo rouuche. 



» Mon bon papa, si vous aviez 
Quatre ou cinq sous à me donner?» 

— « Oui. mon enfant, nous pos- 

sédons 
Plus de cinquante-neuf millions. 

o Ma tille je t'en donnerai, 
S'il te plait de changer d'amours : > 

— « Dedans la tour veus trépasser 
Plutôt que mes amours laisser, a 

K Ma fille, tu y resteras; 
Dedans la tour tu périras. » 
Son cher ami vient à passer. 
Deus mots d'écrit lui a lais^<- : 

— « Fais la morte dedans ton lit, 
Et te ferai, moi, enterrer. » 

Ils sont cinquante prêtr',abbés, 

Qui la belle vont enterrer. 

— « Arrête, prêtre, arrête-toi! 
C'est ma mie que vous emportez ! 
Puisque ma mie vous emportez, 
Permettez-moi de l'embrasser. • 

Quand la belle entent son ami. 
Elle lui lance un dous souris. 
A pleins bras l'amant la saisit, 
Dans son carrosse la monta. 



— « Boundzoùr, mo ma\ , bound- — « Bonjour, maman, bonjour, 



[zoùr, mouu pay : 
Me moridi coumo me play. 
You chey cbôutado, grachi' o Diù, 
D'entre loy mô d'okèu dzoujiù. » 



L papa : 
Je me marie comme il me plaît; 
Je suis sortie, grâces à Dieu, 
D'entre les mains de ces fripons.' 



Lot, Auvergne, Ile-de-France. Armagnac et Agenais. Franche- 
Comté, Velay et Forez, pays Messin, Touraine, Hainaut, Normandie. 
C'est une variante de la belle chanson du Roy Loys, que Gérard de 
Nerval a citée le premier et qu'il caractérise par ces mots : « Un 
chaut d'église croisé par un chant de guerre. » 

La version du Lot est en fiançais. Elle commence ainsi : 

Là-haut, là-haut dans cette tour, 
Y avait une princess' d'amour, 
Qu'elle voulait se marier : 
Son père la veut empêcher, etc. 

[Vieuie chants populaires du Quercy, par Jo>. Daymard, p. 1?4. 



178 



: DE PHILOLOGIE FRAN( VISE 



Cette chanson était connue des siècles passés. De nos jours, des 
poètes et des lettrés, tels que Gérard de Nerval. Prosper Mérimée, 
\uguste Vitu, Julien Tiersot, etc., y ont attaché leurs noms eu la 
recueillant, ainsi qu'un objet precieus, de la bouche des paysans de 
nos provinces. (La chanson populaire en France, par Julien Tiersot, 
P . 20.) 



63. — Obàl dedin bèlo prado 

i Patois de Manaurie) 



A nil.iiili 



. rs N 



m^^ê i^ i^m i i 



O - bal de-din bè-lo prado, 
Là bas dans bel - If prai - ri - e, 

rail, raolto 



I ,oj va - co 
On me l'ai- 



-é — s — g — « — | -g — -s 



me l'o - jin gor - «là; ah ! 
sait vaches gai - der, ah! 



Te i te patois 

Lou mouchûr li m'o tropailo. 
Moy vaco n'o fa n'enmenà. 

- ci Mouchûr, tourna-mé moy 

[vaco : 

N'ay bel froumadze o vou dounà.» 

Lou mouchûr tourné loy vac i; 
D'okél dechèr vonliô goustàl 

El empourtè lou froumadze, 
Gan bel berdziè l'oghè dounà. 

E dighèt o cho chervento : 

— « Per dinà me lou chervirà. o 

Can del dinà chounè l'ouro, 
Viste del onghè ch'otôulà. 

Can n'oghè mindzà lo choupo, 
Mindzè de tre-jou-catre pla. 

Venghè lou tour del froumadze; 
Penchabo bien che regolà! 



Traduction rythmique 

Le monsieur m'a attrapée. 
Mes vaches a fait emmener. 

— « Monsieur, rendez-moi mes 

[vaches : 
J 'ai beau fromage à vous donner.» 

Le monsieur rendit les vaches: 
De ce dessert voulait goûter! 

Remporta le fromage. 

Quand le beau berger l'eût donné. 

Puis il dit à sa servante : 

— « Au dîner me le serviras. » 

Quand du dîner sonna l'heure. 
Bien vite il alla s'attabler. 

Quand il eut mangé la soupe, 
Mangea de trois ou quatre plats. 

Et vint le tour du fromage ; 
Il pensait bieu se régaler! 



VIEILLES CHANSONS PATOISES DU PERIGORD 



179 



Grando fughè cho chusprejo, 
Cant un bouchi n'oghè coupa. 

Tout lou tour d'okelo trandzo, 
Ne vedzè'n pial ton poumodà. 

.El n'opelè cbo chervento: 

— « Me voulbâ doun espouy- 

[jounà? » 

— « E noun pas cberto, moun 

[mestre, 
En me pendzenôn l'oy tounbà.» 

Ce Ah! caractéristique, c'est le cri 
bêcheurs) lancent à pleins poumons 
ils -mit arrivés au bout du sillon. 



Mais grande fut sa surprise, 
Quand un morceau il eut coupé. 

l'ont autour de cette tranche, 
Vil un cbeveu tout pommadé. 

II appelé sa servante: 

— « Me voulais donc empoi- 

ssonner ? » 

— <( Eh ! non pas certes, mon 

[maître, 
En me peignant l'ai fait tomber.» 

saisissant que luy f'oujayre (les 
et jusqu'à perdre haleine, quand 



64 - Obàl din lo revièro 

I Patois de Mahau 



Amiante 



w 



=zb= 



S 

- bal 
fout près 






j 1_ „-«a - — m/ u a—-' 



din 
de 



re 
ri 



VI'' 

vie 



9- 

Bè- 

Bel 



lo che - gay - ro 

le mois - son -neuse e 

Texte patois 

Dzake lo yo chàugudo, 
Prountomén y'es onà. 

— « Pocha dechày, berdzièro, 
Ke y ou voit porlorây. 

» N'ay be cberto vi d'àutroy 
To braboy coumo vou. 

i> N'ay frecontà cotorje : 
Loy kinje choun en vou. » 

— o Los ovè frecontadoy ! 
Per ke loy kitià-vou? •> 

— « Per forcho lov kitabi, 
Noun pas de boun' umoùr. 



' fil * 



Traduction rythmique 

Jacques l'y a bien sue. 
Et vite y est allé. 

— « Passez ici, bergère, 
( v »ue je vous parlerai. 

o J'en ai certes vu d'autres 
Aussi belles que vous. 

» J'ai courtisé quatorze : 
La quinzième, c'est vous. » 

— « Les avez courtis< 
Pourquoi les quittiez-vou 

— « Je les quittais par force, 
Et non de bonne humeur. » 



180 



i;l,\ i E DE PHILOLOGIE Fi;.\\< VISE 



Lo meychanto conalbo 
Ke choun lu\ fourtzeyroul 

M'on emmena ino mïo, 
Mo mïo may m'omoùr. 

L'onirày be y ou kère, 
Ovàn ke chio trey dzour. 

Lou princu'o dzobàt mounio, 
Va chercà cho-j-omoûr. 

O choun comi roncountro 
Lou mestre fourtzeyroû. 

— « Odiù, mestre de forlzo, 
Voy-tû te batr' en \ ou ? 

» Yoy te batr J en L'espajo, 
Ou oco de bostoù ' 

— « Me bâti pa'n l'espajo. 
Ni o co de bostoù. 

» Vay t'en kere 10 mïo, 
1\ es ol Costel d'Omoùi . * 



Les méchantes canailles 
Que sont les forgerons! 

uni emmené ma mie, 
Ma mie, mon amour. 

J'irai quérir ma belle, 
Avant qu'il soit trois jours. 

Le prince à cheval monte, 
Va chercher ses amours. 

i Ihemin faisant il trouve 
Le maître forgeron. 

— « Adieu, maître de forges, 
Avec moi te bas-tu ? 

» Veus le battre à l'épée, 
( )n à coups de bâton ! » 

— « Ne me bas à l'épée, 
Ni à coups de bâton . 

» Va t'en quérir ta mie. 
Ouest au Castel d'Amour, a 



65. — Obàl din lo rivièro 
Patois de Manaurié) 



J==» * • * P \ 



7==4=r:-T=i = -e = r^--v=l 

O bal din lo re - vie - ro, La- mi - ro li - rè - 
La - bas dans la ri - vie • re, La- mi - ro li-ret* 

1_2_£=£ — t£±v — g — g — y J 



Yo 
Ya 



de! blat o che - gà, La - mi - ro - li - ra, Yo 
du bip à cou-per, La - mi - ro - li - ra, Y a 



rail. 



Êtes 



del 


blat o che - 


gà. 


du 


blé à cou - 
T( i le patois 


per 



Lu mayre may lo fllho 
L'obiu prêt o chegà. 



Traduction rytlimiqm 

La unie avec la fille 
L'avaient pris a couper. 



VIEILLES CHANSONS PATOISES DU PERIGOnr» 



1K1 



Mè-j-ol ca de lo regho, 
Lin troben un goudzà. 

— « Mayre, chou di lo filho : 
Mè tu nou l'ôurà pa. » 

— » Mè, ye dighè cho mayre 
Jou forlo fa dzudzà. » 

Lou dzudze ke jou dzudzo. 
El jo tau bien dzudzà : 

Lou goudzà n'o lo filho, 
E lo mayre lou bla. 

— « Hèla! chou di lo vielho. 
O I ke coy mal dzudzà. 

» Mo filho n'ey dzouyneto, 
N'ôurio be may trouva. 

» Oùro ke you che\ vièlho, 
You n'en trouvorày pa! » 



Mais au bout du sillon, 
Là trouvent un garçon. 

— « Mère, lui dit la fille : 
Mais lu ne l'auras pas. » 

<• Mais, répondil sa mère 
L'affaire faut juger. » 

Le juge qui la juge, 
Lui. l'a si bien jugée : 

Le garçon a la fille 
Et la mère le blé. 

— « Hélas! se dit la vieille, 
Oh ! que c'est mal jugé. 

» Ma fille elle est jeunette: 
D'autres aurait trouvés. 

» Ores que je suis vieille, 
Je n'eu trouverai pas! » 



66. — Obàl, obàl din lo revièro 

( Patois de Manaurie) 



Allegro 



<fi ^* * "^ ^Ê 



==&T: 



— 4— - 



zgd 



^ 



m 



O - bal, o - bàl din lo re - vie - ro, N'ho un tau 
Là-bas, là -bas dans la ri - vie - re, Est un si 



bel pi - ti mou - li. 
beau pe - tit mou -lin. 



Teœte patois 

E per ne fa mordzà loy molo, 
Van lougat un bouu veyletoû. 

El n'obiô de l'entellidzencho; 
Ero volén kel veyletoû! 

El ne cliobio picà loy molo : 
Couneychiô tou kel veyletoû! 

El ne chobiô to bien fa morle, 
Ke tou couriô dzol veyletoû. 



Traduction rythmique 

Et pour faire marcher les meules, 
Ont Loué bon petit valet. 

Il avait de l'intelligence, 
Et quel vaillant petit valet! 

Il savait bien piquer les meules; 
Savait tout ce petit valet! 

Il savait si bien faire moudre : 
Tout courait chez petit valet. 



L82 



KKVIJK DE FMUI.oi.oi.il. FRANÇAISE 



Tut lu\ peyjàn de lo countrado, 
L'ej malien tan kel veyletoû '. 

Tou lour frouméa, tou lour bla 
iudze, 

Ne pourtaben ol veyletoû. 

Cu cho L'ordzén, ke per chuy 
Fojiô veni kel veyletoû : mestre 

Tobe lo bouno mouliuièro 
L'eymabo tan kel veyletoû. 

I n coûki d'el obio per orne, 
N'o l'a nonà lou veyletoû. 

— « Coumo forén, dighè lo fenno, 
Chan nostre piti \ ej i ; 

» Choutàr, nechabey bri fa morle, 
Lou plondzerà lou veyletoû! 

» Ne perdrén touto loy protico : 

Pu d'ordzén chan lou veyletoû!» 

— «Te fadzey pa, mo !>ouuo fenno: 

Vay lou chercà lou veyletoû. *> 

Eloch'en vay trouva choun payre, 
Li réclama lou veyletoû. 

Chuy-j-el èrentut pie de Larmo: 
Ne purabo lou veyletoû. 

— « M'a dounà-j-un grau couki 

[d'orne : 
N'o la nonà lou veyletoû. » 

— ic E ne pure pa tan, mo iillio, 
Tournoro be lou veyletoû. » 

Choun payre chu chouy dzobal 
[mouto, 
Ne vay chercà lou veyletoû. 

— « Veyletoû, mo filho te maudo 
Ke t'entorney o choun mouli. 

» Te dounorân uu cortou d'ordi 
May lo mouduro del mouli. » 

— « You voudriôy pa-j-un cortoû 
Ni lo mouduro del mouli. [d'ordi. 



Ton- les paj sans de la c< 
I. aimaienl tant, ce petil valei '. 

Leur froment, tout leur blé 
rouge, 

Ils portaieni au petit valet. 

Qui sait l'argent que pour ses 
Faisail venir petit valet! [maîtres 

C'est pourquoi la bonne meunière 
Aimait tant ce petit valel '. 

Mais elle avait un coquin d'homme 
Qui lit partir petit valet. 

» Que ferons-nous, disaii la 
Sans l'aide du petit valet, femme 

» .Sot, tu ne sais pas faire moudre. 
Regretteras petit valet. 

i> Nous perdrons toutes nos pra- 
tiques : 
Plus d'argeui sans petit valet! » 

— « Ne te fâche point, bonne 

[femme : 
Va chercher le petil valel ' 

Elle s'en va trouver son père, 
Lui réclamer petit valet. 

Ses yeus étaient tout pleins de 
Elle pleurait petit valet, [lai nie- : 

— « Tu m'as donné grand coquin 

[d'homme : 
A fait partir peiit valet. » 

— « Eh! ne pleure pas tant, ma 
Reviendra bien petit valet.» [fille; 

Son père sur sou cheval monte, 

S'eu va chercher petit valet. 

— « Bon valet, ma fille te mande 
De revenir à sou moulin. 

» Te donuerout un carton d'orge, 
Et la mouture du moulin. » 

— « Ne voudrais pas un carton 
Ni la mouture, du moulin, d'orge. 



VIEILLES CHANSONS PATOISES DU PERÏGORD 



183 



« Eymoriôy may irento pistolo 
Ke lo môaduro del mouli. » 

— « Tedouaorân trento pistol i; 
Vay-t-én fo mordzà lou mouli. » 

Lou veyletoû nepren l'escourcho ; 
Vay fa mordzà lou bel mouli. 



« J'aimerais mieus trente pistoles 
Que la moulure du moulin. » 

— « Te donneront trente pistoles; 
Va faire marcher le moulin. » 

Le petit valet prent la course ; 
Va Eaire marcher beau mouliu. 



67. Olày dedin lo prado 

{Patois de Manaurie) 




O - lày de - dm lo pra 
Là - bas dans la piai - ri 



do. 
e, 



Au - vi cou - 
J'ou - ïs chan- 



bè - lo D/.o - ne - toùn, 
bel - le Jean - ne - ton 




5£ 






Li - dé- 



E^E^I 



K=3 

lo Dzo - ne - toùn 



bel - le Jean -ne 



ton 



do cbouy blan mou - toû. 
de ses blancs mou - tons. 



Texte patois 

You m'oproutsen d'elo, 
Coum' un ôuneste drolle, 
Porlàn de l'embrocha : 
Lo bel' o refujà. 

— « Golan, enrièr' enrièro! 
Veji veni moun payre, 
May mo mayre tobé. 
Co li fay pa plojé. » 

Troverchàn lo mouutagno, 
Bèlo toubo molimdo : 
Coy d'uno moloudio 
Ke n'en po pa gori. 



Traduction rythmique 

Me suis approché d'elle, 
Comme un garçon honnête, 
Parlant de l'embrasser, 
La belle a refusé. 

— « Galant, arrière, arrière! 
Je vois venir mon père, 
Et ma mère avec lui. 
Ça lui fait pas plaisir. » 

Traversant la montagne, 
Belle tombe malade : 
Et de ce triste mal 
Elle ne peut guérir. 



184 



REV1 E DE l'MII.OUHME FRANÇAISE 



— « Filho, prenè couratze : 
Oproucén del vilatze : 

Lo prumièro meyzoù, 
Filho, nou pôujorén . 

» Pourtà, damo l'ôutècho, 
Del vi per mo mestrecho, 
Dsoupino de vi blau : 
Mo mïo l'aymo tau ! 

» A to chontà, mo mïo, 
Eymablo eounponhïo, 
You bevi o to chontà, 
Car lou vi n'ey tan boun ! 

» Coueyzo-tè, b<T, o l'ounbro; 
Del chiel lo coloûr tonbo. 
Lo coloûr de l'estïu 
Gastoriô to bèutà. » 

— « You ne ch'ey poin tan bèlo 
Per me coueytzà o l'ounbro : 
Lo coloûr de l'eslïu 

Dp coustumo vou l'av. » 



- Fille, prenez coût 
C/.iv voici le village : 
Ki -(m- le premier toit. 
Fille, nous pauserons. 

» Portez, dame l'hôtesse, 
Du vin pour ma maîl : 
Chopine de via blanc : 
Ma mie l'aime tant! 

» A ta santé, ma mie, 
Aimable compagnie, 
Je boi- à ta santé, 
Car le vin esl si bon ! 

» Couche-toi, belle. à l'ombre: 

Du ciel la chaleur tombe, 
La cbaleur de L'été, 
Gâterait ta beauté. » 

— « Je ne suis point tant belle 
Pour me coucher a l'ombre : 
La chaleur de l'été, 
J'y suis accoutumée. » 



Version française usitée dans les Alpes françaises. 



68. — Okehttoy fehstoy de Nodàl 



(Patois de Saint-Cyprieri) 



£â 






ÏEÈEÏE 



O - ke"httoy fehs-toy de No - dàl 
Du-rant ces fê - tes de No - ël, 



:irfc± — _^ — u — fr± 




iifpl 



Cal o - dou • 
A - do - rons 



:-^ 



zfc l-U L 



m 



rà Diu cou-mo cal, Ke Diu es un boun mes-tre, moiin 
Dieu bien comme il faut: Car un aus - si bon maitre. mon 



Hi^Hi 



=fi= 



v — ; y- 

Diu! Me - ri - to bien de j'es-îre. Lo 
Dieu! Me • ri - le bien de l'ê - tre, La 



if|=^ 



gra - chio 
grâ ce 



Diu ! 
Dieu ! 



VIEILLES CHANSONS PATOISES DU PERIGORD 



185 



Texte patois 



Traduction rythmique 



— « Koy mo rojo ke ne 
Gatse de moridatse. » 

— « Eh! bien, pitioû found.'.r, 
Bay jou dir'o raoun payre. 

» She moun pèro jou vol, 
You ne shirây de mémo. 

— « Eh! bien, shiro lou Rey, 
Dounorià bohstro lilho? » 

— « Golan, n'ahs pa bolhén 
La ràubo de mo fllho! » 

— « Eh! you n'ay may bolhén 
Ke bou e bohstro fllho! » 

— « Eh! bien, pitioû foundûr, 
You ne te forây prèue. » 

— « Oh! mè, shiro lou Rey. 
Ay de ke me défendre. » 

— « Eh ! bien, pitioû foundûr, 
Cal ero doun toun pero? » 

— « Ay moun pero ke n'e 
Lou gro rey d'Angloterro. 

» E you n'ay tre botèu 
Dechû lo mer jolïo : 
N'ay un k'ehs corgàt d'or, 
L'autre de mersondijo : 

» E l'autre forô re 
Ke permenâ mo mïo. » 

— «Eh! bien, pitioû foundûr. 
You te doni mo filho. » 

— « Oh! mè, shiro lou Rey, 
Bien an bou remereïo : 
Dediu lou Peligôr 

Ni n'uo de plu jontilho : 

» E yo - i n'eu côujirây 
Un' o mo fontejïo, 
Pel lo fa permeuà 
Dechû lo mer jolïo. » 



— « C'est ma rose qui est 
Gage de mariage. » 

— « Eh! bien, petit fondeur, 
Va le dire à mon père. 

Si mon père le veut. 
Moi je serai de même. 

— « Eh! bien, sire le Roy, 
Donneriez votre fille? » 

— « Galant, n'as pas vaillant 
La robe de ma fille! » 

— « Eh! moi j'ai plus vaillant 
Que vous et votre fille! » 

— « Eh! bien, petit fondeur, 
Moi je te ferai prendre. » 

— « Oh! mais, sire le Roy, 
J'ai de quoi me défendre. » 

— « Eh! bien, petit fondeur, 
Quel était donc ton père?» 

— « J'ai mon père qui est 
Le gros roi d'Angleterre. 

» Et moi j'ai trois vaisseaus 
Dessus la mer jolie : 
J'en ai un chargé d'or, 
L'autre de marchandises : 

« Et l'autre fera rien 
Que promener ma mie. » 

— « Eh! bien, petit fondeur, 
Je te donne ma fille. » 

— « Oh! mais, sire le Roy. 
Bien je vous remercie : 
Dedans le Périgord 

En est de plus gentilles : 

» Et je m'en choisirai 
Une à ma fantaisie. 
Pour la faire voguer 
Dessus la mer jolie. » 



REVUE DE PHILOLOGIE, XIX. 



13 



186 



REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 



70 A. — Ol dzordi de moun payre 
(Patoi< de Manaurié) 



assez \ H 1, 






**- ^ 



01 ' dzor - di de moun pay - re Un brab' i - ran-dziê 
Au jar - din de mon pè - re Bel o - ran-ger y 

co - pe - là d'i - randze, (irait ]><>u ke 



I 






" 



E\ 



a : Est i.oui couvert d'o - ranges, 



(.rand peur qu'il 



Refraii 



-z^=R= . zr^: izh— - ---- ^ -^_ ^ _ -j^ 



:zzz=*=z=fcz:*-fc_ 



pe - to - rô, 
en rompra, 



<> - fa ja - de - ji - rfe - jon ja - de - ji - de- 



m- 



— s-rzzbz C5Z.J5 s N I 






j'etfte ja-de - ji-de- jette et de jonjon-jon, ira ta ra la 



zzM & 



y izzzz ^z.^z.^~^:i—zzzz qzp^=zRzzs=z==i:==i=i:i 
A ' ^zzMiz:i"it-?z:}rzzzf=:Éz{z?.-=Éz=* = =*=z 

^2__zj.tzzz=zz_»__ — 1-U-Ç T— =b— U— #=£1 

ia, ./"ai c/« rtvf e< rf« oe/'ï s'aime, J'ai de la rosette et du 

cofo/» ûert et du oert jo - U: Glo-ri - a Fa -tri. 

On reprent les deus derniers ver>, comme ci-dessous, et ainsi de 
suite. 



Texte patois 

Ey copelà d'irandze, 
Gran pou ke petoro. 
M'en vou dir' o moun pa> i e 
Kouro luy culirô. 

Mè me digne : « Mo tillio, 
Can touu omàu veudro. » 

Modiîr venghè l'irandze, 
Me moun omàn ve pa, 



Traduction rythmique 

Est tout couvert d'oranges, 
tlrand peur qu'il en rompra, 
.le vais dire à mon père 
Quand il les cueillera. 

Mais il me dit : « Ma fille, 
Quand ton amant viendra. » 

L'orange devint mûre : 
Mon amant ne vient pas. 



VIEILLES CHANSONS PATOISES DU PERIGORD 



18: 



Teœte patois 

Filhoy ke mountoré-j-ol chel, 
N'ôubirè kicôn de ton bel! 
D'nubi conta lu-j-antze, 

Moun Diu! 
Contouu milo louantze. 

Lo grachio Diu 

Loy bagho d'or e lu diamàn 
Ke y'on dounà tu chu golàn, 
Elo lu bol pu bere, 

Moun Diu ! 
Lu brejo coumo bere 

Lo grachio Diu ! 



Traduction rythmique 

Filles qui monterez au ciel 
Nous ouïrez tant beau concert! 
Ouïr chanter les anges. 

Mon Dieu ! 
Chantent mille louanges, 

Lu '/race Dieu ! 

Les bagues d'or et les diamants 
Que lui donnèrent ses amants, 
Elle ne peut les voire, 

Mo n Dieu! 
Les brise comme verre, 

La grâce Dieu ! 



Vite 



69. — Okôy luhs tre foundûr 

[Patois de Beloès) 

EE EIE ^ESEsErEE^EÎE È 1 

-* === 3 Z= F4-* . é é é-\ 

O - kôy luhs tre foun - dur ke der-moun 
Ce sont les trois fon ■ deurs qui dor- nient 




ggia i 



a — 



iî 



foun 
fon 



do : 
te : 



Lou 


pu 


pe 


- ti 


deh 


Le 


plus 


pe 


lit 


des 



Tjt 



mÊîtL 



SEE SE BASEES 



Refrain 



tre She n'o- biot 


u 


no 


ro 


trois, Il a - vait 


u 


- ne 


ro 



- jo.— Foundur, dur-mè- 
se.— Fondeur, dormez- 



bou ? Bra-be foun-dur, e - bel - ha - bon! 
vous Jo - li fon-deur, é - veil- lez • vous 



/' / te patois 

E lo filho del Rey 

Ehstàn o lo croijèyo : 

— « Eh! bien, pitioù foundur, 

Dounorià bohstro rojo"? » 



Traduction ryt/t inique 

Et la fille du Roy 

Étant à la croisée : 

— « Eh! bien, petit fondeur. 

Donneriez votre rose' 1 » 



188 



KEVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 



Preui mouu esroleto, 
Pitï poiihè ol bra : 

Omachi luy pu tendre, 
Leyclii luy ke ehoun ver. 

E vou luy pourtà vendre 
la fiero dèu Rey. 

Okèl lec luy mcrl/.ando 
Coy un fil d'ovoucà : 

M'en prenghé douoy doud/.eno, 
Mè me loy pogbé pa. 

El me dighé : « Mo filho, 
You vou couneychi pa. » 



Je prens mon échelette, 
Petit panier au bras : 

Je cueille les plus mure-, 
Les vertes je laissai. 

Et vais les porter vendre 
A la foire des Rois. 

Celui qui les marchande 
Est un fils d'avocat. 

Il m'en prit deus douzaines, 
Mais me les paya pas. 

Et lui me dit : « Ma fille, 
Je ne vous connais pas. » 



71 B. — Version française de St-Aubin-de Lanquais 
Même thème 



M: 
ïzzA. 



::=:iz^zz^: 



:=&"- 



i 



:=&: 



: N 



p$=£==z$ 



"#- — 

Au jardin de mon pè-re, Lu o - ranger il 



§ 




va : 11 est couvert d'oran - ges, Je crois qu'il en rom- 
Refrain 



3éz3z>— r ± b — - — *z= *^ yE V. ' . 



11 



je dé - gi-dé -jet - te, je dé - gi - dé - jou, je - dé - 



zrczzz: 



Zt— =È=ïz±=£&=Ç 



jou. Tra la va la la la, J'ai du cert, j'ai du 



VIEILLES CHANSONS PATOISES DU PERIGORD 189 

-*- i * - — g — y— m— j*4-fr- t<-* * *' 

oert de pris, J'ai du r.o-ton cert et du vert jo-li : Glori- 




Pour les autres paroles, suivez la traduction rythmique qui pré- 
cède. — Chaut populaire : Normandie, Lot, Poitou, pays Messin, 



72. — Omoûn en nàuto pléno 

(Patois de Belleselce) 



Omoun en nàu-to 

Là-haut en haute 



plèno, 
plaine, 



Pi- ro - lin 
Pi-ro - lin 



^-N— 



^^ gggj^ ggi^^i 



-cr — / — p — v — / — p- 

pin, pi - ro - li - ro - li - ro, O-moun en nàu - to 

pin, pi - ro - li - ro - li - ro, Là-haut en haute 

\. ral1 - V 

W* é i * U i\ * • ^ m ^ 

làuvo yo choun niu, Lo làu-vo yo choun niu. 

louette a son nid, L'alouette a son nid. 



plè-no, Lo 
plaine. L'a- 



Texte patois 

Lou golàn de lo bèlo 
O troubàt okéf niu. 

— « Can dounorià, lo bèlo, 
De li veyre dedin ? » 

— « Ne dounoriôy Touloujo 
Touloujo, may Pori. » 

— « Touloujo n'ey pa vostre, 
Touloujo ni Pori. » 

— « Ne dounoriôy fouutèno 
K'orrojo moun dzordi. » 



Traduction rythmique 

Le galant de la belle 
A découvert ce nid. 

— « Que donneriez-vous, belle, 
De regarder dedans » 

' — Je donnerais Toulouse 
Et Toulouse et Paris. » 

— « Toulouse n'est pas vôtre, 
Toulouse ni Paris. » 

— « Je donnerais fontaine 
Qui baigne mon jardin. » 



1!)0 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

— « Venè, venè, la bèlo, — « Venez, venez, la belle, 

You vou ye menorày. » Je vou< y mènerai. » 

Can.t eu dou ye fughèren, Quand ils y arrivèrent, 

Ch'oproudzèroun del niu. S'approchèrent du nid. 

Lou niu «io per tcrro, Le nid était par terre. 

Pel l'erbo bien codzà Dans l'herbe bien caché. 

Lou golàn ye faj veyre Le galant lui fait voire 

Coumo n'èro bien fa. Comme il était bien lait. 

Caire piti i han plumo Quatre petits sans plumes 

Dedin n'èroun couydzà. Dedans étaient couchés. 

Orrivè lo lôuveto : Arriva l'alouette : 

Vol défendre soun niu ! Veut défendre son nid ! 

Bèlo fughé dzormado. Belle fut enchantée 

De y' obe vi dedin. D'avoir vu dans ce nid. 

Che d'entournè dza-j-elo Elle revint chez elle 

Lou cur de dzoyo pie. Le cœur de joie rempli. 

P. ne donne fountèno, Elle donna fontaine 

K'orrojo choun dzordi. Qui baigne son jardin. 



MELANGES 



L'Usage orthographique ai- XVIII e siècle 

11 est évident, qu'il n'y a plus d'usage pour l'orthographe 
depuis que les graphies académiques sont enseignées obli- 
gatoirement dans toutes les écoles. Il n'y a pas usage quand 
il y a loi . 

Mais la loi orthographique du XIX e et du XX e siècle a 
succédé à l'usage du XVIII e . Or il suffit de parcourir les 
ouvrages des grammairiens et lexicographes de cette époque 
pour se rendre compte de la fragilité des raisons d'après 
lesquelles ils se décidaient. Et c'est sur des raisons semblables 
que repose tout l'édifice de l'orthographe actuelle. 

Prenez le Traité de V orthographe française de Le Roy, 
édition de 1770, revue par le grammairien Restant, ou le Traité 
d'orthographe francoise de l'abbé Couruault (1778 ' , vous 
les verrez à chaque instant affirmer sans aucune preuve que 
telle graphie est mauvaise, ou déclarer que telle autre est 
contraire à l'usage qu'ils ont cru constater et dont ils ne peu- 
vent rendre aucun compte. 

A propos iïalégresse : « Quelques-uns écrivent ce mot, 
avec deux // , mais ils font mal. » (A). A propos d'asy/e : 
« Il y en a beaucoup qui écrivent asile, cela ne vaut rien. )> 
(A) . — « Fidèle est le substantif masculin les fidèles défunts) . 
Fidelle est l'adjectif (un ami fidellei et le substantif féminin.» 
( B). — a Vuide. On ne prononce pas Vu, et quelques-uns ne 
l'écrivent plus, ce que je n'approuve point. » (A). — « Les 
noms terminés en eu prennent ordinairement un x au plu- 
riel. De cette règle on ne doit excepter que hleu, qui fait 6/eït* 
au pluriel. On trouve aveus dans la plupart des livres, mais 

\. Nous désignerons le premier par A, le second par B. 



192 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

aveux me paraît plus régulier avec un x. » (A, Pré/. 
p. xlviii). — « Pour les finales en t, les adverbes en ment se 
forment sur le masculin hardiment, poliment, vraiment). 
Les adverbes dérivés des adjectifs en u sont ceux qui méri- 
tent le plus d'attention. Les uns veulent qu'ils suivent le 
masculin ; d'autres le féminin : ainsi on trouve suivant 
le goût de chaque Auteur, dûment, ingénument, assidû- 
ment, etc., ou duement, ingénuement, assiduement. Il est 
plus sûr de suivre à cet égard l'orthographe de l'Académie 
qui écrit quelques-uns de ces adverbes avec un e, et les 
autres sans e, et sans accent circonilexej) A, ibid. p. lvii.) 
Et nous en sommes encore là ! 

(( Il est plus régulier de conserver que de supprimer le d 
dan s les première et seconde personnes du présent de l'indi- 
catif des verbes dont l'infinitif est terminé en dre. Il faut 
excepter de cette règle les verbes dont l'infinitif est terminé 
en indre et les verbes absoudre, dissoudre et résoudre. » Et 
le motif allégué pour cette exception est vraiment plaisant; 
on constate, sans en donner, — et pour cause, — la moindre 
raison, qu'on écrit il coud, mais il peint, il absout, il dissout, 
il résout, et on ajoute : « Ainsi, ce n'est pas le d qui est la 
lettre caractéristique de ces verbes, et c'est là la véritable 
raison qui l'a fait supprimer. » (A, ibid. p. lx.) Et, à propos 
de conclure: u II y en a qui écrivent il conclud avec un d, ce 
qui est plus naturel; mais l'usage veut un t. » 

Les raisons étymologiques n'ont pas moins de saveur : 

Arcenal ou arsenal (A) : « Ceux qui écrivent arcenal déri- 
vent ce mot de l'ablatif arce ; ceux qui écrivent arsenal le 
dérivent du mot italien arsenale. » 

Bourreau (A) : « L'usage et la raison veulent absolument 
deux rr en ce mot, parce qu'il vient de burrus, qui signifie 
roux ; et qu'en certains Pays les Bourreaux sont obligés de 
s'habiller en rouge ou jaune. » 

Nœud (A) : « On trouve neud sans o dans les Anciens. 
Richelet et Joubert semblent aussi préférer neud à nœud. 
Danet donne le choix des deux. Pour moi, je ne suis point 



MÉLANGES 193 

si complaisant, et je pense avec l'Académie qu'on doit écrire 
nœud, parce qu'il vient du latin nodus : ainsi qu'on écrit 
chœur, qui vient de chorus : cœur de cor, cordis ; sœur de 
soror ; et mœurs de mores. » L'auteur ne se doute pas que 
cheur et ceur n'auraient pas représenté la prononciation de 
ces deus mots, et qu'en écrivant sœur et mœurs, à l'époque 
où les deus adjectifs sûr et mûr s'écrivaient seur et meur, on 
a voulu éviter l'équivoque entre les substantifs provenant de 
soror et mores, et les adjectifs provenant de securum et de 
matwos. Il aurait pu du moins remarquer que la règle 
générale, pour les mots qui ont le son eu, c'est de les écrire 
par eu sans o, bien que ce son corresponde à un o latin : 
neveu, feu, douleur, etc., etc. L'o de nodus n'est donc pas 
un argument. 

Omelette (B, p. 38) : « Doit-on écrire Amelette, Aumelette 
ou Omelette? — Réponse: Quelle origine donnez-vous à ce 
mot? Si vous le tirez du latin almuleta, vous devez écrire 
aumelette. Si vous lui donnez une origine toute française, et 
que vous en fassiez un mot composé d'œufs et de mêler, vous 
devez écrire omelette. » 

Verd (A : « Au masculin presque tous les savants écrivent 
indifféremment verd et vert. Cependant il me semble qu'on 
ne doit écrire verd avec un d, que lorsque ce mot désigne de 
la verdeur ou de la verdure ; et vert avec un t lorsqu'il tire 
son étymologie et sa signification du latin virtus, qui signifie 
de la vigueur. Ainsi il vaut mieux écrire : ce vieillard est 
encore vert, que verd par un d. » 

Toutefois, la lettre X, dans A, se termine par cette remar- 
que fort raisonnable, à propos de la substitution de Saintes à 
Xaintes : « Je ne puis m'empêcher de faire là-dessus cette 
réflexion, qu'il est toujours louable en fait d'Orthographe, de 
quitter une mauvaise habitude pour en contracter une meil- 
leure. » C'est tout à fait notre avis. 

L. C. 



194 REVUE 0K PHILOLOGIE FRANÇAISE 

MALGOIRÈS 

(NE ÉTYMOLOGIE TOPONYMIQUE 

Le Malgoirès était un pays de la Gardonnenque, borné, 
sëmble-t-il, au Nord et à l'Est par le Gardon, à l'Ouest par 
les collines qui séparent le bassin de cette rivière et celui du 
Vidourle, au Sud par les Garrigues de Nimes'. 

Le plus ancien écrit où apparaisse le mot Malgoirès est, à 
nia connaissance, une pièce de 1547'-. Il sert encore aujour- 
d'hui pour distinguer de ses nombreux homonymes un 
village de Saint-Geniès. C'est un adjectif dérivé du sub- 

1. « Le Malgoirès » dit Germer-Durand dans son Dictionnaire typo- 
graphique iin département du Gard, Paris, 1868, « était un pays du 
diocèse d'I'zés, borné au N. et à l'O. par le Gardon, au S. par la 
partie du territoire de Nimes connue sous le nom de Garrigues, et à 
Ï'E. par les collines qui séparent le bassin de la Gourme de celui de 
la Braiïne. rivière qui avec ses affluents arrose le Malgoirès. Ce pagus 
forinaitau X e siècle une viguerie qui comprenait les villages suivants : 
Boucoiran, la Calmette, Dions, Domessargues, Fons-outre-Gardon, 
(iajan, Montignargues, N'oziéres. Parignargues, Roubiac, LaRouvière, 
Saint- Bauzély, Saint-Geniès, Saint-Mamet et Sauzet ». Outre qu'il 
faut lire Robiac et Saint - Mamert, il y a dans les termes de celle 
délimitation un lapsus manifeste : le Gardon se trouve à l'E. et les 
collines sont à l'O. de la contrée en question. Enfin Germer-Durand 
— et ce reproche lui a été fait par M. A. Molinier dans son étude sur 
la géographie de la province de Languedoc au moyen âge (Hist. de 
Languedoc, nouv. éd., vol. XII, p. 214) — ne cite pas ses sources. 
Des quinze villages qu'il incorpore au pays de Malgoirès, cinq seu- 
lement, si l'on s'en tient aux témoignages produits par lui-même, ont été 
dits appartenir à ce pays: Montignargues (1463), la Rouvière (1547), 
Saint-Bauzély (1384 et 1463), Saint-Mamert (1204), Saint-Geniès ^pour 
la première fois en 1119) . Et leur position n'est pas telle que les témoi- 
gnages qui les concernent justifient à eus seuls dans son ensemble 
la définition de Germer-Durand. Ils forment un groupe en dehors du- 
quel restent au N. Boucoiran, Nozières et Domessargues, à l'E. et au 
S. Dions, la Calmette et Gajan. Je ne fais, d'ailleurs, ces réserves 
qu'en passant, puisque mon objet serait, non de fixer les limites 
géographiques du Malgoirès, mais de trouver l'étymologie du mot 
Malgoirès. M. Molinier propose une autre délimitation qui pèche 
par une erreur fondamentale dont sera frappé quiconque jettera les 
yeux sur une carte du Gard: « La viguerie de Malgoirès devait com- 
prendre toute la partie du diocèse située d'Uzès au sud du Gardon, 
moins peut-être les environs de Remoulins. » Aucun des villages dé- 
nommés de Malgoirès n'occupe cette position géographique. 

2. Voy. Germer-Durand, art. La Rouciére en Malgoirès et Saint- 
Geniès de Malgoirès, 



MÉLANGES 195 

stantif Malgoire, qui a persisté dans la tradition orale : j'ai 
bien des fois entendu les gens du pays dire en français Saint- 
Geniès de Malgoire, en languedocien, de Malgouèro, et 
Mistral 1 enregistre les formes Malgouiro et Malgouire.s. 
Dans la tradition écrite, Malgoire se rencontre aussi, mais, 
nous le verrons tout à l'heure, pour désigner un autre lieu. A 
côté de la forme Malgoirès il y eut jadis une forme Melgoi- 
rez : Ménard-, l'historien de Ximes, l'atteste au XVIII e siècle, 
non sans doute qu'elle fût alors en usage, mais pour 
l'avoir trouvée dans ses documents. Les chartes du moyen 
âge donnent plusieurs traductions latines du substantif et de 
l'adjectif; en voici la liste' : Medio-Gontensis (943, 1016); 
de Mediogozes (1119, 1204) ; de Medio-Goto, Médium- 
Gotum, de Medio-Guoto (1381, 1384. 1463) ; de Mandegoto 
(1461) ; de Malgorio (1461). Il ressort de cette énumération 
et que les rédacteurs de nos chartes furent très embarrassés 
pour traduire Ma Igoive, Malgoirès, ou Melgoire, Melgoirès, 
et qu'aucun d'eux n'a, je ne dis point soupçonné la bonne 
étymologie, mais imaginé une étymologie quelconque, au 
moins pour la seconde partie du mot 4 : leurs traductions, 
sauf celle qui se borne à latiniser la désinence, ne sont pas 
des contre-sens, elles sont des non-sens. Eclairé par un rap- 
prochement qui n'est pas venu à leur pensée, je crois avoir 
découvert la solution qui leur échappa. 

Mauguio est une localité des environs de Montpellier, dont 
le nom revient fréquemment dans l'histoire du Languedoc 
au moyen âge et au XVI e siècle', non sous cette forme dia- 

1. Dans son Trésor clou Felibrige, sans références. 

2. HLst. de Nimes, VII, 653 (énumération des localités de la séné- 
chaussée de Nimes). 

3. Voy. Germer-Durand, art. Esquiellc, le Four à chaux, b- Girbat. 
Malgoirès, Montignargues, la Rowayrolle, Saint-Bauzély, Saint- 
Geniès de Malgoirès, Saint-Mamet, la Terrasse. Je n'ai trouvé 
nulle part la traduction de Mediogongo mentionnée sans références 
par A. Molinier. Ce n'est sans doute qu'un lapsus. 

4. Sur la signification de médium voy. l'alinéa final. 

5. Voy. Hist. de Lang,, nouv. éd., tables des vol. V, VIII, XII, 
XIV ; Eug. Thomas, Dict. topog. du dêp. de l'Hérault, Paris, 1865, 
art. Mauguio. 



196 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

lectale qui a prévalu dans les temps modernes 1 , mais sous 
les formes françaises Melguel, Melgueil, Malguel, Mauguel, 
Maugueil*, ou bien sous les formes latines Melgorium, 
Melgurium, Mergorium, Mergurium, auxquelles corres- 
pondent les adjectifs Melgorien.sis, Melguriensis, Mergo- 
7'iensis, Merguriemis'. Les formes latines prédominantes 
sont, pour le substantif, Melgorium, et pour l'adjectif Melgo- 
7'iensis ; en outre Melgorium est la forme la plus ancienne- 
ment attestée (996 . Mais vers 1060 apparaît Melgurium, en 
1140, Mergurium et Merguriensis. De Mergurium à Mercu- 
rium le pas est facile. Mauguio s'est appelé à l'origine 
Mercurium. Cette étymologie ne semble pas douteuse, et 
Giry la donne sans hésiter'', tandis que Quicherat, on ne sait 
pourquoi, ne remonte pas au-delà de Mercorium . 

Ce qui n'est pas moins évident, c'est la parenté des mots 
Melgorium, Melgorietisis, avec Melgoirez, Malgoire, Mal- 
goirès. Et nous avons, en fait, le moyen de constater que 
Mauguio, outre les nombreuses variantes de son nom, énu- 
mérées plus haut, s'est appelé aussi de très bonne heure 
Malgoire ; cette forme française, avec la graphie Malguoires, 
se trouve dans un document de 1200 G . Elle est certainement 
plus ancienne, puisque dès 1170 7 on rencontre la forme 
latine Malgouerium qui n'en est que la transcription, ou 
plutôt que la transcription de la forme languedocienne corres 

1. Mauguyol, 157xi [Hist. île Long., XII, col. 957); Mauguiot, 1622 
(ibid., col. 1713); Mauguio, 1685 (ibid., XIV, col. 1318) ; même graphie, 
1625 (Thomas). Mauguio, qui se prononce en deus syllabes, est pour 
Mauguiol; cf. en français orgueil et dans le même dialecte langue- 
docien ourguiol. 

2. Melgor (1103, 1130, 1208; cf. Milgor, 1118) ne serait, d'après 
Thomas, qu'une abrévation de Melgorium (Milgorium). Du moins 
le contexte est latin. 

3. Astruc (cité par Thomas) donne aussi Men-orium et Mercurium, 
mais sans références. Je néglige de nombreuses variantes qui n'ont 
ici aucun intérêt: Maglie7isis, Mergoliensis, Mulgariensis, etc. 

4. Manuel de Diplomatique, Paris, 1894, p. 388. 

5. De la formation française des anciens noms de lieu. Paris, 
1867, p. 31. 

6. Cité par Thomas. 

7. Ibid. 



MÉLANGES 197 

pondante Malgouèro\ Et Mauguio a dû s'appeler aussi, 
plus anciennement encore, Melgoire, comme le Malgoirès 
s'est appelé Melgoirez ; Mergoire, intermédiaire logique, 
dont il ne reste d'ailleurs, que je sache, aucun vestige dans 
notre toponymie ; Mercoire, forme qui subsiste aujourd'hui 
dans plusieurs noms de lieu appartenant à la même racine' 2 . 
Ceux-ci s arrêtèrent et se fixèrent à la première phase de 
l'évolution par laquelle de latins ils étaient devenus français. 
Celui du pagus de la Gardonnenque a fait deus ou trois pas 
de plus : il s'est éloigné de l'origine assez pour que l'esprit 
des clercs du moyen âge n'ait pas su retrouver la piste. Mais 
des innombrables noms de lieu que nous a fournis Mercu- 
rius 3 , aucun, à coup sûr, ne s'est plus entièrement métamor- 
phosé que Mauguio. Dans ce vocable languedocien, si les 
documents ne nous permettaient de suivre la dégradation 
étape par étape, qui songerait maintenant à reconnaître le 
descendant de Mercurius et le collatéral de Malgoirès ? 

Que la postérité du latin Mercurius ait pullulé dans la 
toponymie française, cela se conçoit aisément. « Mercure, dit 
César *, est le dieu que les Gaulois honorent le plus. » 
L'assimilation que le conquérant fait en son langage du 
Teutatès celtique avec le Mercure romain passa dans la pra- 
tique après la conquête et la romanisation du pays. A l'en- 
droit où s'élève aujourd'hui Mauguio il y avait jadis un sanc- 



1. Une charte de YHist. de Lang. donne aussi Malgouerlum et en 
outre Malgoucerium (1212). Voy. vol. VIII, col. 207, 208. 

2. Dans le Gard, par exemple., il y a deux Mercoire, un Mercoi- 
ret, un Mercoirol; voy. Germer-Durand. 

3. La liste complète de ces noms, qui serait très curieuse par sa va- 
riété, est encore à dresser. Voir des listes partielles ou, pour mieus 
dire, quelques échantillons pris parmi les dérivés les plus manifestes, 
dans D'Arbois de Jubainville, Recherches sur l'origine de la 
propriété foncière et des noms de lieux habités en France, Paris, 
1890. p. 446 et suiv., Mowat, Reçue archéologique, XXIX (1875), 
p. 34. 

4. De hello Gallico, VI, 17. Quelques-uns de ces noms propres 
viennent peut-être de ce qu'il y eut jadis aus lieus ainsi nommés un 
domaine appartenant à une personne dont Mercurius était le co- 
gnomen. Mais il parait difficile d'accorder à cette source l'importance 
que lui attribue D'Arbois de Jubainville, pass. cité. 



108 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

tuaire de cette divinité ; il y en avait un autre quelque part 
dans la région du Malgoirès. 

J'ai cru un instant avoir découvert l'emplacement de eè 
dernier temple éponyme, autant que de telles découvertes peu- 
vent être faites par la philologie réduite à ses seuls moyens; 
or je ne sache pas que les archéologues aient signalé jus- 
qu'ici dans la région aucune trace, inscription ou ruine, d'un 
culte de Mercure. Ayant lu dans Germer-Durand que le 
Montagnon, une hauteur située entre les communes de Pari- 
gnargues et de Montpezat, c'est-à-dire aus confins du Mal- 
goirès, s'était autrefois appelée en latin Médium- Gotum, j'en 
inférais qu'elle avait dû elle aussi s'appeler en français \fal- 
goire, Melgoire, Mercoire, et qu'elle avait dû primitivement 
s'appeler en latin Mercurius (nions), la montagne de Mer- 
cure, la montagne du temple de Mercure'. Malheureu- 
sement il n'est pas certain, vérification faite, que le Monta- 
gnon se soit appelé Médium- Gotam. J'ai dépouillé le docu- 
ment cité par Germer-Durand, le dénombrement de la séné- 
chaussée de Nimes en 1384-, et dans cette longue liste de noms 
latins je n'ai pas trouvé de Medium-Gotum qui désignât 
manifestement le Montagnon, j'y ai trouvé seulement Sanc- 
tus Baudilius de Medio-Goto et Sanctus Genesius de Medio- 
Goto. Si Germer-Durand a dit ailleurs explicitement pour- 
quoi il avait reconnu là une désignation du Montagnon et 
que, pour lui, Medium-Gotum avait signifié une hauteur 
avant de signifier une région, la hauteur ayant donné ensuite 
son nom à la région, je l'ignore. Mais, à coup sûr, telle était 
bien son opinion, et on en devine assez facilement les motifs. 
Le Montagnon est appelé Mons Goticus dans deux chartes 
1876 et 893). Germer-Durand identifiait ce Mons Goticus 
avec le Medium-Gotum de 1384 à cause de la parenté évi- 



1. lue charte de 975 mentionne un mons Mercurius dans le pagus 
Luedunensis (Bernard et Bruel, Recueil des chartes rfr l'abbaye de 
Cht.ni/, II, p. 469; exemple déjà cité par D'Arbois de Jubaiu ville, 
p. 148). 

2. Dans Ménard, III, Prcuccs, p. 82. 



MÉLANGES 199 

dente de Goticus avec Gotum,et sans doute aussi parce qu'il 
avait aperçu la parenté plus obscure de mons avec médium. 
C'est, du moins, un article de son dictionnaire qui me l'a 
révélée. Un endroit des environs de Nimes, qui s'appèle 
aujourd'hui Puech-Mezel {Podium- Misellum), s'est appelé 
autrefois Médium- Leprosum (1144), Médium- Mezel (1185 
et 1195), Miech- Mezel (1380) '. N'est-ce pas à dire que 
médium était employé parfois au moyen âge comme syno- 
nyme de podium=mons S Cette synonymie n'est indiquée ni 
par Ducange ni par aucun autre, à ma connaissance. Mais 
la sémantique ne la réprouve nullement : une montagne est 
la séparation naturelle de deus vallées, de deus plaines ; 
dans la pratique, les montagnes ont très souvent servi de 
limites à deus territoires, à deus domaines. Certaines por- 
tent encore les noms caractéristiques de Puy-Mège (= Po- 
dium-Médium), Puec/t- Méjan (= Podium-Medianum) -. 
Ce serait justement l'extrême fréquence de ces cas qui aurait 
amené médium à signifier parfois podium ou mons '. 

Philippe Fabia. 



Le Verbe « Falloir-Faillir » 

M. Emile Faguet dans la Rente latine et dans le feuilleton 
des Débats, et M. André Beaunier dans le Figaro, m'ont 
reproché d'avoir écrit : « ils n'y failliront pas». Littré con- 
sidérait comme une méprise de Cousin la forme défaillerait 
(au lieu de défaudrait), employée par lui dans les Fragments 
philosophiques ■ «Où manquerait l'action intérieure, défail- 

1. Puech-Mazel (1596), Puech-Mezel (1671). 

2. Voy., par exemple, les Dictionnaires topographlqùes de la 
Dordogne, du Cantal, du Gard, de l'Hérault. 

3. Ou tout au moins à devenir, dans un nom composé, le substitut 
de podium. De même dirisum, dtoi'sa, dioisia, deoesca (devès, de- 
vois, devèze), formes diverses du mot usuel pour signifier limite en 
latin du moyen âge : comp. Puec/i - Beau \Puech-Vau) = Dici*i<t 
Vitulorum (exemple emprunté à Germer-Durand). A Puy-Mège^ 
Puec.h-Méjan> comp. Puech-Deoès [ibid.\. 



200 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

lerait la perception 1 . » Mais M. Faguet a trouvé faillira sous 

la plume de Renan : «... L'humanité tirera de son sein tout 
ce qui est nécessaire en fait d'illusions pour qu'elle remplisse 
ses devoirs et accomplisse sa destinée. Elle n'y a pas failli 
jusqu'ici ; elle n'y faillira pas dans l'avenir. » On reproche 
d'autre part à M. Catulle Mendès d'avoir, dans Scarron, 
employé il défaille au lieu de «il défaut ». 

Il est incontestable cependant que les formes ils faudront^ 
il défaut sont complètement tombées en désuétude et par 
conséquent sont aujourd'hui incorrectes au même titre que 
il assaut, ils tressaudront. « Il défaille » et « ils n'y failliront 
pas » sont justifiés par l'analogie, et si le premier semble 
relativement récent, le second remonte haut, comme nous le 
verrons. 

On trouvera l'histoire détaillée des formes de falloir et 
faillir dans le Précis de phonétique de notre collaborateur 
J. Bastin (Paris, Bouillon, 1905, pp. 142-145)- Nous la 
résumerons ici, en utilisant de nouveaus exemples que nous 
fournit M. Bastin. 

Le verbe latin, fallere est représenté en français par deus 
formes d'infinitif, faillir et falloir, de même que currere 
éiait représenté par courre et courir, recipere par reçoivre 
et recevoir. Mais tandis que courre et reçoivre sont tombés 
en désuétude, les deus formes correspondant h fallere se sont 
maintenues l'une et l'autre en prenant des acceptions diffé- 
rentes. 

Faillir et falloir ont été d'abord deus formes différentes de 
l'infinitif d'un seul et même verbe, qui faisait à l'indicatif 
présent il faut, au futur il faudra, au subjonctif qu'il faille. 
Mais plusieurs temps de ce verbe avaient, comme l'infinitif, 
des formes diverses. On disait à l'imparfait il fallait ou il fail- 
lit it , au prétérit il faillit, il failli, il fallut ou ilfaust, au 
participe passé failli, fallu ou même faillu. En outre, au 

1. Le Traité d'orthographe de Le Roy (édition de Poitiers, 1770) 
indique Jaillirai comme futur de faillir et défaillerai comme futur 
de défaillir. 



MÉLANGES 201 

futur, on trouve dès le XII* siècle, à côté de il faudra, la 
forme refaite : il /aillera ou il faillira, semblable à il 
cueillera (jadis cœudra) , 77 bouillira (jadis boudra), etc. 

Et chacune de ces formes s'employait dans tous les sens 
actuels de faillir et de falloir. Au XVII e siècle, les Nor- 
mands disaient encore « il faillira prendre garde » au sens de 
'(il faudra prendre garde». M. .1. Bastin me signale les 
exemples suivants défaillit, f ailla il au sens actuel de «fallut, 
fallait » : 

«Il leur failloit aller aux nopces. » [Jehan de Paris.} — 
Il failloit bien souvent qu'ils revinssent à nostre charroy.» 
(Commynes,qui s'exprime constamment de même.) — « Il fail- 
lit incontinent qu'il habandonnast le dict païs.» (Le Maire de 
Belges.) — «Deust ton heur et repos prendre fin , j aillait -il que 
ce fust en incommodant à mon Roy.» (Rabelais, Gargantua, 
I, 31.) — Aussi me failloit aller moy mesme quérir la brique 
sur mon dos... Il fallait que je maçonnasse.)) (Bernard 
Palissy.) 

On trouve à Fin verse fallu, fallait, au sens de « manqué, 
manquait ». Voici encore des exemples de M. Bastin : 

« Sans avoir besoin de pecune, Vous a-t-il fallu chose 
aucune. » (Mistëre d'A. Greban, v. 18512-13.) — «Orestoie 
je trop a eise Qu'il ne me faloit irnle chose. » [Erec et Enide, 
v. 2590-91.) 

Il est arrivé ensuite que l'infinitif falloir et les formes 
avec l non mouillée fallait, fallut, fallu ont été atuibuées au 
sens de l'impersonnel latin « oportere », tandis que faillir, 
faillaiV, faillit, failli ont pris les acceptions dans lesquelles 
le verbe était synonyme de « manquer ». La répartition des 
sens aurait pu être inverse. Elle a été probablement déter- 
minée par l'analogie de l'impersonnel il chaut, qui faisait 
chaloir à l'infinitif. 

1. Faillir a une tendance à devenir inchoatif à l'imparfait et aussi 
au présent : « Si son courage J'ai Hissait. » (A Dumas, CJiarles Vif 
ches ses grands cassauœ,Y, 2, cité par M. Bastin.) «11 n'est aigle qui 
ne faillisse. «(Francisque Michel.) Littrô constate la conjugaison incho- 
ative le tout le verbe faillir au sens « faire faillite. » 

REVUE DE PHILOLOGIE, XIX. 14 



202 REVUE l>K PHILOLOGIE FRANÇAI! I 

Il faut et il faudra sonl restés pendant quelque temps 
encore d>'> formes communes aus deus -rus. Comme on avait 
peu souvent l'occasion d'employer faillir au présent, le 
formes je faus, tu fans etc. sont complètement tombé* 
désuétude, et elles n'ont pas été remplacées 1 . C'est, seulemenl 
dans le composé défaillir qu'on a refait un présent « je dé- 
faille, tu défailles, etc. » semblable à il tressaille au lieu de 
l'ancien « il tressaut », il cueille au lieu de l'ancien il cœut. 
Quant au futur je faudrai, il était déjà archaïque au XVI e 
siècle. Vaugelas et Thomas ( 'orneille condamnaient l'emploi 
de il faillira comme futur de falloir, d'où il résulte qu'ils 
l'admettaient comme futur de faillir. Thomas Corneille cite 
la phrase» les forces lui failliront tout à coup », et s'il la 
considère comme seulement tolérable, ce n'est pas à cause de 
la forme du futur, mais parce qu'il hésitait à admettre 
Teniploi du verbe faillir pour manquer» qu'une chose qu'on 
avait commence à se perdre ou à finir. » Il préfère manquer 
dans ce sens. 

Les Eormes faillir, f aillait, faillit ,failli<iya.nt été attribuées 
aus acceptions où le verbe était synonyme de « manquer, » 
l'impersonnel il s'en faut ( il s'en manque) aurait dû se con- 
juguer: il s'enfaillait, il s'en faillit, il s'en eut failli, il doit 
s'en faillir. C'était l'avis de Vaugelas, qui considère « peu 
s'en est fallu », au lieu de « peu s'en est failli », comme 
une « faute » de l'usage. L'assimilation avec falloir s'explique 
par ce fait que la troisième personne il s'en faut, étant très 
usitée, s'est maintenue intacte ; dès lors l'impersonnel il s'en 
faut a subi l'analogie de l'impersonnel il faut, malgré la 
différence de sens. 

Notons enfin que, parmi les acceptions de manquer que 
possédait aussi le verbe faillir-failloir, ce verbe a perdu 
celle de « faire défaut ». On ne dit plus : nulle chose ne me 
fallait, ni ne me f ail lait. C'est cependant cette acception qui a 

1. Voy, toutefois la uote de la page précédente. 



MELANGES 



203 



servi de transition entre la signification de fallere en latin et 
celle de notre impersonnel falloir. 

L- Cléuat. 



Faillirai et défaille 

Faillir vient Aefalliré que l'on trouve déjà dan- le latin 
mérovingien, comme falloir correspont kfallére par e long. 
Aucune de ces formes ne vient du classique fallere avec e 
bref. 

Faillir et falloir ont eu pour futur primitif faudrai (qui 
ne s'est maintenu que pour falloir), comme cueillir faisait 
cueudrai, et tressaillir : tressaudrai. Puis on a dit faillirai 
ou J'aillerai, eueillirai ou cueillerai, tressaillirai ou £/•<>•- 
saillerai. La forme en t' a prévalu pour faillir et tressaillir. 
la forme en e pour cueillir, et faillirai ou défaillirai n'es i 
pas plus un barbarisme que cueillerai et tressaillirai. 

Littrë dit à tort que ce futur s'est introduit depuis peu 
dans le français. On trouve J'aillerai dès le moyen âge 
De s'amor sui tous ris (ridus), certes n'i j aillerai. 

[Elie de Saint-Gille, XII e siècle.) 

Et voici des exemples du XVI e , du XVII e et du XIX" siècle. 
D'abord ces beaus vers de Montchrestien : 

Suis la vertu, qui seale au monde est assurée, 
Et qui, tout défaillant, ne défaillira pas. 
(Montchrestien, les Lacènes, act. 111, éd. de 1601'.) 
« Puisque les amoureux auroient toute licence. Us in- fail- 
liraient pas de sortir du logis. » (Malherbe. IV, p. 425. Entendez: 
ils ne commettraient pas de faute en sortant du logis, i 

Faillirai est donné comme futur défaillir par le Diction- 

1. [Ajoutez cet exemple de La Boëlie (cité par Godefroj : 
•Si je meurs eu aymanr, 
Adonc, je croy. f'ailliray-je à mes peines.] L.G. 



204 KEVLE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

naire de Richolel (1680), et par Je Traité d'orthographe de 
Le Roy, revu par Restaut (1770). 
Autres exemples, plus récents 1 : 

« La France ne faillira pas à son mandat. » (Ilanotaux, 
Annales pol. et Ht'.. 11 février 1897.) 

' « 11 ne Jaillira pas à son devoir. » (Le même, ibidem, 1 er janv. 
1898.) 

« Sans lois, le langage Jaillirait. » (M. Bréal, Sémantique, 
p. 80-81. i 

La l'orme il défaille n'est pas moins bien appuyée. Victor 
Hugo l'a employée en 1837 dans Notre-Dame de Paris 
(livre XI, ch. 1.) Claude Frollo, s'adressant à Esméralda : 
« J'avais pourtant bien songé à ce que je vous dirais. Main- 
tenant je tremble et je frissonne, je défaille à l'instant déci- 
sif. » Ajoutez : 

« Comme mon cœur à moi défaille lorsque je me le rappelle. » 
(Paul Bourget, La Duchesse Bleue, dans la Lecture,^ mars 1899, 
p. 335.) 

(dl s'arrête, sa voix défaille et ne peut tout dire. » {Revue des 
Deux Mondes, 15 févr. 1898, p. 911.) 

Qui osera, dans ces exemples, remplacer défaille par 

défaut ? 

J. Bastix. 



1. [C'est par distraction que, dans sa Phonétique, M. Bastin signal 
un exemple de Lamartine. Il s'agit en réalité du passage de Mont- 
chrestien, cité plus haut.] L. C. 



COMPTES RENDUS 



Gust. Rydberg. — Monosyllaba im Franzôsischen : 
Artikelformen und Objectspronomina (Upsala, 1904, 
Almqvist et Wiksells). 

Le présent volume, consacré à l'étude des monosyllabes 
en français, notamment des formes d'article et des pronoms 
compléments, constitue le 3 e fascicule de la II e partie de 
l'importante et consciencieuse contribution apportée à 
l'histoire de Ve muet en français par le savant professeur 
Scandinave. Il se compose de deus cents et quelques pages 
grand format, et se divise en deus parties fort inégales, dont 
la première (p. 409-432) traite des formes d'article, la 
seconde (432-618) est consacrée aus pronoms compléments, 
et se subdivise en dis chapitres: 1°) Y Inclination (l'auteur 
appelé ainsi, d'après le grammairien ancien Priscien, une 
enclise plus forte et plus intime) ; 2°) verbe -f- me, te, se : 
3°) verbe + illum ; 4°) le développement des iormes-ille ; 
o°) ci -devant mot d'appui -f- pronom -4- verbe (par mot 
d'appui Stiitzicovt, il faut entendre le mot sur lequel repose 
l'enclitique) ; 6°) les monosyllabes ne <C nec, o < aut -f- 
pronom -f- verbe ; 7°) pronom complément en tête de la 
proposition ; 8°) et, mais -4- pronom -f- verbe en tête de la 
proposition ; 9°) préposition + me, te ; 10°) pronom complé- 
ment d'un infinitif ou d'un participe. 

Comme on le voit par les titres mêmes des chapitres, les 
recherches de l'auteur ont porté sur la place occupée dans la 
proposition, aus diverses époques de la formation de la 
langue, par les monosyllabes d'accentuation plutôt faible qui, 
nécessitant des mots d'appui, devaient à travers les âges 
changer fréquemment de place, en prenant des formes plus 



206 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

ou moins pleines, jusqu'à ce que la langue arrivée à la 
dernière période de son développement, eût irrévocablement 
fixé leur place dans la phrase, comme elle l'est dans l'usage 
courant de l'époque actuelle. 

Voici en résumé les résultats ausquels ont abouti ses 
recherches. Les pronoms compléments apparaissent, depuis 
l'époque latine ou très anciennement française, à diverses 
plaees de la proposition, c'est-à-dire dans des positions 
toniques essentiellement différentes, ce qui a eu pour consé- 
quence des différenciations de développement. Or, à l'égard 
de imites les formes envisagées ici, on constate dans la pro- 
position une certaine latitude d'accentuation qui peut varier 
de la tonalité Eorte à la tonalité très légère. Les conditions 
dans lesquelles se produit l'accentuation forte ou faible, tout 
en étant similaires ne sont pas identiques. Les formes prono- 
minales sonl pleinement accentuées à certaines places, par 
exemple après les proclitiques, tels que les prépositions, la 
conjonction ne. Quand la phrase débutait par le pronom 
complément lui-même, la forme à accent fort était de toute 
nécessité, et comme le degré d'accentuation dépendait de la 
place même occupée dans la proposition, cette forme dans la 
plus ancienne langue française pouvait se présenter dans 
d'autres cas que dans un rapport d'opposition, ou par suite 
d'un appui intentionnel. Toutefois l'apparition du complé- 
ment pronominal en place initiale fut bientôt limité presque 
exclusivement à son emploi dans les conditions énoncées 
plus haut ; par suite de la tonalité faible de la conjonction, 
l'emploi de et moi, mais moi, fut aussi généralement res- 
treint de la même façon. Par contre, la règle de l'introduc- 
tion de la proposition par une forme à accent propre a subi, 
en conséquence de la proclise pronominale des déviations de 
plus en plus fréquentes, si bien que dès le XII e siècle, on 
trouve des spécimens de la construction actuelle Me crois- 
tu ? Enfin le pronom servant de complément à des infinitifs 
ou à des participes était à accentuation pleine. Pas plus 



COMPTES RENDUS 



"il )7 



qu'après les proclitiques, l'emploi de la forme fortement 
tonique n'était ici en connexion avec l'importance logique de 
l'idée pronominale ; mais l'apparition régulière de la forme 
à. accent fort dans cette fonction doit être considérée comme 
une suite de sa place dans la proposition. La proclise prono- 
minale à l'infinitif était exclue du français le plus ancien. 

Lorsque la proposition débutait par un mot à accent propre, 
le pronom complément qui suivait s'annexait à lui comme 
enclitique dès la période latine. Dans certaines conditions, cette 
annexion déjà à l'époque pré-littéraire se changeait en une 
liaison intime appelée inclination. Ce phénomène, reposant 
sur un groupement formé de bonne heure, se remarque dans 
presque tous les idiomes romans. Quand par suite de motifs 
divers, notamment de l'affaiblissement du mot d'appui 
oxyton, l'ancienne liaison a été détruite, néanmoins, en 
règle générale, l'ordre des mots précédemment usités s'est 
conservé. En revanche on ne maintint pas l'ancien groupe- 
ment des mots : le pronom complément s'attacha comme 
proclitique au verbe, d'abord me, te, se, ainsi que la, li, puis 
les réflexes de illum, illos, Mas. 

Les proclises les plus usitées, p. ex. (Le père) le dit, 
les demande se maintinrent, par des raisons naturelles, 
souvent même avec la présence d'un autre pronom complé- 
ment : p. ex. (le père) me le dit est général dans la 
langue officielle depuis le XV e siècle, tandis que dans les 
dialectes l'ancienne place des mots était parfois conservée. 

C'est un fait établi que la dissolution de l'ancienne enclise 
s'est accomplie dans la période plus ancienne de la langue 
française. Seules les liaisons les plus usitées, p. ex. nel, 
et selon le cas nou, etc., vivaient encore ça et là après cette 
époque, pour disparaître définitivement au XIV e siècle même 
de la langue littéraire traditionnelle. Les phénomènes d'apo- 
cope, rappelant dans une certaine mesure l'inclination, qui 
se manifestèrent bien plus tard clans la langue parlée, ne 
sont donc pas en connexion historique directe avec cette dis- 
solution- 



208 REVUE DR PHILOLOGIE FRANÇAIKK 

Le traitement du complément pronominal d'un verbe ini- 
tial à la proposition était originairement celui qui est usité 
après un mot à accent propre. En d'autres termes l'enclise 
pronominale, ou, le cas échéant, l'inclination, était de règle 
Des restes plus ou moins nombreus de l'inclination qui se 
produit à cette place, se rencontrent encore dans la plus an- 
cienne langue écrite, aussi bien au sud qu'au sud-est, mais 
en revanche font défaut au centre, à l'ouest et au nord du 
domaine linguistique. Le motif de ces divergences locales, 
qui ne s'expliquent pas seulement par les âges différents des 
monuments envisagés, doit être cherché dans l'extension 
variable du développement phonétique général, et dans la 
réduction plus ou moins avancée de la voyelle finale. Quand 
l'affaiblissement de la voyelle finale eut atteint un degré 
assez avancé, c'est à dire qu'elle fut devenue levissima, la 
dissolution de l'inclination se produisit, et par suite les formes 
me, te, se, furent frappées d'une pression qui amena leur 
diphtongaison. (Jette transformation phonétique, qui appar- 
tient au centre et à l'ouest, est contemporaine à la diphton- 
gaison de Vé dans les mots pleins. En ce qui concerne d'autre 
part, illum, illos, ils étaient encore unis au verbe par enclise. 
Tel était du moins le cas au Centre et dans les parties de la 
région Nord qui Favoisinaient, même à une époque posté- 
rieure. Par contre dans l'ouest se manifestait une transfor- 
mation de illum en conformité avec mei, tel, sei placés après 
un verbe. En revanche, l'enclise aussi bien de l'une que de 
l'autre forme de complément se maintint dans le nord, ce 
qui ressort encore plus clairement du développement des 
patois que de la littérature représentant les régions concer- 
nées. Dans cette dernière me, te, se reviennent décidément 
avec une certaine régularité, mais se trouvent en minorité. 
Au contraire, dans la plus ancienne littérature du domaine 
de l'Est me, te, se sont la règle après un verbe, tandis qu'en 
position fortement accentuée on aboutit a mi, ti. La cause 
immédiate de cet état de la langue prédominant dans les ré- 
gions sus-mentionnées se manifeste ici clairement. L'en- 



COMPTES RENDUS 209 

clise persistante aussi bien que l'inclination encore subsis- 
tante dans l'époque plus ancienne, doivent être ramenéesàla 
réduction progressive plus ou moins lente de la voyelle finale. 

D'autres manifestations de l'accentuation relativement forte 
de la voyelle faiblement tonique, dans le domaine du Sud et 
de l'Est, nous sont encore offertes par l'histoire des formes 
Me employées comme pronoms compléments dans ces 
régions. Ce développement phonétique a donc eu son cours 
normal déterminé partout dans l'ancien temps par l'enclise. 
Au contraire, là où l'emploi contemporain de ces formes 
comme proclitiques (formes d'article) conduisait à des résul- 
tats phonétiques anormaus, le développement général a été 
réglé d'après celui des pronoms, et on arrive dans ce cas, 
d'assez bonne heure à une complète unification dans l'inté- 
rieur de tout le domaine linguistique français. 

Tels sont les importants résultats auquel aboutit le travail 
de M.Rydberg, et nous nous sommes servis, pour le résumer, 
des conclusions mêmes par lesquelles l'auteur le termine. 
Disons tout de suite que ces résultats ont un caractère incon 
testable, et qu'ils paraissent définitivement acquis à la 
science linguistique romane. Une lecture attentive des divers 
chapitres nous a pleinement édifiés sur leur valeur, tant par 
l'abondance des exemples sur lesquels ils s'appuient, que par 
la rigueur scientifique avec laquelle la discussion est conduite 
d'un bout à l'autre. On ne saurait trop louer la richesse des 
matériaus mis en œuvre par M. R-, qu'il a glanés à toutes 
les époques de la langue, et empruntés à toutes les 
sources, à la langue officielle comme aus dialectes, au 
trésor des chartes aussi bien qu'aus œuvres littéraires pro- 
prement dites. Cette étude qui témoigne d'une connaissance 
approfondie de tout ce qui touche au vieus français se 
recommande par la sûreté de l'information, l'étendue du 
savoir, la précision delà méthode, et enfin, qualité précieuse 
en un sujet aussi ardu, par la clarté de l'exposition. 

G. S. 



210 REVUE DR PHILOLOGIE FRANÇAISE 

Etudes de philologie moderne, publiées par la Société 
néophilologique de Stockolm. Tome III, lïpsal L905. 

La littérature et la langue française tiennent moins de 
place dans ce volume que dans les précédents publiés en 
1898 et 1901 '. Outre une étude (en suédois) de M. -P. A. 
Geijer sur <4. Paris (pages 205-257), étude qui paraît très 
substantielle, ce volume ne renferme que deus articles se 
rapportant au français : Un acte inédit d'un opéra de Vol- 
taire, par Cari Wahlund p. 1-59) et des locutions empha- 
tiques, par A. Malmsted (p. 71 à 102 . 

I, — L'article de M. Wahlund commence par la publica- 
tion, avec des fac-similés, d'un acte inédit de l'opéra de 
Samson, d'après deus copies manuscrites conservées à la 
bibliothèque de Stockholm. Ces copies, plus anciennes que 
toutes les éditions imprimées datent l'une de 1740, environ 
1739-42), la seconde de 1742. Elles ont été acquises par 
deus gentilshommes suédois successivement envoyés en 
mission en France à cette époque, et peut être faites pour 
eus. Elles sont presque identiques avec, seulement, des diffé- 
rences d'orthographe ; toutes deus donnent un opéra en 
cinq actes comme les éditions imprimées, mais l'acte I des édi- 
tions manque dans les manuscrits qui contiennent en revan- 
che un acte III inconnu des éditions et qui se placerait entre 
les actes III et IV de ces éditions, suivant le tableau sui- 
vant : 

Éditions Manuscrits 

1 manque 

II I 

III II 

III 

IV IV 
V V 

Cet acte comprent quatre scènes dont trois seulement sont 
inédites : dans la première le grand-prêtre reproche à Dalila 
1. Rend' de Philologie française et de littérature, XVI, 314. 



COMPTES RENDUS 211 

son amour pour Samson ; Dalila restée seule crie bien haut 
cet amour ; puis Samson apparaît victorieux et sur la prière 
de Dalila délivre les Philistins prisonniers. La scène IV re- 
produit la scène finale de l'acte II des éditions. 

M. Wahlund a joint à cette publication des notes substan- 
tielles sur l'opinion des contemporains (en particulier La 
Harpe et Palissot), relativement à cet opéra et sur les pas- 
sages des lettres de Voltaire où il est question de Samson, 
dont la musique avait été composée par Rameau : la pre- 
mière de ces lettres est du 1 er décembre 1731, la dernière du 
23 avril 1739 ; Voltaire déclare dans celle-ci qu'après l'in- 
succès de Samson, il renonce à jamais à écrire un opéra. En 
effet, malgré toutes ses démarches, maigre des remaniements 
continuels, dont les copies publiées par M. Wahlund nous 
donnent un exemple, Samson ne fut jamais représenté sur 
une scène publique, à cause surtout de l'opposition de la 
censure. Il fut représenté sur un et peut-être plusieurs théâ- 
tres privés, et plusieurs des morceaus chantés le 10 juil- 
let 1791 à l'occasion du transfert des cendres de Voltaire au 
Panthéon furent empruntés à cet opéra. On voit, par ce court 
résumé, l'intérêt du travail de M. Wahlund, qui, par l'abon- 
dance des notes biographiques et bibliographiques, n'est 
pas moins instructif pour les Français que pour les Suédois. 

II. — Des locutions emphatiques. — Les locutions étu- 
diées par M. Malmstedt servent à mettre en relief un des 
termes d'une principale, en transformant celle-ci en relative: 
je parlais de vous devient c'est de vous que je parlais. C'est 
à cela en effet que se ramènent les trois fonctions distinctes 
que M. Malmstedt attribue aus locutions emphatiques : 

a) mettre en relief un membre de la proposition (p. 73). 

b) marquer une opposition mentale (p. 78). 

c) énoncer, d'une manière très énergique, que quelqu'un 
a fait ou n'a pas fait, qu'il fera ou ne fera pas certaine 
chose (p. 78). 

Dans : « Ce n'est pas moi gui se feroit prier, » (Mo- 



212 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

lière), la phrase entière a bien le sens c indiqué plus 
haut, mais la tournure emphatique ne sert qu'à mettre en 
relief le pronom moi. 

M. Malmstedt n'étudie pas ces locutions seulement en 
français, mais aussi dans les langues germaniques, le suédois 
et l'allemand en particulier 93-102). 11 nous semble que la 
syntaxe de ces langues diffère trop de celle du français pour 
que ces rapprochements aient autre chose qu'un intérêt de 
curiosité. Ils auraient plus de valeur si l'on pouvait démon- 
trer que la tournure suédoise a influencé la tournure fran- 
çaise ou réciproquement, mais ce n'est pas le cas. 

Laissant de côté la question d'origine qu'il n'aborde pas 1 , 
M. Malmstedt examine surtout les difficultés que soulève 
l'analyse des locutions emphatiques, analyse fort délicate, en 
effet, car, comme il l'indique justement (p. 91) cest moi, et 
par suite cest moi qui... est une locution figée, un outil 
grammatical dans lequel la valeur primitive des termes 
s'est affaiblie au point de n'être plus sentie par celui qui 
parle. De même la locution interrogative est-ce que, fort 
apparentée à celles qui nous occupent, n'est composée que 
dans l'écriture et pour le grammairien ; pour l'oreille et 
l'esprit de celui qui parle, elle sonne comme un seul mot, 
analogue aus adverbes latins ne et num, et que les ignorants 
sont portés à écrire esque. 

M. Malmstedt indique d'abord les diverses formes que 
prennent en français les locutions emphatiques : 

a) C'est lui qui l'a fait. 
C'est lui que je cherche, 
C'est de lui que je parle, 

b) C'est lui dont je parle, 

c) C'est de lui dont je parle. 

11 montre par des exemples, que la forme b est moins rare 
que ne l'indiquent certains grammairiens, et que la forme 

1. Peut-être cette tournure remonte-t-elle au celtique. Cf. Brunot, 
Histoire de la langue française, I, 55. 



COMPTES RENDUS 213 

c est moins choquante quand la subordonnée précède la 
principale. Puis après avoir rappelé que l'arrêté ministériel 
du 31 juillet 1900 « tolère » c'est eus qui à côté de ce sont 
eus qui, il commence ses analyses en se demandant si lui 
est sujet ou prédicat dans c'est lui qui. A son avis il est 
complément prédicatif (p. 77). C'est ainsi, en effet, que les 
choses se présentent dans la langue moderne ; au contraire, 
les expressions ce suis-je, ce sommes-nous, c'êtes-vous qui 
se rencontrent jusqu'au XVI e siècle montrent que le pronom 
personnel a longtemps été considéré comme le sujet gram- 
matical. C'est à ce au contraire que l'on a attribué, à partir 
du XVII e siècle, cette fonction, et c'est ce qui a amené l'inva- 
riabilité du verbe, l'accord ne se maintenant dans la langue 
écrite qu'à la 3 e personne du pluriel, et disparaissant presque 
complètement dans la langue parlée, comme le constate la 
« tolérance » rappelée ci-dessus. Nous sommes d'accord sur 
ce point avec M. Malmstedt qui considère la proposition 
relative comme le sujet logique et ce comme le sujet gram- 
matical de est. 

M. Malmstedt revient sur cette question fp. 88), en se 
demandant si dans c'est lui que je cherche, lui n'est pas 
devenu le complément psychologique de la subordonnée. 
Deus Français qu'il a consultés sur ce point lui ont. répondu 
que lui leur semblait dans cette phrase un accusatif, parce 
qu'on veut dire je cherche lui ; ses deus amis ont sans cloute 
songé à la tournure latine correspondante. Pour moi, que 
est le seul complément de cherche, et lui a le même rôle ici 
que dans cest lui qui Va fait. 

Pour M. Malmstedt, ce est sans aucun doute V antécédent 
de qui et que dans c'est cela qui m'étonne, c'est lui que je 
cherche, et pourrait bien l'être aussi dans c'est lui qui l'a 
fait. Pour le premier cas M. Malmstedt s'appuie sur ce que 
qui ne s'emploie sans antécédent qu'avec le sens de celui qui, 
sauf de rares exceptions. Darmesteter cite pourtant [Syntaxe 
p. 73-75) d'assez nombreus exemples de qui = ce qui au 



214 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

XVI e et au XVII e siècles. Pour le second cas, l'expression 
c'est vous qui parlez montre • bien, comme le reconnaît 
d'ailleurs M. Malmstedt (p. 82) que dans l'usage actuel l'ac- 
cord est fait comme si le pronom personnel était L'antécédent 
du relatif. Les deus phrases de Molière : « Ce n'est pas moi 
qui se /croit prier : En ce eus c'est moi qui se nomme Sga 
narelle », ne prouvent pas absolument qu'il n'en était pas de 
même au XVII e siècle, car la règle d'accord en personne du 
relatif avec son antécédent n'était pas strictement appliquée 
à cette époque 1 . Je ne crois pas non plus que l'exclamation 
connue de la maréchale Lefebvre : v Maintenant c'est nous 
qui sont les princesses .' )i prouve que nous n'est pas l'anté- 
cédenl de qui : je suis d'avis que nous sont est une forme de 
conjugaison populaire pour nous sommes. J'ai entendu sou- 
vent, non loin de Paris, « nous ons, nous fons » et même 
« j'o/is, je fons » pour nous avons et nous faisons. 

M. Malmstedt soutient ensuite l'opinion commune selon 
laquelle que est pronom relatif dans « c'est lui que je cher- 
che », et adverbe relatif, équivalent à un pronom relatif, 
précédé d'une proposition dans « c'est de lui que je parle » : 
il préférerait pourtant pour ce dernier cas l'expression con- 
jonction relative. Il termine son travail, en ce qui concerne 
le français, en proposant trois interprétations différentes pour 
des questions comme : où est-ce que je suis ici .' où est-ce 
qu'il naquit .' où est-ce qu'habite ton père f II tire argument 
de l'inversion qui se produit dans la dernière phrase, mais la 
forme où est-ce que ton père habite ? est au moins aussi fré- 
quente que celle qu'il étudie. Voici comment j'expliquerais 
ces expressions qui sont toutes trois de la langue populaire : 
ce ne sont pas des questions emphatiques. L'interrogation 
n'a pas paru suffisamment marquée dans « où suis-je ? » et 
on y a transporté en bloc la locution interrogative est-ce que. 
que l'on trouvait dans : « est-ce que je suis..?» Dans la pronon- 
ciation populaire, où est-ce que se réduit à ousque, même dans 

1. Darmesteter, Syntaxe, p. 182. Brunot. Grammaire, p. 341. 



COMPTES RENPUS 215 

l'interrogation indirecte : « je veus savoir ousque tu vas. » 
Je connais même une personne qui ajoute encore à cette for- 
mule, l'adverbe là, formant ainsi un mot étrange « la- 
vousque » : quand elle me dit : « lavousque tu demeures 
maintenant ? » elle ne l'ait cependant pas plus une ques- 
tion emphatique que si elle me disait : « où demeures-tu 
maintenant ? » 

H. Yvon. 



[Les locutions dites emphatiques peuvent être la simple 
transposition d'une proposition interrogative suivie d'une 
réponse. 

« Qui te plaist? (au sens ancien de Qu'est-ce qui te plaît) 
C'est sa douceur » devient: « C'est sa douceur qui te plaist. » 

(( Que crains-tu ? C'est sa vengeance» devient : « C'est sa 
vengeance que tu crains. » 

Quand le sujet ou l'objet de l'action n'est pas une chose, 
on attendrait cil ou celé est, au lieu de c'est. Mais on peut 
admettre, ou bien que la formule du neutre, plus employée, 
c'eut, est devenue de bonne heure formule unique, ou bien 
que c'est a été compris comme équivalent à « cela (la réponse) 
est ». 

« Où vas-tu? C'est : à Rome «devient: « C'est à Rome 
où tu vas. » 

Quoi, qu'il en soit, le pronom passa du rôle inlerrogatif au 
rôle relatif, et alors les différents cas régimes de ce pronom 
sont généralement représentés par fjue ■■ « C'est à Rome que 
tu vas ; c'est de ton ami que (de qui) tu parles. » Et c'est 
parce que que était senti comme remplaçant un cas régime 
prépositionnel, qu'on disait indifféremment au XVII e siècle: 
« C'est à vous à qui je veus parler.)) ou « c'est à vous que je 
veus parler. » 

L'interprétation qu'on donne ordinairement (cela, à savoir 
que je veus parler) ne saurait se soutenir. 

Quand nous répondons c'est vous, cest à vous, « c'est » 



216 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

(ou ce fut, c'était, ce sera) annonce purement et simplement 
la réponse, il annonce le mot qu'on veut mettre en évidence 
dans cest à ions que, c'est vous qui ou que. 

C'est à vous que ou à qui je veus parler équivaut donc à : 
« à vous, voilà à qui je veus parler. » Logiquement, le pronom 
n'a pas plus d'antécédent que dans l'interrogation indirecte : 
« Je sais à qui je veus parler. » Mais, par attraction, il s'ac- 
corde avec le nom ou pronom mis en évidence et qu'en somme 
il représente. En tout cas, l'antécédent ne saurait être le 
pronom neutre ce. 

Dans « c'est à nous à qui », la répétition de la préposition 
s'explique exactement comme dans la demande et la réponse, 
et il n'y a aucune raison logique de condamner cette répé- 
tition, qui existe aussi implicitement dans la tournure « c'est 
à vous que », puisque quey égale à qui. ! 

L. C. 



Albert Counson. — Malherbe et ses sources. (Biblio- 
thèque de la Faculté de philosophie et lettres de l'Université 
de Liège, fasc. XIV.) Liège, 1904 ; in-8° de 239 pages. 

L'intérêt de ce livre n'est pas seulement dans la recherche 
et la détermination des sources, que l'auteur entreprent 
avec une érudition fort avertie, et qui le conduit tour à tour 
vers la Bible, les Grecs, les Latins, les Italiens, les Espa- 
gnols, les Français, pour signaler ce que leur doit Malherbe. 
Comme le remarque justement l'auteur, la façon d'imiter 
importe plus que ce qu'on imite, et le rôle même de Malherbe, 
en réaction contre l'effort de ia Pléiade et à l'origine de l'esprit 
classique, rent doublement significative la façon dont il a 
pratiqué cette « innutrition » de la faculté poétique. Aussi 
M. Counson n'aborde-t-il pas le dépouillement des modèles 
de Malherbe sans avoir déterminé par d'autres approches 
les tendances et les prédilections du poète. Un premier 
chapitre, consacré à la Normandie, tente de « raciner » for- 
tement dans sa province la psychologie de Malherbe, et il y 






COMPTES RENDUS 217 

a là des remarques ingénieuses et d'intéressants rapproche- 
ments — qui ne vont pas cependant sans un peu de cet 
« apriorisme » qui est le danger de ces sortes de recherches 
(cf. par exemple la Normandie assez différente évoquée par 
M. Grêlé à propos de Barbey d'Aurevilly). Le second chapitre 
suit Malherbe dans les milieus différents qu'il a traversés : 
« s'il se contredit si souvent, lune des causes en est que les 
influences diverses qu'il a subies ne se sont pas toujours 
parfaitement conciliées. » 

Les chapitres consacrés aus « sources » sont excellents : 
M. Counson met à profit, pour y ajouter à chaque pas, les 
résultats disséminés des travaus antérieurs Noter p. 185 
que l'influence du cavalier Marin semble à M. Hauvette 
devoir être plutôt atténuée; cf. son article sur Le Chevalier 
Marin et la -préciosité, Bulletin italien, 1905, I ). La con- 
clusion insiste sur les indications qu'on est en droit de tirer, 
de tous les rapprochements énumérés. pour définir la pensée 
et Tari du poète. « Malherbe n'a pas été l'imitateur idéal et 
définitif. 11 a imité pour d'autres raisons, pour d'autres 
besoins, que Ronsard, et pour ces raisons il l'a fait moins 
souvent; il ne l'a pas toujours fait de façon plus heureuse. 
Après lui, la poésie française eut encore des « éruditions)) 
à désapprendre, et à mettre plus de goût, de mesure, de dis- 
crétion dans l'emploi des images et des thèmes poétiques... Il 
restait à franchir une étape pour arriver au vrai classicisme 
et à la parfaite assimilation de l'antiquité... » 

F. Baldensperger. 



Edmond Huguet. — Les métaphores et les comparaisons 
dans l 'œuvre de Victor Hugo. — Le sens de la forme dans 
les métaphores de Victor Hur/o. — Paris, Hachette, 1904 
lvol. in-8' J , vm 392 p. 

M. Huguet. qui vient d'achever un dictionnaire des méta- 
phores de Victor Hugo, en a détaché une partie qu'il présente 

REVUE DE PHILOLOGIE. XIX. 15 



218 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

au public : C'est un catalogue de citations, groupées suivant 
l'analogie, et relatives au sens de la forme. 

Le mécanisme de la vision a plus d'une fois préoccupé les 
commentateurs du poète ; mais jusqu'ici philosophes et cri- 
tiques s'en étaient tenus à des appréciations synthétiques, 
visant à emprisonner dans quelques formules générales la 
plus puissante imagination des temps modernes. Grâce à 
l'excellent inventaire de M. H., et qu'il fera suivre de plu- 
sieurs autres, il sera possible désormais de parler, en con- 
naissance de cause, de la nature de la vision chez Victor 
Hugo. Quand nous aurons un second musée, celui des méta- 
phores relevant du sens de la couleur, le jugement des criti- 
ques antérieurs du poète pourra être contrôlé sérieusement, 
et peut-être contesté. 

M. H. a distribué les images selon leur origine et, avec 
un rare bonheur d'analyse, il les a rangées sous des étiquettes 
qui en établissent le classement le plus logique. Il a fait effort 
pour délimiter son sujet, et lui-même a pris les devants au 
sujet des chicanes qui pourraient lui être faites (p. 230, chap. 
VI, le vêtement, l'armure et la parure). 

De plus dans chaque chapitre les citations sont adroitement 
groupées, tënfin en tête ou à la fin des chapitres s'intercalent 
quelques réflexions, dont on regrète la sobriété, parce qu'elles 
prouvent que M. IL, après avoir classé les métaphores de 
V. Hugo, les aurait bien interprétées. Il a vu que ces méta- 
phores ne sont pas seulement « naturelles et spontanées », 
mais qu'encore, par delà les rapports de forme entre les 
objets, elles atteignent aus rapports logiques (p. 268). 

Les récits de voyages et les carnets de notes du poète ont 
fourni leur contingent de citations : nous y surprenons, pour 
ainsi dire, l'image à l'état brut, avant de la trouver merveil- 
leusement enchâssée dans les poèmes des différentes époques. 
Nous apprenons comment le poète passe d'une forme à une 
forme analogue : on dirait une sorti; de symphonie formelle ; 
une forme évoque dans son cerveau tous les objets de la 



COMPTES RENDUS 219 

même série formelle ; de là s'engendrent des perceptions fan- 
tastiques qui tournent à l'hallucination. V. Hugo, dans la 
complexité des choses du réel, abstrait la forme ; il emma- 
gasine en son cerveau des schémas formels, qui lui servent à 
penser, comme nous pensons avec des schémas d'idées ; il fait 
aussi des antithèses d'images comme nous en faisons avec les 
idées (p. 23). Ainsi « il crée un monde imaginaire, où les 
proportions sont bouleversées, où l'extrèmement grand et 
l'extrèmement petit peuvent se rencontrer en un même point 
de comparaison » (p. 24) '. 

De cette création d'un monde nouveau, due à l'imagination, 
se dégage l'idée de la permanence des forces de la nature. 
Ce serait trop dire que V. Hugo aboutit au monisme : pour- 
tant l'unité de forme est en quelque sorte contenue, il nous 
semble, dans ce mécanisme formel. En tous cas, la vision 
des formes conduit le poète au symbolisme : il travaille dans 
le sens de l'interprétation des formes, qui sont pour lui comme 
une véritable langue, dont il déchiffre le sens. 

En résumé, ce répertoire est bien composé ; il s'accompagne 
de quelques aperçus originaus et suggestifs ; les volumes. 
qui viendront après celui-là, compléteront une enquête qu'il 
était indispensable d'entreprendre, et qui ne pouvait être 
conduite avec plus de dextérité. Peut-être un jour l'auteur 
nous donnera t-il les conclusions que ses travaus ont pré- 
parées. 

C. Latueille. 



Joël de Lyris. — Le Goût en Littérature. — Avignon, Librai- 
rie Aubanel frères, éditeurs, s. d. ; in-16 de 219 p. 

En se proposant « de rendre accessible à tout le monde la 
culture du goût littéraire », l'auteur de ce livre fait assuré- 
ment œuvre louable ; en passant au crible, comme de répré- 

1. M. H. nous dit que le grossissement est moins fréquent chez. 
Hugo que la rédaction du grand au petit : n'y aurait i-il pas là l'indi- 
cation d'une des différences qui séparenl sa première manière de la 

seconde ? 



220 REVUE UE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

hensibles échantillons du mauvais goût, tels passages de 
prosateurs et de poètes contemporains, il triomphe très juste- 
ment des incohérences et des bizarreries que la négligence ou 
la singularité peuvent produire sous la plume des écrivains 
les mieus doués ; en conseillant à ses lecteurs l'étude atten- 
tive dos chefs-d'œuvres, l'observation, l'analyse, il indique 
assurément le moyen le plus sûr qu'on ait encore trouvé de 
se former le goût et le style. Mais je me demande si son 
manuel, à le trop pratiquer, n'aboutirait pas à des vertus 
littéraires purement négatives : sa déférence au « consente- 
ment universel, sévère aus écarts de tout genre », sa critique 
uniquement sensible aus défauts de convenance et de bon 
sens, la singularité de son information, qui lui fait prendre 
les Géorgiques de Delille pour un modèle, et les Déliques- 
cences de Gabriel Vicaire pour une œuvre sincère, les pra- 
tiques mêmes qu'il recommande (comme « certains concours 
littéraires dans lesquels il s'agit de résoudre une difficulté 
quelconque de composition », telle que la suppression d'une 
consonne ou d'une voyelle donnée) : tout cela ne laisse pas 
d'induire un peu en méfiance... Sommes-nous vraiment 
menacés à ce point par la truculence, l'exubérance, l'excès de 
fougue et de personnalité, et n'est-ce pas plutôt la banalité et 
la grisaille qui risquent de nous envahir? N'oublions pas 
qu'après un bon siècle de sagesse comme celle que préconise 
M de Lyris, l'abbé Trublet pouvait écrire bien justement : 
« Ce qu'on appelle bon goût, goût fin et délicat, n'est souvent 
qu'un goût de bagatelles. On n'a souvent ce prétendu goût 
exquis qu'aux dépens de qualités bien plus importantes et 
bien plus estimables, par exemple la solidité, la force et 

l'étendue d'esprit'. » 

F. B. 



J. Bastin. — Précis de Phonétique et Rôle de l'accent 
latin dans les verbes français. — 2 e Edition. — Paris et 
Saint-Pétersbourg, 1905 ; in-8° de 228 pages. 

1. Essais sur dioers sujets de littérature et de morale, t. 111. p. ~04. 



COMPTES RENDUS 221 

Comme l'indique le titre, l'ouvrage de M. Bastin comprent 
deus parties, qui, sans être absolument indépendantes l'une 
de l'autre, pourraient facilement se séparer ; c'est surtout 
pour des raisons pédagogiques, à cause « de la grande place 
que la conjugaison des verbes irréguliers occupe dans ren- 
seignement du français aus élèves des pays étrangers », que 
l'auteur les a réunies. La première est une réédition, revue 
et mise au courant, de la Phonétique publiée par M. Bastin 
en 1900. La seconde renferme un catalogue méthodique des 
verbes irréguliers, étudiés et classés d'après la nature des 
changements subis par le radical. L'ordre adopté et ladispo 
sition des matières ne sont peut-être pas aussi systématiques 
ni aussi scientifiques qu'on le désirerait ; toutefois le plan est 
clair et simple, et un index copieus, complété par une table 
des matières très détaillée, facilite les recherches. La docu- 
mentation est abondante et soignée, et bien que l'auteur se 
plaigne avec humour de n'avoir sous la main que sa petite 
bibliothèque, il a fait des recherches personnelles et appro 
fondies et profité de ses lectures très étendues pour enrichir, 
de façon curieuse parfois, les collections d'exemples recueillis 
par les grammairiens. Il note par exemple la graphie sçavoir 
chez Montesquieu ; je vas pour je vais chez G. Sand ; et il 
consacre h falloir et faillir, à être employé au sens de aller, 
aus formes comme s en aller, s en sauver, etc., à l'emploi de 
l'auxiliaire être ou avoir avec convenir, etc., etc., des articles 
développés et fort intéressants. 

Pour les questions difficiles de la Phonétique, M. Bastin 
ne propose pas de solutions nouvelles, mais il n'ignore 
aucune de celles qui ont été données ; son Précis est généra- 
lement exact et bien informé, ce qui ne veut pas dire qu'on 
ne puisse y relever quelques légères inadvertances : par 
exemple Aix ne dérive pas de aquas, comme Aiguës- Mortes, 
mais de aquis (p. 26). Le bas-latin villagium n'est qu'une 
transcription du français village et ne saurait en être la 
source (p. 32). Il ne faut pas écrire: les souliers vairs de 
Cendrillon (p. 34. en note), mais : les souliers de vair. 



222 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

Prooin est rangé à tort p. 6.S, parmi les mots qui intercalent 
un c accessoire : le c dérive régulièrement du // intervocal de 
propaginem. M. B. est trop affirmatif en assurant (p. 64) 
que ts est sorti de tch (< c) ; la question n'est pas tranchée. 
C'est en provençal, mais non en français que le c de cavea 
est devenu g : gabi, cage (p. 66). A la page 82, le § 24 doit 
être supprimé, limier venant de Hem et non de lien. 

Les rapprochements que M. B. établit entre la phonétique 
du français ot celle des patois sont presque toujours justes et 
intéressants. Il est pourtant peu probable que la chuintante 
du wallon lijons vienne directement du g du latin legimus 
(p. 149, en note). 11 n'est guère vraisemblable non plus que 
la désinence nu do. la 3 e personne du pluriel en wallon 
[i maindjnu, i rènnu . représente nunc, qui n'a rien laissé 
dans les langues romanes (p. 160, en note). Le provençal 
mes, cité à la page 187 (en note) est inconnu à Mistral ; c'est 
maaet que l'on emploie en ce sens ; quant à mas, il appar- 
tient aussi bien à la Provence qu'à la région des Pyrénées. 
Enfin il n'est pas juste de dire que « dans les patois, la 
langue reste à peu près la même qu'elle était au XI IL siècle, 
dans les diverses provinces » (p. 1, en note) ; l'écart au con- 
traire est considérable entre les patois actuels et les dialectes 
du moyen âge. 

Dans un ouvrage destiné surtout aus étrangers, il conve- 
nait d'accorder une large place aus questions d'orthographe 
et de prononciation. M. Bastin est un chaud partisan de la 
réforme orthographique ; et ce n'est certes pas ici qu'on 
songerait à l'en blâmer. En matière de prononciation, il se 
prononce avec raison pour une large tolérance ; il n'est pas 
de ces gens qui « croyant avoir pour eus seuls le monopole 
de la bonne prononciation et du beau langage, sont toujours 
disposés à accuser d'ignorance ceus qui ne parlent pas ou ne 
prononcent pas comme eus » (p. 48, en note). Qu'il nous 
permette donc de prononcer krestomasi (chrestomathie) avec 
l'Académie et le Dict. Gén., aussi bien que krestomati avec 
Littré et Bescherelle ! Il y aurait encore quelques réserves 



COMPTES RENDUS 223 

à faire sur certains points : la prononciation ègza (exact) est 
plus usitée que ne le croit M B. (p. 11). Les pasteurs 
protestants, en France du moins, ne disent plus le fi de Dieu 
(p. 48). Quoi qu'en dise Littré, bourg se prononce bourk 
dans certaines régions de la France : les Bressans ne con- 
naissent que Bourk (Bourg), p. 68. On n'entent agrêiable 
que dans la bouche du peuple (p. 60, note 1) ; et je puis 
assurer à M. B. que dans les lycées de jeunes filles on né 
prononce point Polyeute (p. 69). Il me semble qu'on ne dit 
ni un n ami, ni u nami, mais presque partout ce nami (p. 80). 
La prononciation fan- me (femme) appartient au nord de la 
France et non au sud (p. 77 ; voir la carie 548 de Y Atlas 
linguistique de MM. Gilliéron et Edmont). 

L. VlGNON. 



J. von den Driesch. — La place de V adjectif épithète en 

ancien français. — Dissertation inaugurale. — Erlangen, 

1905, 124 p. 

Après une introduction, qui est un exposé historique com- 
mode de la question, M. von den Driesch étudie en sept 
chapitres les adjectifs qui se placent après le substantif 
(16-27), ceus qui se placent avant (27-52), ceus qui peuvent 
avoir les deus positions (52 97), les participes (97-102 , les 
adjectifs pronominaus (102-105), le cas où le substantif est 
accompagné de plusieurs adjectifs (105-112), les comparatifs 
et superlatifs (112-120), et les mots composés d'adjectifs et 
de substantifs 120-124). Le chapitre le plus long concerne, 
comme il est légitime, les adjectifs qui se placent tantôt, 
avant, tantôt après le substantif. 

Le sujet traité par M. von den Driesch n'est pas inconnu 
aus lecteurs de cette Revue : M. Clédat l'a étudié naguère 
pour le français moderne 1 . M. von den Driesch le reprent 
pour l'ancien français, ou plus exactement pour une partie 
de l'ancien français, car sesdépouillements ne portent que 

1. Reouecle Philologie française. XV, 841. 



224 REVl'E DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

sur les écrivains historiques en prose du XIII siècle, Ville 
hardouin, Henri de Valenciennes, Robert de Clary, le Mènes 
trel de Reims et Joinville. Il cite aussi un grand nombre 
d'exemples lires de Froissart, ce qui est parfois une cause de 
confusion. Il se propose d'étudier dans une seconde partie 
les traductions religieuses du XII siècle, Psautiers, Quatre 
livres des Rois, Dialogues de Grégoire le Pape et Sermons 
de saint Bernard. L'ouvrage complet doit former dans les 
Romanische Forschungen de Vollraoller le 3° fascicule du 
tome XIX. 

Les textes étudiés par M. von den Driesch avaient déjà 
été examinés par M. R. Wagner' ; mais tandis que celui-ci 
en avait tiré des statistiques, M. von den Driesch met sous 
nos yeus tous les exemples qu'il a relevés, c'est-à-dire toutes 
les pièces du procès. C'est d'une excellente méthode, surtout 
en matière aussi délicate, où le difficile n'est pas tant de 
relever les exemples et de les compter que de les interpréter. 
A ce point de vue, l'ouvrage de M. von den Driesch est très 
important, et il sera indispensable à ceus qui étudieront 
désormais la môme question. Mais l'auteur ne nous a pas 
convaincu de l'excellence de la tbèse qu'il a adoptée : il se 
propose en effet de soutenir l'opinion de Grober, selon 
laquelle la place de l'adjectif par rapport au substantif dépent 
de l'intérêt que le sujet parlant veut exprimer envers l'objet 
dont il parle ou, en d'autres termes, V adjectif placé avant le 
substantif exprime une détermination affective, placé après 
une distinction logique' 1 . Il pense que cette explication n'est 
pas en désaccord avec celle de M. Clédat, mais qu'elle l'en- 
veloppe, en étant plus générale'. Nous ne sommes pas de cet 
avis. 

Sans doute, dans cette question, comme dans toutes les 



1. R. Wagner. La place de l'adjectif épithète en ancien français, 
dissertation Greifsvald 1890. Nous avons eu l'occasion d'utiliser ce 
travail. Reçue de Philologie française, XVI, 141 et suiv. 

2. p. 1,52. 

3. p. 8. 



COMPTES RENDUS 225 

questions de syntaxe historique, il est nécessaire d'attribuer 
un rôle au sujet parlant, et M. Clédat a bien montré que le 
même adjectif peut exprimer tantôt une qualité essentielle, 
tantôt une qualité circonstancielle, selon le point de vue 
auquel se place celui qui parle 1 . Mais l'accord entre les deus 
théories s'arrête là ; tandis que celle de M. Clédat se prête à 
une explication très simple et conforme aus faits de l'évolu- 
tion du français en ce qui concerne l'ordre des mots, celle de 
M. von den Driesch nous semble sans contact avec la réalité. 
Il est invraisemblable qu'une évolution, commencée dès le 
latin, qui ne concerne pas seulement les adjectifs, mais tous 
les déterminants en général, manifestement dirigée par des 
raisons de syntaxe et d'analogie, ait abouti à une distinction 
subtile, inutile, à une distinction arbitraire de manuel de 
philosophie entre la sensibilité et l'intelligence". 

Certains des arguments que M. von den Driesch emploie 
pour soutenir sa thèse, nous paraissent fort propres à la com- 
battre. D'accord en cela avec M. Clédat, il dit que les 
adjectifs qui se placent avant le substantif expriment tous 
une idée de plus ou de moins, relativement à l'espace, au 
temps, etc. ; que comme les adjectifs numéraus. ils expri- 
ment donc une détermination quantitative 3 . Il n'y a rien de 
moins affectif, rien de plus logique, que ce qui peut se 
ramener à une idée de quantité, et l'assimilation que fait 
M. von den Driesch des adjectifs en question, avec les 
adjectifs numéraus va directement contre sa thèse. Il a. du 
reste prévu l'objection et a essayé d'y répondre en disant que 
les adjectifs exprimant une qualité sensible, relative par 
exemple à l'extension dans l'espace ou le temps, dans les- 
quelles il est difficile de discerner une valeur affective com- 
portent pourtant bien une appréciation de la part du sujet ; 
mais on pourrait en dire autant de tous les adjectifs, et la 
question est de savoir si cette appréciation a une valeur 

1. Article cité, p. 245, 254, 268. 

Z. Cf. Reçue de Philologie française, XVI, 149 et suivantes. 

3. p. 48-49. 



226 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

logique ou affective. M. von den Driesch ajoute que la valeur 
affective devenue peu à peu insensible était plus marquée 
à une époque naïve où l'esprit peu développé était encore 
soumis à V expression objective des faits*. Mais il n'indique 
pas de date, même approximative, pour celte époque naine, 
qui est sans doute, si elle a jamais existé, fort antérieure 
aus textes qu'il a étudiés, car elle remonte pour le moins au 
latin classique, où les adjectifs en question se placent déjà 
avant le substantif. 

M. von den Driesch ne nous semble pas avoir mie us 
réussi à prouver que la distinction qu'il propose s'applique 
à l'ancien français, comme au français moderne; les exemples 
qu'il fournit confirment au contraire l'opinion générale que 
l'usage était beaucoup plus libre autrefois que de nos jours. 
Pour nous en tenir aus adjectifs de couleur, M. von den 
Driesch remarque que dans Robert de Clary et le Ménestrel 
de Reims ils sont fréquemment placés avant le substantif-. 
Ce qui était affectif autrefois serait-il donc devenu logique? 
Mais Joinville, au contraire, place l'adjectif de couleur après 
le substantif. M. von den Driesch insinue entre parenthèses 
l'explication suivante : les vêtements de couleur n'auraient- 
ils pas fait sur l'esprit de pauvres diables comme le Ménestrel 
et Robert de Clary une impression plus vive que sur le 
seigneur qu'était Joinville 2 ? Il est aussi difficile de l'affirmer 
que de le nier. Mais Froissart met très souvent l'adjectif de 
couleur avant le substantif : faut-il le considérer comme un 
pauvre diable? On voit par là ce qu'il y a d'ingénieus, mais 
aussi de fragile dans les explications proposées par M. von 
den Driesch. 

Nous lui adresserons un souhait en terminant : il expose 
dans son introduction pourquoi il a fait porter son travail 
sur les écrivains en prose du XIII e siècle; mais la question 
de la place de l'adjectif épithète ne se pose pas seulement à 
cette époque. Nous serions fort reconnaissant à M. von den 

1. p. 49. 

2. p. 78. 



PUBLICATIONS ADRESSÉES 227 

Driesch de nous donner, à l'aide des matériausdontil dispose, 
un tableau d'ensemble de l'usage en cette matière, au 
XIII e siècle, en indiquant en quoi il ressemble à l'usage de 
l'époque précédente, et en quoi surtout il en diffère. Sans 
doute se propose-t il de donner ce tableau dans la seconde 
partie de son étude ; s'il n'y avait pas songé, nous serions 
beureus de lui en avoir suggéré l'idée. 

H. Y von. 

[A noter la place de l'adjectif dans les titres de romans 
« l'inutile beauté, l'impossible sincérité ». qui équivalent à 
peu près à « l'inutilité de la beauté, l'impossibilité de la 
sincérité. » C'est un cas particulier de l'épithète adverbiale 
(Voy. notre Reçue, XV, p. 246). L'adjectif marque de quelle 
manière est conçue la qualité exprimée par le substantif;. 

L. C. 



PUBLICATIONS ADRESSÉES A LA REVUE 



Tous les ouvrages adressés à la Direction de la «Revue» 
sont mentionnés. Geus qui sont envoyés en double exem- 
plaire font l'objet d'un compte rendu. 



Léon Brunschvicg. — Original des Pensées de Pascal, 
fac-similé en phototypie du manuscrit, texte imprimé en 
regard (Paris, Hachette, 1905; 258 planches et 258 pages in- 
folio. Prix : 200 fr.). — Cette magnifique publication, d'exé- 
cution parfaite, était désirée depuis longtemps. Nous en 
avions montré ici-même la nécessité (tome X, p. 60). 

Oscar Grojean. — La littérature Wallonne (Extrait de 
Wallonia, XIII* année, p. 161-174). 

Le même. — Notes sur quelques jurons français (Extrait 
delà Revue de /' Université de Bruxelles, février-mars 1905). 
— Curieuse petite étude, où M. Grojean rapproche, comme 
\\ convient, le juron du serment, 



228 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

('. II. Grandgent. — An outline of the phonology and 
morphologg of old provençal (Boston, D. C. Heath, 1905; 
xi-159 p. in-12). — Voy. un compte rendu important de 
M. A. Thomas dans Romania XXXIV, p. 331. 

E. Dreyfus-Brisac. - Plagiats et réminiscences ou le 
iardin de Racine (Paris, chez l'auteur, 469 pages). — Le 
titre dit assez ce qu'est le livre. Les rapprochements sont 
intéressants, mais un bon nombre s'expliquent par desimpies 
coïncidences. 

J. Anglade. — Deux troubadours narbonnaîs (Narbonne, 
imprimerie Caillard, 1905; 35 p. in-K . - Cf. un compte 
rendu de M. A. Tb ornas dans Romania, XXXIV, p. 351. 

A. Tobler. — Vtrmiscl/te Beitràge (Académie de Berlin, 
23 mars 1905). 11 s'agit ici des locutions suivantes : N'y ayant 
rien déplus naturel que ceci. — Aussi bien. -- Rien que 
d'ordinaire. 

Gust. Bydberg. — Ueber die Entwickelung von illui, ilie 
au/ franzôsischen und das Eindringen der Form lui ah 
schwachtoniger Dativ (19 p. extr. des Mélanges Mussafia). 

J. Durandeau. — Dictionnaire français-bourguignon, 
lettres S a Z (Dijon, au Réceil Bourguignon). — Voici le 
huitième petit volume, et dernier, de cet important travail, 
qui n'est pas seulement bon à consulter, mais agréable à lire. 
On n'en peut dire autant de beaucoup de dictionnaires. 



Une Société des textes français modernes vient de se constituer 
dans le but de réimprimer, en des éditions correctes et d'un pris 
abordable, les ouvrages des quatre derniers siècles qui sont rares 
et coûteus, et ceus dont il n'existe aucune édition satisfaisante. 
De la Renaissance au Romantisme, elle trouvera un vaste champ 
d'activité, et tous ceus qui s'intéressent, en travailleurs ou en 
amateurs, à la littérature française, lui sauront gré de faire pour 
les temps modernes ce qui a été entrepris déjà pour le moyen 
âge. M. Huguet, professeur à l'Université de Caen, 30, rue 
Guilbert, reçoit les adhésions (la cotisation annuelle a été fixée 
à dis francs) et toutes les communications intéressant la Société. 



CHRONIQUE 



Le rapport de l'Académie française sur la réforme 
de l'orthographe. 

L'Académie vient de faire magistralement la démons- 
tration de son incurable incompétence en matière de gram- 
maire et. d'orthographe. M. Emile F'aguet tenait la plume 
et il en a profité pour faire, le plus sérieusement du monde, 
un amusant pastiche du style académique; il a d'ailleurs 
pris soin de nous informer qu'il a été le fidèle greffier de 
l'Académie, mais que son opinion personnelle diffère sensi- 
blement de celle qu'il a donnée comme rapporteur. S'il cri- 
tique le point de vue phonétique, auquel s'est placée la com- 
mission présidée par M. Paul Meyer, il reconnaît cependant 
qu'il n'est pas possible de ne point tenir compte de la pro- 
nonciation « là où vraiment elle est à peu près générale ». 
Mais l'Académie commence par repousser absolument « le 
principe qui consiste à rapprocher le plus possible la parole 
écrite de la parole parlée », comme si l'éeriture n'avait pas 
précisément pour objet de figurer la prononciation, comme si 
l'idéal d'une bonne orthographe n'était pas, ainsi que l'indi- 
quait déjà, en 1660, la Grammaire de Port-Royal, « 1° de ne 
rien écrire qu'on ne prononce ; 2° de ne jamais marquer un 
même son par des figures différentes ». 

« La phonétique, objecte l'Académie, varie de génération 
en génération. » Ceci est très exagéré. Notre prononciation 
est, à quelques exceptions près, celle du temps de Louis XIV. 
La langue évolue avec lenteur, d'après des lois naturelles et 
inconscientes que la philologie a pour mission de rechercher. 
Nos ancêtres ont prononcé successivement audire, odir, 
ozir, otr, ouïr, et pour ce mot, l'orthographe a suivi, comme 



230 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

il convenait, l'évolution de la langue. Fallait-il continuera 
écrire latin, tout en parlant français? 

« Personne, ajoute modestement l'Académie, n'est en 
mesure de dire que telle province ou telle autre esl en pos- 
session de la vraie prononciation. » Pardon ! On sait parlai 
tement que dans telle province, notamment dans les pays 
de langue d'oc, le français a été appris comme une langue 
étrangère, avec des fautes de prononciation qui s'y sont per- 
pétuées, rose pour rose par exemple. Tous les bons diction- 
naires (Littré, Darmesteter) prennent soin dénoter la pronon- 
ciation correcte de chaque mot, et il est rare qu'ils aient à 
signaler une hésitation de l'usage. Il n'y a guère d'incerti- 
tude que pour les doubles consonnes, dans un nombre de 
mots d'ailleurs très restreint: mais il est établi que la ten- 
dance de la langue, en dépit de fluctuations dues à notre 
mauvaise orthographe, est de réduire partout les consonnes 
doubles à une consonne simple, comme le fait s'est déjà pro- 
duit dans un très grand nombre de mots, même d'origine 
savante. En autorisant partout la simplification des con- 
sonnes, comme le proposent M. Faguet, parlant en son nom 
personnel, et M. Michel Bréal, on risquerait donc tout au 
plus de hâter un peu l'évolution naturelle d'un petit nombre 
de mots d'origine savante, et on en ramènerait d'autres à leur 
ancienne prononciation, corrompue par l'orthographe. 

Comme le fait très justement remarquer M. Meyer, une 
réforme sérieuse rendrait possible l'enseignement d'une dis- 
cipline trop négligée dans nos écoles, l'orthoépie. Quand on 
écrira gajure, on ne sera plus tenté de prononcer gajeure. 
L'Académie dit avec une superbe indifférence qu'il y aurait 
peu d'inconvénient à ce qu'on en vînt à prononcer ainsi, 
sans paraître se douter que gajure est à gajer ou gager ce 
que brûlure est à, brûler, parure à parer, etc., et que gageure 
par eu est un aussi gros barbarisme que brûleure, pareure, 
graveure, piqueure, etc. Serait-il indifférent qu'on en vint à 
dire « une belle pareure », en conservant la désinence are 
dans les autres dérivés ? 



CHRONIQUE 231 

Le rapport académique fait allusion à je ne sais quelle 
histoire étrange du corps diplomatique, protestant près du 
ministre contre les projets de réforme orthographique ; on se 
représente mal le comte Tornielli, qui écrit filosofia, deman- 
dant au nom de son gouvernement le maintien des ph du mot 
philosophie. Le rapport pousse le paradoxe jusqu'à prétendre 
que les complications de l'orthographe facilitent pour les étran- 
gers l'étude du français, et que les gens bien élevés de tous les 
pays comprennent plus facilement temps que tens ou tems 
« parce qu'il ne diffère du mot latin tempus que par une 
lettre » !! C'est le fameus argument étymologique 1 , auquel on 
a répondu si souvent qu'il est fâcheus pour le bon renom de 
l'Académie de l'entendre dire encore : « Nous voulons ratta- 
cher la langue dérivée à la langue primitive et montrer d'une 
manière plus évidente le lien qui les unit. » Montrer à qui ? 
A ceus qui ne savent pas le latin? Ils n'y verront rien. A ceus 
qui le savent? Ils n'ont pas besoin du r/ de vingt pour voir, dans 
le mot français, le latin mginti. « Pour une lettre de plus ou de 
moins, disait Sainte-Beuve, les ignorants ne sauront pas mieux 
reconnaître l'origine du mot. et les hommes instruits la recon- 
naîtront toujours. » Et M. Faguet, qui cite Sainte-Beuve, 
ajoute de son crû : « L'ignorant ne reconnaît rien du tout dans 
tim.es ; il l'apprend par cœur et voilà tout ; et les hommes qui 
savent du latin reconnaissent très bien tempus dans tirnes, 
quoiqu'il soit plus éloigné de tempus que notre mot temps. Si 
l'on s'amusait, on pourrait même dire que, y ayant plus de 
gens sur la planète qui savent l'anglais qu'il n'y en a qui savent 
le latin, écrire tems serait une plus grande facilité à ceux qui 
ont à l'apprendre que d'écrire temps. Mais ne plaisantons 
pas, et ne perdons ni notre tempus, ni notre temps, ni notre 
times. » 

1. L'Académie parle de ne respecter l'orthographe étymologique 
que lorsqu'elle est « étymologique réellement ». A ce compte, elle 
aurait dû admettre « donter. rempar; tu cous, il caut ; tu mous, il 
moût; tu vaus, les eheveus; forsené, poi«. » Or, elle maintient for- 
mellement poids, dompter et repousse implicitement les autres 
corrections. 



232 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

Le rapport académique présente ensuite, sous différentes 
formes, l'argument delà physionomie des mots, citant un 
article de M. Brunetière et une parole de Renan. Il est in- 
contestable qu'un changement d'orthographe est désagréable, 
mais nul ne sera tenu de faire le petit effort de se conformer 
aus règles nouvelles, qu'il s'agit simplement d'introduire dans 
L'enseignement, pour le plus grand bien des générations qui 
nous suivent. Ce qu'il est impossible d'admettre, c'est que la 
physionomie des mots fasse partie de « la beauté même de la 
langue ». On ne saurait trop répéter que c'est là une pure 
illusion. Les « toufes d'asfodèles » et « les souûes qui no- 
taient, sur Galgala », nous plairont tout autant, avec l'habi- 
tude, que « les touffes d'asphodèles » et « les souffles qui 
flottaient », et il ne faut pas oublier que trône au lieu de 
throsne, fête au lieu de /este, aviser au lieu de adviser, tenait 
au lieu àetenoit, etc., etc., ont para, bien à tort, fort laids à 
nos ancêtres. Que nous parle-t-on de formes «consacrées » 
par le temps et par les grands écrivains qui les ont em- 
ployées ? L's des mots /este, asne, honte, etc., était « consa- 
crer» » par l'emploi qu'en avaient t'ait, sans interruption, de- 
puis les textes les plus anciens du latin, pendant plus de 
vingt siècles, tous les auteurs latins et français, y compris 
nos grands classiquesdu siècle de Louis XIV, ce qui n'a pas 
arrêté l'abbé d'Olivet, à qui nous devons l'excellente réforme 
de 1740. Bossuet, qui était partisan, comme Corneille, de la 
simplification orthographique, était lui aussi victime de l'il- 
lusion qui nous attache à la physionomie des mots, lorsqu'il 
reculait devant la substitution de ai à oi, prononcé comme ai: 
« Si l'on escrivoit connaissait au lieu de connoissoit, qui 
reconnoistroit ce mot ? » Personne assurément ne regrète 
aujourd'hui qu'on n'écrive plus connoistroit, ni teste comme 
veste. Si ces réformes étaient encore à faire, nos « artistes 
littéraires» les repousseraient avec indignation. Disons avec 
M.Faguetque la physionomie des mots est «la chose du monde 
aux changements de quoi l'on s'habitue le plus vite » et que, 
si l'on peut parler à la rigueur de la beauté orthographique 



CHRONIQUE 233 

des mots, « le mot laid, le mot affreux, c'est le mot surchargé 
et hérissé ; le mot beau, c'est le mot simple, sobre, uni et dé- 
dépouillé. » 

Lorsque l'Académie répète à chaque instant qu'une forme 
de mot est trop « entrée dans l'usage », elle se sert d'un 
terme fort impropre. Depuis que l'orthographe académique 
est enseignée obligatoirement dans toutes les écoles, exigée 
clans tous les examens, suivie aveuglément par tous les im- 
primeurs, il n'y a plus d'usage, il n'y a plus qu'une loi ortho- 
graphique. On ne peut pas plus dire qu'il est d'usage d'écrire 
« dompter » avec un p, qu'on ne dira qu'il est d'usage de 
payer chaque année ses impôts. S! les grands écrivains du 
XIX e siècle avaient librement choisi leur orthographe, on 
pourrait à la rigueur alléguer leur autorité pour appuyer les 
graphies actuelles; mais elles leur ont été imposées dès leur 
plus tendre enfance ! Quand l'Académie déclare attendre les 
décisions de l'usage, elle se gausse de nous. Voit-on le parle- 
ment répondre aus électeurs: «Nous réduirons le service 
militaire quand l'usage en aura pris l'initiative »? Si nous 
n'écrivons plus rhythme. ce n'est pas l'usage qui a changé, 
c'est la loi qui a été amendée; le légistateur, dans l'espèce, 
était l'Académie, mais il pourrait fort bien être aussi le 
Ministre de l'Instruction publique, et c'est sur quoi nous 
comptons. 

Nous allons examiner dans le détail les objections que 
l'Académie oppose aus propositions de la Commission minis- 
térielle de réforme. 

Accents et tréma 

L'Académie persiste à écrire événement à cote d'avènement 
et aussi céderai, compléterai, réglerai, « parce que la pro- 
nonciation est bien celle que l'accent aigu indique » ! Or 
tous les dictionnaires et lexiques notent par è la prononcia- 
tion du second é d'événement et de l'é du radical dans les 
futurs de céder, compléter, régler. 

Elle persiste à distinguer par l'accent la préposition à, les 

REVUE DE PHILOLOGIE, XX 16 



234 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

adverbes là, où et le participe dû, de la forme verbale a, des 
articles la et du et de la conjonction ou. « Est-il nécessaire, 
disait Gréard, de distinguer par un signe extérieur la article 
de là adverbe, des article de dès préposition, ou conjonction 
de où adverbe, alors que la fonction du mot dans la phrase 
établit nettement la différence ? Toute notation a été suppri- 
mée dans le latin cum, qui est à la fois conjonction et prépo- 
sition : les enfants, conduits par la logique, ne s'y trompent pas.» 

Même résistance pour la suppression de l'accent circon- 
flexe dans les imparfaits du subjonctif : aimât, fit, prît, mou- 
rût. Cependant, pour la première conjugaison, la désinence 
al ne pourrait se confondre avec aucune autre, et pour les 
autres conjugaisons, la fonction du mot dans la phrase, 
comme dit Gréard, établit nettement la différence. Quand on 
supprime partout (article 3 des concessions académiques) 
l'accent circonflexe qui « ne sert qu'à rappeler Vs étymolo- 
gique », il est inconséquent de le maintenir dans les formes 
verbales où il n'a pas d'autre raison d'être. 

L'Académie repousse Noël sans tréma pour une raison in- 
vraisemblable : parce que cette orthographe « pourrait amener 
à prononcer oc comme une diphtongue (Nouel ou Nouai) » ! 
Noël est monosyllabique chez Gresset et ailleurs, sans que le 
tréma ait rien empêché. 

Si le tréma est considéré comme indispensable à Noël, en 
revanche on n'en veut pas pour trahir, ébahir, où il serait 
assurément préférable à 17/, qui est une lettre, — et non pas 
un signe diacritique, quoi qu'en dise le rapport, — détournée 
de son emploi normal et ne répondant ni à une ancienne aspi- 
ration, ni à une lettre latine. Trahir est aussi barbare que 
glahieul, pahien. 

Les homonymes 

Les mots dessin et dessein ne sont pas, à vrai dire, des 
homonymes : il n'y a là étymologiquement qu'un seul mot 
dont deus acceptions ont été différenciées par l'orthographe. 
Il en faut dire autant de appâts et appa&\ L'Académie trouve 






CHRONIQUE 



235 



qu'il n'est pas mauvais de différencier parla forme les accep- 
tions divergentes, sans prendre garde qu'on supprime ainsi 
l'image et qu'on décolore la langue. D'ailleurs, à son habi- 
tude, elle s'arrête à des résolutions contradictoires, adoptant 
appâts comme forme unique, et maintenant dessein à côté 
de dessin. 

En ce qui touche les homonymes proprement dits, dont 
les réformes proposées rendraient l'orthographe uniforme, 
l'Académie plaisante agréablement. Elle objecte qu'on de- 
vrait écrire par exemple : « Son doit doit être coupé, il vint 
vint fois, ni ni ni fleurs. » Mais, alors même qu'on écrivait 
doigt, vingt et nid, a-t-on jamais accolé doigt et doit, vingt 
et vint, nid et ni ? Écrit-on jamais, malgré la différence or- 
thographique : « Cet homme de peu peut vous nuire ; ou 
ignore quand Caen a été fondée ? » N'insistons pas. 

Quand des homonymes appartiennent à des parties du 
discours différentes, il n'y a pas l'ombre de confusion pos- 
sible. Jamais on ne pensera ans verbes devoir et venir quand 
on lira : « l'anneau qu'il a au doit lui a coûté vint francs », 
aus conjonctions ni et puis quand on lira : « il y avait autre- 
fois un ni d'hirondelle au-dessus du puis », à l'adjectif las 
dans : « le sceau était attaché avec des las de soie. » Pensez- 
vous au verbe sourire quand on vous écrit qu'il y a des souris 
dans votre appartement? 

Mais alors même que les homonymes sont des mots de la 
même catégorie, le contexte éclaire suffisamment la signifi- 
cation : « 11 y aurait amphibologie, dit le rapport, entre pan 
(animal) et pan (terme de polythéisme) et pan (morceau) et 
pan (onomatopée exclamative). » A quoi M. Emile Faguet 
répont: « C'est précisément parce qu'il y a déjà trois pan 
entre lesquels on ne fait aucune confusion, qu'il n'y en aura 
pas davantage entre quatre pan ayant quatre sens. » 

Gréard rappelle que M""' de Sévigné écrivait pan pour 
paon et tan pour taon, Racine et Voltaire -.fan pour faon (ici 
il n'y a pas d'homonyme, mais l'Académie n'accepte pas 
davantage la correction). 



286 



REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 



Nous ne compromettrons point la clarté du discours en ajo-u 
tant quelques groupes d'homonymes à ceus que la langue 
possède déjà en si grand nombre. On n'a jamais confondu 
la fraise des bois avec la fraise de veau et la fraise à godrons, 
ni louer un appartement avec louer une initiative, ni le son 
du grain avec le son du canon, ni la pompe à incendie avec 
la pompe des discours académiques. 

Les lettres parasites en dehors des homonymes 

Quand elle n'a pas le prétexte de l'homonymie, l'Aca- 
démie se rejeté, pour refuser de sacrifier les lettres parasites, 
sur la physionomie des mots ou sur l'étymologie. Nous 
savons ce qu'il faut penser de ces deus arguments. 

Elle recule devant « l'étrangeté » de seur et de reu, qui 
n'effrayaient point Gréard, elle conserve dompter, dompteur , 
sculpter, sculpteur, au risque de voir le p s'introduire dans 
la prononciation de ces mots, contrairement à la vieille et 
bonne tradition française. 

Famé pour femme est un peu ébouriffant, comme dit 
M. Faguet, — bien que la forme se rencontre chez nos vieus 
auteurs, chez Montaigne et M ,nc de Sévigné et jusque dans 
les cahiers de l'Académie française, — parce que deus lettres 
se trouvent changées du coup. Mais pour repousser cette 
modification, l'Académie a un argument digne d'être en- 
châssé, c'est que fameus et famélique « paraîtraient dès lors 
signifier féminin ». Elle ne songe pas que cette similitude 
de syllabes existe déjà dans la prononciation, et que fameux 
et famélique n'ont jamais, au grand jamais, évoqué l'idée de 
femme. A ce compte, on pourrait croire que le portier est le 
gardien du port. 

Il faut savoir gré à l'Académie de nous avoir épargné un 
de ces arguments qui traînent partout et qu'elle n'a pas pour 
coutume de dédaigner. On a dit, — et elle ne redit pas, — 
que le c de lacs est indispensable pour rattacher le mot à 
lacer, comme si la parenté de souris et de souricière était 



CHRONIQUE 237 

dissimulée par l'orthographe simple et rationnelle du premier 
de ces mots. On a dit que le changement de corps en cors 
entraînerait la transformation de corporel en cororel, 
comme si l'orthographe actuelle avait eu pour conséquence 
le changement de corset et corsage en corpet, corpage. La 
parenté de effet et effectif, de dette, devoir et débiteur, a-t-elle 
été obscurcie quand on a cessé d'écrire effect, debte, debvoir, 
comme on avait eu la fantaisie de le faire au XVI e siècle? 

Les consonnes doubles 

L'Académie a Tironie un peu lourde. Elle déclare « qu'elle 
n'a pas vu sans plaisir la Commission (ministérielle) s'en- 
gager dans la voie de la suppression des lettres doublées, 
qui sont une des réelles difficultés de notre orthographe », 
après quoi elle n'admet qu'une seule des simplifications pro- 
posées, celle des deus l (L'échelle! Et pour que le nombre 
des mots à consonnes doubles ne s'en trouve pas diminué, 
elle se hâte d'ajouter une r à chariot qui devient charriot ! 
Et les raisons qu'elle donne sont stupéfiantes. Ecrire jèie, 
nète, sote, hute serait « une véritable déformation de la pro- 
nonciation » ! Littré et Darmesteter 1 s'accordent cependant 
pour noter la prononciation de ces mots avec un seul t, et 
Littré remarque, à propos de cacheter, tout semblable h jeter: 
(( Il y a inconséquence à écrire, comme fait l'Académie, d'une 
part, j'achète avec un accent grave, et de l'autre Je cachette, 
avec deux tt. Les deux cas sont identiques et devraient être 
traités de même. » Il fait une remarque analogue à propos 
d'appeler, et M. Michel Bréal s'y associe en disant: « On 
nous dit que chanceler doit s'écrire au présent je chancelle, 
mais que modeler doit faire je modèle. Pourquoi? La con- 
formation de ces deux verbes est exactement la même. » C'est 
de toute évidence, et Gréard demandait aussi qu'on écrivît : 
(( il jète, il chancelé ». 

1. Pour abréger, nous désignons par le nom seul de Darmesteter 
l'excellent dictionnaire de Darmesteter, Hatzfeld et Thoma<, 



238 REVUE DK PHILOLOGIE FRANÇAISE 

I /Académie prêtent encore, contrairement à Littré et à 
Darmesteter et à tous les traités de prononciation, qu'on l'ait 
entendre la double / dans al-lée, al fumer, bal-lot, bal-let, 
cal-leux, cellier, col-lège, col-ler, dal-lage, embel-lir, sel- 
ler, etc. Ailleurs, comme dans bécarre, beurre barreau, 
barrique, bourrasque, bourreau, bourru, carré, carrière 
corridor, charrue, courrier, débarras, enterrer, commander, 
commode, enflammer, commun, indépendamment, donner, 
anneau, annoncer, bonnet, connaître, accorder, accuser, 
abbat/e, affaire, etc., elle reconnaît que la double consonne 
« n'est pas dans la prononciation », et elle déclare parfois ne 
pas être « très énergique » pour la maintenir, mais elle con- 
fesse avoir une « tendance )> à ne pas simplifier, «l'orthographe 
dût-elle avoir une influence sur la prononciation » ! Cette 
influence, elle dit même la souhaiter, trouvant qu'il serait 
(( moins nonchalant » d'arriver à prononcer barreau, car-ré, 
des'-saisir, don'-ner, etc. Voilà ce qu'est disposée à faire de 
la langue, par respect du fétiche orthographique et par 
crainte du désagrément momentané inséparable d'une ré- 
forme sérieuse, la compagnie que Richelieu avait préposée 
à la garde du beau langage ! 

S pour / . / pour g doux, ; pour s douce, ci pour ti 
sifflant, an pour en. 

L'Académie n'admet la substitution de Vskx final que dans 
les pluriels en oux [bijoux, cailloux). Pourquoi pas dans les 
autres pluriels, tels que beaux, légaux, lieux, dans tu vaux, tu 
veux et aussi dans les désinences adjectives en eux? On ne peut 
cependant pas invoquer ici la tarteà la crème de l'étymologie, 
puisque le latin a une s dans bellos, regales, generosum, 
raies, etc. Gréard proposait aussi beaus, heureus, jalons, 
je peus, je vaus; et Voltaire protestait déjà contre x final, 
dont Darmesteter a dit excellemment: « C'est à une succes- 
sion d'erreurs qu'est due la fâcheuse habitude de l'ortho- 
graphe moderne de noter par x presque toute s qui suit un 
u... 11 serait grand temps qu'une orthographe plus correcteet 



CHRONIQUE 239 

plus simple rétablît partout 1' s finale à la place de cette x 
barbare. » Remarquons en passant qu'il est contradictoire 
d'écrire les formes dérivées du latin illos, Mas, par s dans des, 
les, elles, et par x dans aux, eux, ceux. Pour courroux, l'Aca- 
démie trouve que l'as « s'apparente mieux »avec le c de cour- 
roucer. Mais cowrous et courroucer seraient semblables à 
souris et souricière. L'x n'est pas plus parent du c que de IV 
Pour une crois, l'Académie redoute une confusion invraisem- 
blable avec le verbe crois. Elle devrait au moins admettre une 
nois, un chois, qui n'ont pas d'homonymes. En adoptant « le 
pris », qu'il n'y aurait aucun danger de confondre avec, la 
forme verbale pris, on aurait l'avantage d'écrire de même, 
dans le pris et Je palais, le produit français de la désinence 
latine Hum. 

En écrivant manjer, oblijer, etc., on aurait l'avantage de 
régulariser dans l'écriture la conjugaison de ces verbes, où 
l'on est obligé aujourd'hui de marquer le même son tantôt 
par g, tantôt par#e: manger, manqea. L'Académie reconnaît 
que le g palatal est « un empiétement illégitime du g sur le 
j ». Elle repousse cependant la réforme parce que « cette 
anomalie est trop entrée dans l'usage ». Traduisez: « L'œil y 
est trop habitué. » Mais on en peut dire autant de toutes les 
bizarreries de l'orthographe. Manger ne nous est pas plus 
familier que pied, échelle. L'Académie admet pié, échèle; 
elle n'aurait pas plus heurté l'usage — qu'elle proclame 
mauvais, — en approuvant manjer. 

Le rapport académique condamne encore le remplacement 
de Vs par z, « sans qu'on ait, à la vérité, une raison très forte 
pour prendre ce parti ». On allègue cependant un semblant 
de raison pour les mots dont le masculin se termine par une 
s (niais-niaise; clos-close . Ainsi l'Académie, qui tient à 
maintenir « fameux, fameu.se », fait des façons devant « niais, 
niaise ». Il n'y a aucune nécessité de remplacer par un z Vs 
finale qui est une lettre muette, et on ne propose pas de la 
supprimer parce qu'elle sonne parfois en liaison. Mais il est 
utile, partout ailleurs, de noter uniformément par c le son 



240 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

ze, et d'écrire hazarder avec Corneille, cizelè avec La 
Bruyère, trèzor avec La Fontaine ; écrazer, roze, etc., avec 
Voltaire. 

L'Académie admet qu'on écrive confidentiel par un c, et 
de même tons les adjectifs dont le substantif est en ence ou 
ance. Mais elle maintient démocratie, partial, factieux, des 
notions, etc., parce que, dit-elle, elle a considéré que, pour 
tous ces mots, « la raison étymologique avait de la valeur ». 
Pourquoi cette raison a-t-elle de la valeur pour démocratie, 
et n'en a-t-elle pas pour confidentiel ? Mystère. S'il est naturel 
d'écrire de la même manière deus sons identiques comme 
dans confidence et confidentiel, il est absurde d'orthographier 
de même deus sons qui diffèrent radicalement, comme le t de 
démocrate et le c dous de démocratie, comme le ti de partie 
et le ci de partial. Le t latin est déjà représenté par c ou s, 
conformément à la prononciation française, dans les subs- 
tantifs en ence et ance, dans paresse, mollesse, etc., et dans 
précieux, apprécier, malicieux, gracieux, ricieux. « Anibi- 
cion » serait semblable à « succion », où le c corresponl 
aussi au t latin de suclum, et « ambicieux » à « précieux ». 
Non seulement il n'est pas utile, mais il est très fâcheus 
d'écrire de la même manière deus mots de la même famille 
qui se prononcent différemment. On a sagement renoncé à 
écrire subject (au lieu de sujet] à cause de subjectif, pour- 
quoi continuerait-on à écrire inertie à cause d'inerte? L'exis- 
tence du t sifflant dans notre orthographe est l'occasion de 
nombreuses équivoques telles que les deus prononciations de 
inventions, substantif et forme verbale; on en pourrait citer 
plus de trente exemples. Je crois toutefois que, pour noter le 
son qui nous occupe, l's conviendrait mieus que le c, dont 
la valeur sifflante est anormale ; on écrirait érecsion avec 
Voltaire, et prétension avec Racine et La Bruyère, comme 
déjà extension. Quand l's serait isolée entre deus voyelles, il 
n'y aurait pas de confusion avec le son ze, puisque ce son 
serait toujours noté par un z. 

La Commission ministérielle fait remarquer l'inconvénient 



CHRONIQUE 241 

qu'offre l'obligation d'écrire de la même manière (ient) deus 
sons aussi différents que ceus qu'on entent dans il vient et dans 
client, orient, et elle propose cliant, oriant, ineonvéniant. 
Nous écrivons bien par ant, comme nous les prononçons 
{a nasal, les participes présents que les latins prononçaient et 
écrivaient par ent; ineonvéniant serait semblable à inconve- 
nant. L'a latin de portât am est devenu un è dans porté et s'écrit 
è ; l'e latin d'orientem est devenu a nasal dans orient et doit 
s'écrire par a. L'Académie est insensible à l'équivoque de 
couvent qui se prononce tantôt avec l'accent tonique sur la 
première syllabe et e labial atone (elles couvent 1 , tantôt avec 
l'accent toniquesur ent représentant inexactement un a nasal. 
«A. -F. Didot, dit Gréard, demandait qu'on remplaçât ent par 
ant dans tous les qualificatifs employés adjectivement et dans 
leurs dérivés. Ainsi éviterait-on pour l'orthograpbe des yeux : 
un affluent et ils affluent, un expédient et ils expédient, un 
équivalent et ils équivalent. La proposition de Didot semble 
aisée à appliquer. » 

Le t de la 3 personne du singulier 

Le rapport académique repousse il vaint pour il vainc. 
faisant remarquer « que cette 3* personne du singulier de 
l'indicatif présent n'est usitée en vérité que dans les gram- 
maires ». Mais doit-on écrire incorrectement une forme pour 
la seule raison qu'elle est peu employée? D'ailleurs, si la 
3 e personne de l'indicatif présent de vaincre est inusitée, 
on n'en saurait dire autant de celle de convaincre. Voyez 
Littré. Et qui osera jamais faire la liaison barbare qu'in 
dique l'ortbographe : « cet argument vous convainc-il ? » 
L'Académie ne croit pas mauvais « de conserver le c qui est 
dans l'infinitif et la racine du mot». Il y a un v dans l'infinitif 
et la racine de servir , une m dans dormir ; écrit-on il serv et 
il dorm ? Est-il admissible qu'on ignore encore aujourd'hui 
la grande loi phonétique en vertu de laquelle la consonne 
finale du radical, quand ce n'était pas une liquide ou une n, 
est tombée régulièrement devant les flexions set t? On a sura- 



242 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

bondamraent démontré qu'il fallait écrire ,/V couvains et je 
prens, comme je sens, je dors; je mous comme je résous, et 
qu'il était absurde de faire disparaître la consonne carac- 
téristique d'une personne pour lui substituer comme on le 
fait dans il perd, il Convainc (au lieu de il pert, il conraini) 
la désinence du radical, tombée devant la flexion dès l'origine 
de la langue, ou une consonne euphonique qui n'appartient 
même pas au radical comme dans il moud, il coin/. Ecrire 
tu couda (latin consuls à cause du d de coudre, c'est comme 
si l'on écrivait tu ets à cause du t de être, tu connaits à cause 
du t de connaître. 

Les lettres grecques 

L'Académie manifeste une « tendance » toute platonique à 
favoriser Vi plutôt que Yy dans les mots de création scienti- 
fique et elle se déclare « disposée à ne pas s'opposer à la 
suppression de 17/ » clans la combinaison rh, mais elle ajoute: 
« en examinant chaque cas, » ce qui nous promet de belles 
incohérences. Elle supprimera l'A de rhétorique en conser- 
vant celle de rhume, ou vice-versa, et nous serons bien 
avancés ! Elle est moins disposée à remplacer th et p/i par 
1, f, parce qu'un grand nombre des mots qui contiennent ces 
graphies sont trop « entrés dans l'usage. » On ne voit pas 
bien comment rhume, qu'on se résignerait à franciser, est 
moins entré dans l'usage que pharmacie ; pour peu qu'on ait. 
franchi les Alpes ou les Pyrénées, on a dû commencer à se 
familiariser avec farmacia, teatro, etc., qui ne sont pas 
moins raisonnables que frénésie, trésor, et autres mots fran- 
çais dans lesquels a été amorcée la réforme qu'il s'agirait 
aujourd'hui de généraliser. Bien que l'Académie ait perdu 
le droit d'invoquer l'autorité de Gréard, après l'accueil qu'elle 
a fait jadis à sa Note présentée au nom de la Commission 
du Dictionnaire, elle loue aujourd'hui son « esprit de pru- 
dence et de progrès mesuré » pour justifier la résolution 
qu'elle a prise de ne franciser, en examinant chaque cas, 
qu'une partie, la moindre possible, des mots d'origine grecque. 



CHRONIQUE 243 

Il est évident qu'en parlant de ne pas appliquer immédia- 
tement les nouvelles règles à tous les mots grecs, Gréard 
faisait une concession à l'esprit rétrogade de ses confrères, 
et usait avec eus de diplomatie, sans aucun succès d'ail- 
leurs. Mais sa pensée est bien nette lorsqu'il dit : « Ne 
serait-il pas raisonnable d'accepter que Vh suivant une des 
consonnes r, t, e, soit au commencement d'un mot, soit 
dans le corps d'un mot, et qui ne se prononce pas, peut 
être supprimée ; d'admettre du même coup, dans les mêmes 
conditions, la transformation du pli en/. » C'est ce que pro- 
posent aujourd'hui, avec la Commission ministérielle, 
MM. Emile Faguet et Michel Bréal. Citons M. Faguet : 
« Quelques-uns disent : on pourrait franciser les mots usuels 
et conserver grècoïdes les mots savants. Où commence 
le mot savant et où commence le mot usuel ? Théologie, 
mot savant, Athée, mot usuel. Et donc on écrira Théologie 
et Atée, ce qui n'a pas le sens commun, et ce qui serait pour 
les enfants une complication et une difficulté. D'autre part 
l'effet d'étonnement sera bien plus grand à franciser tous les 
mots usuels qu'à franciser les mots savants. Prenons un 
parti : francisons tous les mots grecs, comme le voulai 
Ronsard, sans distinction. Plus de ph, de th, de ch dur, de 
rh. Les Italiens font ainsi depuis un siècle. Sont-ils en déca- 
dence ? Quant à Yy grec, je le raclerais totalement. Je le 
supprimerais de l'alphabet. C'est un intrus : i partout. De- 
puis 1859, nos frères latins, les Espagnols, ont supprimé tous 
les y grecs. » L'opinion de Ronsard a quelque autorité en la 
matière ; car on ne saurait lui nprocher d'être indifférent à 
l'étymologie grecque. Ajoutons qu'un de nos plus savants 
hellénistes, M. Tournier, en signant une pétition pour la ré- 
forme de l'orthographe, formulait le vœu qu'on écrivît ritme 
au lieu de rythme. 

Conclusion 

Nous croyons avoir montré que les menues, très menues 
réformes que l'Académie accepte dès maintenant et celles 



244 



REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 



qu'elle déclare avoir « une tendance » à faire, sont de nature 
à augmenter, par leur incohérence, la lamentable confusion 
qui règne dans notre orthographe. Dans le paragraphe 8 de 
sa Note, Gréard avait dressé une longue liste d'anomalies 
dont une seule {confidentiel et artificiel) se trouve corrigée. 
« Qu'on se mette, disait-il, à la place des maîtres qui ont à 
expliquer ces anomalies ; des enfants qui ont à les comprendre, 
des étrangers qui en cherchent la raison! Chercher la raison 
qui est au fond des choses, c'est pour tous les esprits un 
travail fécond. Mais s'enquérir de raisons qui n'existent pas, 
et finalement être obligé de charger de formes incohérentes 
la mémoire qui, elle aussi, a sa logique, une logique résis- 
tante, quel labeur plus inutile et plus ingrat! » On ne saurait 
mieus dire, et puisque l'Académie s'est montrée incapable 
de réparer le mal, c'est à d'autres qu'il appartiendra de faire 
disparaître du vocabulaire ces bizarreries qui ne sont, comme 
disait encore Gréard, que « des habitudes vicieuses créées 
par une sorte de caprice et tolérées par une tradition irré- 
fléchie ou aveugle. » 

Les réformes proposées s'appuient sur des raisons et non 
sur des autorités. Mais puisque tant de gens, même à l'Aca- 
démie, protestent contre tout changement au nom des 
grands classiques, s'imaginant avec candeur qu'ils écri- 
vaient comme nous les imprimons aujourd'hui, il n'est peut- 
être pas inutile de réunir ici un certain nombre d'exemples, 
entre beaucoup d'autres, des graphies que l'on rencontre 
dans les éditions originales et dans les manuscrits des écri- 
vains du XVII e et du XVIII e siècle, à une époque où l'on 
pouvait encore parler d'un « usage » orthographique : 

Lettres parasites. — Bossuet : il ront. M rae de Sévigné 
et Racine : je prens, je répons, etc. ; pront, prontement. 
Descartes : le cors humain. Vaugelas : il a vint ans. 
M me de Sévigné : le mois d'out. 

Consonnes doubles. — La Fontaine : grote, atendre, 
diférent, conaître, apas, carière, quiter, sufire, tranquile, 
apeler. Bossuet: aprendre, dificulté, atendre, abatre, atentif, 



CHRONIQUE 245 

flater, froter, enveloper, constament. M ma de Sévigné : 
comencer, come, ariver, étoufer, faloir, abé, ocasion, someil. 
La Bruyère : sifler, aranger, échaper, regreter, chaufer. 
Voltaire : sotise, reconu, chaufer, éfrayer, raporter, nourir, 
aprobation, acorder, instament. On sait que Voltaire, dans 
son édition de Corneille (1764), avait simplifié les consonnes 
doubles. 

« an » pour « en ». — Les projets de réforme ne substituent 
an à en que dans les qualificatifs en ent et leurs dérivés. On 
allait bien plus loin au XVII e et au XVIII e siècle. Cor- 
neille, Fénelon, La Bruyère, Racine, Voltaire : vanger 
et avanture (Les avantures de Télémaque). La Bruyère: 
soupante, paranthèse. M me de Sévigné: doucemant, co- 
mancer, entandre, contante, tandresse, confidance. Bossuet : 
cepandant, contanter, contant, atantif, atantion, assambler. 
atandre, tandresse, pancher, comancer. 

Lettres grecques. — La Bruyère: stile, péristile, hiper- 
bole, tim (pour thym), onix, phisionomie, patétique. Mo- 
lière : misantrope. M me de Sévigné: stile, mistère, sina- 
gogue, Égipte. Voltaire: sindic. sindicat, piramide, enci- 
clopédie, stile, métafisique, tiran, tèse, bibliotèque, apoticaire, 
téologal, téologie, téologien, entousiasme, crétien, cristia- 
nisme, catécumène. 

Nous espérons qu'en présence de ces exemples, qu'il serait 
aisé démultiplier, le lecteur de bonne foi renoncera à croire 
et à dire que l'orthographe actuelle est « traditionnelle », et 
on nous accordera sans doute que ce n'est pas « mettre en 
péril les lettres nationales » que de vouloir écrire comme 
Bossuet, La Bruyère et Voltaire. 

S'il fallait classer, d'après leur importance relative, les 
réformes proposées, nous les placerions volontiers dans 
l'ordre suivant : 

1" Remplacement général des lettres grecques ou dites 
grecques (car ce sont en réalité de mauvaises transcriptions 
latines) par les lettres françaises correspondantes : rh, th, 
ph, par /•, t,f; y par i. 



246 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

Cette réforme était déjà demandée par Ronsard, elle était 
souhaitée par Gréard, elle est patronnée par M. Emile Faguet 
et admise par M. Michel Bréal. 

Quant au ch, on le remplacerait naturellement par un e 
devant a, o, u et devant une consonne (caotique, corégra- 
fique, cronique), puisque devant ces voyelles et devant les 
consonnes, le son du c dur s'écrit normalement ainsi en 
français. Devant e ou / on peut hésiter entre le qu de mo- 
narque et le k de kilogramme. 11 n'y a pas lieu de modifier 
l'orthographe des mots tels que monarque, le qu se pronon 
çant toujours /.■ devant un e muet; mais il y aurait un 
véritable inconvénient à remplacer le ch dur par qu devant 
é, i, en raison de la double prononciation de cette graphie 
clans quinze (kinze) et dans quintuple fkuintuple), quiétisme 
(kuiétisme), dans question (kestion) et dans équestre (ékues 
tre). Le /.• est donc préférable. On remplacerait le ch dur par 
k devant é, i, et par c partout ailleurs. 

2° Simplification des consonnes doubles. 

M. Emile Faguet propose d'autoriser partout la simplifi- 
cation des consonnes doubles, et M. Michel Bréal accepte 
cette solution. Mais il y aurait peut-être lieu de faire une 
distinction. 

Aucune difficulté devant un e muet, où la prononciation 
ne double jamais la consonne. 

Devant une voyelle sonore ou une consonne, la pronon- 
ciation double si rarement les gutturales, les dentales et les 
labiales, qu'il n'y aurait aucun inconvénient à remplacer 
partout : 

tt par i ce par c pp par p 

dd par d g g par //' bb par b 

ff par ./' 

Pour les liquides (/, r) et les nasales [n, m), la pronon- 
ciation actuelle double la consonne dans un nombre de mots 
relativement restreint, mais encore important. Sans doute ce 

1. Sauf, bien entendu, quand le second c ou le second g <;st devant 
c ou i, où il prent un son silllant ou chuintant: accident, suggérer. 



CHRONIQUE 24? 

sont des mots savants, souvent corrompus par l'orthographe 
et qui doivent aboutir à la simplification en vertu de la ten- 
dance manifeste de la langue. Mais, par respect pour la 
prononciation actuelle, si factice et si passagère qu'elle puisse 
être, nous proposerions de maintenir dans ces mots la double 
consonne. On en dresserait la liste, assez courte d'ailleurs, 
d'après le dictionnaire de Darmesteter, Ilatzfeld et Thomas, 
où la prononciation a été relevée sans aucune idée préconçue 
et avec tout le scrupule désirable. 

3° Suppression de la consonne finale du radical devant l's 
et le t de flexion, aussi bien dans les verbes en re et en oir 
que dans les verbes en ir : je prens, tu prens, il prent, etc., 
comme je sens, je dors, il dort, et comme déjà dans une 
partie des verbes en re (je peins, tu peins, il peint ; je résous, 
tu résous, il résout) et dans les verbes en oir (je dois, tu 
dois, il doit). C'est là une réforme capitale, que réclament 
la logique et. l'histoire de la langue. 

4° Substitution générale de l's à x final muet ou prononcé s. 
C'est le rétablissement de la lettre étymologique. On a con- 
fondu avec la lettre x un signe abréviatif qui lui ressemblait 
et qui valait us. 

5° Remplacement du g doux par /', de l's douce par z. 
L'Académie elle-même reconnaît le bien-fondé de ces 
réformes, qui permettront de rectifier notre mauvaise pronon- 
ciation du latin. Quand g n'aura plus jamais le son je en 
français, et s jamais le son ze, on ne sera plus tenté de pro- 
noncer comme nous faisons : jentem [gentem), roza(rosa). 

6° Suppression des lettres parasites (douter pour dompter, 
remors pour remords, fan pour faon, etc. 1 ) 

7° Représentation du son eu par œu après c ou g et par 
eu partout ailleurs. Gréard proposait cette réforme. M. Louis 
Havet fait remarquer avec raison qu'on rétablira ainsi le 
rapport entre aveu-acouer et oeu-vouer, neu~nouer z . 

8° Substitution de an à en dans les mots terminés par cnt 

1. §§ 6 et 10 du rapport de M. Paul Meyer. 

:.'. La suppression du cl de nœud rentre dans la reforme precu- 



248 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

et dans leurs dérivés. C'est la proposition de Didot, approu- 
vée par Gréard. 

9° Substitution de si à ti dans les mots où ti est sifllant 
[irwension comme extension). Toutefois les dérivés des mots 
en ance s'écriraient par ci au lieu de si (substantiel comme 
.substance). Cette réforme permettrait de rectifier du même 
coup notre prononciation absurde du latin. Quand ti n'aura 
plus jamais le pon si en français, on prononcera naturellement 
et correctement par t les mots latins inventio, inertia, etc. 

10° Suppression des accents inutiles (ile, ilute, naitre, 
etc. 1 ) et correction des accents erronés (événement, réglerai), 
comme le proposait Gréard. 

11" Correction des graphies fautives telles que forcené qui 
doit être forsenè (hors du sens), morceau qui doit être mor- 
seau (avec un «s comme dans morsure). 

On aurait vite fait d'établir une liste du petit nombre de 
mots «isolés)) dont l'orthographe se trouverait modifiée parles 
réformes 6et 11. Quant aus autres changements, ils résultent 
dérègles générales qui n'offrent aucune difficulté d'application. 

En supposant toutes ces réformes appliquées, l'orthographe, 
quoi qu'on en ait dit, se trouvera différer beaucoup moins de 
l'orthographe actuelle que celle-ci de l'orthographe du 
XVI e siècle. La différence sera même moindre qu'entre l'or- 
thographe actuelle et celle du siècle de Louis XIV. Il n'y 
aura donc pas le bouleversement qu'on a feint de redouter ; 
car on ne peut pas dire que nous soyons bien dépaysés quand 
nous avons sous les yeus une édition originale d'un classique 
du XVII e siècle. 11 y aura moins de mots changés 2 qu'il n'y 
en a eu, par le fait même de l'Académie, en 1740 et en 1835. 

L. Clédat. 

dente. On n'écrit pas cœut malgré cotum ; il n'y a pas de raison 
d'écrire nœud à cause de nodurn. 

1. § 1 du rapport de M. Paul Meyer. 

2. Nous avons fait l'expérience sur une page prise au hasard, et 
nous eu avons trouvé moitié moins. 



Le Gérant : V ve Emile Bouillon. 



CHALON-SUR-SAONE, IMPRIMERIE FRANÇAISE ET ORIENTALE E. BERTRAND. 



COMPTE EN DIALECTE LYONNAIS D(J XIV e SIÈCLE 



Non content do détrousser les commerçants lyonnais 
qui se rendaient en Provence, Aymar de Roussillon, 
seigneur d'Anjou en Dauphiné, les retenait prisonniers 
dans son château de Peyraud, en Vivarais, et ne leur 
rendait la liberté que contre une forte rançon. Sur la 
plainte du Consulat de Lyon, Jean II qui se trouvait 
alors à Avignon, lit ouvrir une procédure criminelle 
contre Aymar par devant le bailli de Boucieu. Le sire 
d'Anjou se garda bien de répondre à l'assignation qui 
lui avait été délivrée ; c'est par défaut qu'il fut con- 
damné à voir son château de Peyraud détruit de fond 
en comble'. La commune de Lyon se chargea d'exé- 
cuter la sentence à ses frais, et ce sont les dépenses 
laites à cette occasion qui sont portées au compte 
qu'on va lire. Ce compte a été publié, en 1879, par un 
érudit lyonnais, M. Vachez, à la suite d'une savante 
notice historique 2 ; malheureusement cette publication 
fourmille de fautes de lecture qui en plus d'un point 
rendent le texte inintelligible ; joignez à cela que les 
abréviations ne sont pas indiquées et qu'elles sont réso- 
lues contrairement aus règles les mieus assurées de la 
phonétique et de la morphologie du vieus-lyonnais. 

1. Voyez N. Chorier, Histoire de Dauphiné, t. II, p. 344. 

2. A. Vachez, Notice sur la destruction du château de Pey- 
raud, en Vivarais. 

REVUE DE l'HII.OI.OGIE, XIX. 17 



250 



REVUE 1>K PHILOLOGIE FRAM. VIS1 



En tant que « texte de langue », le texte publié par 
M. Vacbez ne mérite donc aucune confiance. Comme, 
d'un autre côté, le compte des dépenses occasionnées 
par l'exécution de la sentence du bailli de Vivarais est 
l'un des documents les plus purs et les plus intéres- 
sants du dialecte lyonnais au XIV e siècle, il m'a paru 
qu'il ne serait pas sans utilité de publier ici la copie 
rigoureusement exacte que j'en ai prise aus archives 
de la ville de Lyon, série CC, n° 3659 du supplé- 
menl à l'inventaire. Je ferai suivre cette nouvelle édition 
de quelques brèves observations grammaticales et d'un 
glossaire. 

E. Fhilipon 



U CONTfOS DE ALAR ABATRK PKIRAIT 

(Décembre 1350) 



1. --- Czo sont li despens fait per allai" abatre lo 
chatel de Peiraut 1 , contra lo seignour d'Anjo*, cay el 
ère; lo quai fit abatte li ballis de Boceu 3 per lo Rey 
nostronseignour, a la requeta de la vila de Lion, per 
causa de Toffenssa que li diz sire d'Anjo avit fet a plu- 
sours de la dita vila, los quaux el avit tenu, preis et 
reins et roba et fait must d'atros domag^os de lur cors 
et de lurs beins. Et partit de Lion li diz ballis pe/* 
allar faire la dita ovra avoy aicon po de genz de Lion 
lo marz matin, xim jors [de] decenbro, Tan L°; et lay 
yte/'on, allant et venant et y tant, tant que lo luns 
arsseir enseguant; el quai teins a vu jors complis. 

2. — Primo, per los guag/os dexxxnj -chavouchours 

1. Peyraud, sur Je bord du Rhône, cant. de Serrières, arr. de 
Tournon, Ardèche. 

2. Aymar de Rousillon, seigneur d'Anjou en Dauphine, de 
Nervieu en Forez et de Peyraud en Vivarais. Anjou est aujour- 
d'hui une commune du canton du Roussillon, air. de Vienne, 
Isère. Sur la famille chevaleresque de Roussillon, voy. Vachez. 
loc. cir. p. 8, n. 3. 

3. Boucieu-le-Roi, cant. de Saint-Félicien, arr. de Tournon. 
Ardèche. Fondée en 1291, par Philippe-ie-Bel et Gérenton. 
seigneur de Mordane, cette petite ville fut jusqu'en 1565, le chef- 
lieu du bailliage de Vivarais, lequel dépendait, au xvi e siècle, de 
la sénéchaussée de Lyon ; cf. Ménestrier, Histoire consulaire, 
pr. p. 50-51, 81 ; P. Bonassieux, De la réunion de Lyon à la 
France, p. 179 et les notes ; Vachez, lot. cit. p. 18, n. 1. 



2b2 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

en armes qui partiront de Lion avoy lo dit balli, seins 
la co/jpaignyi del dit balli, a reison de- iiij -gros per 
chavouchour, a chaco/zjor, monte per los diz-vij-jors, 
lxxvijsols. 

3. — De les quaux chavouchours menave on sa rota 
mosse Andréa de Moiria, chevaler\ qui come capi- 
hinns detoz o governave, -x- chavouchours, et Berners 
de Varey*, enclos André Bofflat et Johan de Lion, 
que el prit a Coindre 3 . xiij -chavouchours, et Ainarz 
de Vilanova'-vij- chavouchours, et Joha/iz de la Mura 
li Vioz-iij • chavouchours ; yssi bitont les dessus 
dits • xxxiij • chavouchours . 

4. — Item, quan li diz mosse And/Y>s s'en tornet en 
son pays, li diz Aynarz li balk'etf de par la dita vila, 
tant per sos despe/ms d'allaret venir et y tara Lionj- 
jor per conseiller lo fet, come per luy retenir a amy, 
quar l'on veiave encore a aveir a faire de luy, • lvj • 
sols, -viij- devers gros. 

5. — Item, per los guag/os de-xxv-arbaleters preis a 
(Joindre et tenu • iiij jors, a-iij-gros lo jor, et per la 
melluyraftnci de-iij-persones de ellos qui luront a 
droblos guagms, quar atrament l'on ne los poit aveir, 
monte xxviij sols, -ni] -détiens gros. 

6. — Item, per los guag/os dexlviij- sergens bein 
armas pras a Tornun 5 - v-jors, av-so/s torneislo jor, 

1. Moyria, com. de Cerdon, Ain ; seigneurie en toute justice 
possédée, dès le xm e siècle, par la famille qui en portait le nom et 
dans le patrimoine de laquelle elle resta jusqu'à la Révolution ; 
cf. Guichenon, Bugey, p. 74. 

2. Bernard de Varey, membre du Consulat lyonnais en 1352, 
1353 et 1356. 

3. Condrieu, sur le Rhône, ch.-l. de cant. de l'are, de Lyon. 

4. Aynard de Villeneuve, drapier, fut membre du Consulat 
en 1340, 1358, 1359 et 1370. 

5. Tournon, ch.-l. d'arr. de l'Ardèche. 



LI CONTIOS«DE ALAR ABATRE PEIRAUT 253 

los premersiiijjorset a- vsols torneis lojor, loderrer 
jor, quar atrament il ne voliant ytar, et perla mellui- 
ra/ici devjde ellos qui îuront a droblos guagios, 
quar estiarcnt a cheval et quar los serviamit de plu- 
sors choses, et mais per czo quar en mèneront a 
Tornun lo navey en que li maczon et chapuys de Lion 
estiarcnt alla a Peiraut, monte lvijso/s gros. 

7. — Item, ot li dessus diz mosse li ballis de Boceu 
per los guâgzbs de-xx-sergens a cheval, los quaux el 
avit yqui fait venir de son balliagio (sic) per-vjjors, a 
•iiijgroslo jor per chacon sergent, monte -xlso/s gros. 

8. — Item, ot el mes per los guag/os de • v-atrossergens 
qui avia/mt guarda el chatel, • v- jorsdavant queel fust 
commencies a abatre, a iiijgros lo jor, per chacott 
sergent, los dizvjors monte -vj-so/.s.iij- devers gros. 

9. — Item, ot el mes per los guagzos de • iii j • homerus 
armes 1 quy luy mémo acompaigniero/^ venant a Lion 
et y tant sus l'ovra, el quai teins otxv-jors a- v -gros 
lo jor per cïmcon, monte- xxvgros. 

10. — Et futfaz cis contios avoy lo dit monsseignour 
lo balli xix de decenbro, l'an L°, el quai jor el disit que 
Ton li devit sos guagzos dexxijjors per venir a Lion 
et ytar sus l'ovra et retornar en son pays ; sus los 
quaux guag/os el avit eu a Lion de Andrevet Bailo 
•Ixdeners a l'escu. dont yte letra 2 et dont el deit 
co^tar, et qui en cest présent contio ne sont pas mis 
en sort. 

11. — Et mais est yczo seins los guagz'ôs de mestre 

1. Hommes d'armes, gens d'armes, composé syntactique ; cf. 
Hôtel-Dieu. Vachez imprime à tort hommes armes : ârmatos 
aurait donné arums en v. lyon , cf. 6 sercjens hein armas. 

2. Littéralement : dont il existe une lettre, c'est-à-dire un reçu; 
yte tient lieu d'un plus ancien *iste, cf. . l'imparf. 1 pers, sinç. 
istaao (Romania. xxx. 243). 



•251 KEVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

P. Buyrel, son luatenfmt, deplusors jors que el a yta 
tant a Lion corne a Paris, a la requeta de la vila, si 
come el dit, et vaquaa en la dita ovra, douz quaux 
jors el deit co/itar, et sus los quaux el a eu plu sors 
sommes d'argent, tant de Andrevet Bailo come de 
Aynart dessus dit, dont yte letres. Et crey que les 
sommes sont aviron de lxxxecus d'or, li quai en 
cest présent cont\o ne sont pas mys en sort, for que 
•vij-que li diz Aynarz li a ballia, si come dit ci desoz. 

12. — Item, per aviro/i-ij -quintaux de fer achetas 
tant a Anonay 1 come a Coindre, per faire presso/ins 
avoy los maczons, per quausa de plus ativament my- 
nar, v ■ sols, • viij • denersgros. 

13. — Item, per -j- baco/z cjui fitmestier a atisier la 
myna, • ij • sols • vj • àeners ■ gros. 

14. — Item, futtramis a Boceu per retenir de nostron 
conseil et procurow Avial Francza et Nycolas de 
Ruyssas, clers, per ellos servir, j-escud'or, vaut-]- 
so/, -iij-gros. 

15. — Item, per lo loy de-ij-naveis qui estia^mt a 
saleri el port, et l'on \^., fit venir et tenir a Peiraut, 
durant la dita ovra, per plus estre segur, • j -sol gros. 

16. — Item, per lo solairo de-j-notairo et-j sergent 
de Boceu et de-j-atro sergent del Darfm, per allar 
ajornar loseig/zoïfrd'Anjo, lo mercros après la Parition \ 
a veir donar sa sentenci; ot mestre Pde Royoz, no- 
tiiiros de la Cort, ij-ecus, \a\ont: ■ ij • sols, ■ vj • âeners 
gros. 

17. — Item, per y sergent de Key a cheval qui allet 
après los métros de Total dou Rey, deis Coindre a 
Tornun, per quausa de porchacier la delivranci douz 

1. Annonay. ch.-l. de cant. de l'arr. de Tournon. Ardèche. 

2. L'Apparition, ancien nom de l'Epiphanie. 



LI CONTIOS DE ALAR ABATRE PEIRAUT 255 

» 

• ij • maczo/zns qui remasiront preis a Coindre, • xxx • 
sols torneis, vaXonl ■]■ sol, -vj- deners gros. 

18. — Item, fut donaaaj povro valet de Viarcna 1 
.qui fut preis a Lion plusors jors, quar l'on cuydave 
que el fust de les espies el seignowr d'Anjo, et oy fut 
trova lo contrairo: j-sol ii] -deners gros. 

19. — Item, fut donaa a Johan Borgeis de Via/ma. 
per sos travaux et despens de plusors veis que el fut a 
Anjo et a Lion per la delivranci de ijpovros homenz 
de Lion qui estiarcnt remas a Anjo en prison, una mala 
cota de la valur deiij-ecus, va\o nt-iï]- sols, -ix- deners 
gros. 

20. — Item, per aportar deis Peiraut a Lion plusors 
pièces d'arney que Ton avit prêta el desus dit balli a 
Lion, et el en rendit partia a Peiraut : -jsoZ gros. 

21. — Item, fut prêta a mestre Pero Buyrel luete- 
nant del dessus dit balli per la man Ajnar dessus dit. 
•vij-ecus, yalo/i£-viijso/s,jx- deners gros. 

22. — Item, ot mestre Peros Royoz, notairos de la 
Cort de Boceu, sus son solairo de faire lo procès contra 
lo se'ignour d'Anjo, et sus son travail deij-chimins 
que el en lit a Lion, si corne el et li ballis diont, 
•viij-ecus, \a\ont- x-so/sgros, dont el deit contar. 

23. — Item, pe/'-jmaczon de Lion qui allet a Boceu 
per aportar novelles de la jorna qui se devit tenir 
lo xx° jor de decenbro contra lo dit seignour d'Anjo. 
•j-sol gros. 

24. — Item, [per ]losolairode- xiiij ■ maczons, enclos- 
ij-enfanz per-j-maczon, a-iijgros lo jor oh-àcon et 
perx-chapuys, enclos -ij-enfanz per • j • chapuys, el 
dit pris, et per- viij manovres a.- v sols lo jor clvdcon (lo 
flurm pe/'-xxviij so/s), enclos lo valet de la grant cu- 

1. X'ienne. Isère. 



256 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

sina. Li quai maczon, chapuys et manovres ytietont 
vij-jors, monte- lij-so/s gros. 

25. — Item, per plusors menus despeins que li diz 
Aynarz fit en petites parcelles longes a escrire, dont 
plusors persones an fait per luy relacion, pen coitier 
et avancier l'ovra: ]-sol, il} -détiens gros. 

26. — Item, ot Andres Bofflaz per los despens de luy 
et de Johcm de Lion et de lurs valez a cheval et de 
mosse Hugo Gualiami, periijjors que il messirorala 
allar et venir et ytar a Coindre pen porveir otaux et 
vivres a cellos qui lay deviaunt allar de la vila de 
Lion, et pen porchacier los sergens de Coindre: vj- 
sols gros. 

27. — Item, pen pann acheta a Coindre tôt a col, el 
partir de la vila, quar a Peiraut no s'en trovave point, 
et pen portar lo deis Coindre a Peiraut sus besties ; li 
quaux panns fut donas et mespartis tant el balli dessus 
dit etatoz sos sergens et compaignyi dessus dita, corne 
a les atres genz armes dessus diz, et neis a plusors genz 
a pia, seins ren co/ztar a nygon (sic) ne rebatre sus 
sos guagzos, quar montave po a chaco/? et li teins lay 
ère chers. De totes choses monte ■ xj- sols, vj- détiens 
gros. 

28. — Soma-xx-lb-, -j -sol, -ij détiens gros, mis pen 
la mami Aynant de Vila Nova. 

29. — Item, pen la mami Johan de la Mura lay lut 
mis et dispenssa les parties qui s'enssiegont, et li diz 
Aynarz l'en paiet con tanz. 

30. — Primo, pen plusors fais de palli acheta entre 
plusors veis, tant pen quausa de la myna come pen 
grsiT los maczo/ms, chapuys et manovres dessus dit[s], 
•j lb.,xjxsoZsyiiij -deners tonneis. 

31. — Item, pen cerclos mis el navey en que lay 



LI CONTIOS DEALAR ABATRE PEIRAUT 257 

dessendiro/2t li dit maczon et chapuys et per onces et 
filochi ouz tirourset affaire losestrosj lb- , ■ j so/, • viij • 
deners torneis. 

32. — Item, per aviron -lxxlb de chandeiles de siou 
portes lay et livre(e)s a chacun seins argentij • 1 b • , x j • 
sols torneis. 

33. — Item, periij- bennes et-ij barraux per tenir 
vin et cher et plusors atres choses lay nécessaires, • ij- 
lb • , • x • deners torneis. 

34. — Item, per sein fondu et sein en pann et per 
pegi qui tôt feisit mester per la myna a faire ardre 
plus tost la leigny, tant preis a Lion come preis a 
Annonay et atra part, jx-lb- ..xjx-so/s torneis. 

35. — Item, per poz^ tupins, deetes déterra, escuelles 
et talliours de futa per servir lay en l'ovra- ijlb-, 
•iij-so/s torneis. 

36. — Item, per la perda de xiiij ânes de froment 
qui fut mis en pann et coz a Lion per voleir o portar 
lay, quar Ton cuyclave que li granz quantita de genz 
armes de Lion lay alest, si come orclona ère el comenci- 
men, et pues no lay alleront pas et conventiet revendre 
et acordar del dit froment, • vj • lb • , • xij • so/.s torneis. 

37. — Item, per aviro/ilxxlb-pesan de fer per 
faire pressonns a Lion, et per los acirier et apointier, 
•ij-lb- , ■ vj sols, vu] -deners. 

38. — Item, per lo loy de • ij -roncins sus que s'en 
veriiront Johannins Pelaas et mestre Girers, et per lo 
loy deiiij • besties qui aportiero/^ deis Peiraut a 
Coind/'e pluso/'s pioches et pigz. et atro gunvnyment, 
• j • lb • , ■ xv-j -sols torneis. 

39. — Item, per lo solairo del dit mestre Girer de 
lay ytar per governar los ovrers los dessus -diz-vij 
jors, enclos allar et venir, ij \b- torneis r 



258 



REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 



40. — Item, per lo solairo de iiij-jors allant et venant 
et y tant mestre Laberii governour de) navey en que 
lay dessendiro/itf li dessus dit inaczon et chapuys, et 
lo solairo de v homens a voguar lodit navey, vlb- ,• 
vj sols- viij deners. 

41. — Item, per pann, vin, cher, fromag/o et totes 
atres choses mingiables que guastieront li dessus dit 
inaczo/m, chapuys et manovres,et neys les petites genz 
de Lion qui aviant yta preis a Anjo, li quai chapuys, 
inaczomi et inanovres et p/'isoner furont aviron-1- per- 
sones ytant ensemble los dessus diz vij jors, a contar 
•ij-so/s- vj- deners torneis chacuna persona per chacun 
jor, monte xliijlb-,- xv -sols torneis. 

42. -- Soma per les parties escriptes a torneis, fait 
et dispenssa per la ma/ni del dit Johan de la Mura 
• lxxxj • lb- , • xj -sols torneis, valo/^iiijlb-, jsoZ, vj- 
deners gros. 

43. -- Item mes, a y ta dispenssa perla manndeldit 
Johrm de la Mura, per la perda del navey qui fut preis 
a Lion, el quai navey s'en dessendirorat deis Lion a 
Peiraut li dessus dit ovrer, maczon et chapuys, li 
quaux naveis fut menas a Tornun et yqui leissies per 
acordar a-j-home/i de Coindre cuv el ère, quar a Lion 
ne a Coindre ne se poit tornar per pour douz amis el 
selgnour d'Anjo, montiet li perda qui fut faiti el dit 
navey el ballia el dit homen de Coindre per composi- 
cion faiti a Lion per la mann de Johan Chanpami 
demorant vers S. Vincen ', -xso/sgros. 

44. — Item, per retornar deis Peiraut a Lioniiij- 
besties chargies de pioches, de pales et d'atros atiouz 
(corr. otiouz)- vj so/.s gros. 

1. Saint-Vincent, l'une des ésrlises du vieux Lyon. 



LI CONTIOS DE ALAR ABATRE PEIRAtJT 259 

45. — Soma-xxiiijlb.,-xviij-so/s,-viij-deners gros, 
per cest fet de Peiraut. 

46.— Don li dessus diz Aynars avit eu-xxv-lb-gros 
el partir de Lion per allar faire l'ovra, czo est a saveir 
en âeners d'or a Tescu novos, perxvgros la peci. 
Resta que\i diz Aynarz deit-xvj-gros perla remanenci 
de cest corctio, losquaux xvj-gros el retint tant per 
•xxv -pales de futaquel elcreissitet delivreta faire la 
dita ovra per lo coman B. lo Vito quy de les pioches 
et pales en cest fet se entrametit adong, quar ère del 
Conseil de la vila, come per al«ms eysime/zz sins qui 
se eschangierow^ a pejours et plus crois que li sin. 

47. — Si que per ceta maneri fin et quito entre lo 
dit Aynar et la vila per cest fet de Peiraut. 



2(50 UKVI K DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 



OBSERVATIONS GRAMMATICALES 1 



Voyelles toniques. — 1. L'a tonique pur se main- 
tient : ordona 36, doriar 16, armas 6, oïai 17', -pales 
44. A la finale en roman ou devant une s de flexion, 
<•<■( <a patois est noté aa : vaquaa 11, donaa 17, 
Pelaas 38 à côté a achetas 12. 

Précédé d'un /palatal, l'a originaire subit une demi- 
palatalisation, qui devient complète devant une con- 
sonne finale : ballia 43 en regard d'avancier 25, 
Icissies 43, commencies 8. 

Suivi d'un i palatal, a aboutit à et, e : sein sagi- 
men 34, Jet 46, mes 43 et à la protonique reison 2. 

La palatalisation ne se produit pas devant n: pan, 
nian 21; par contre on la constate devant /' : Berners3. 

-ariu- est rendu par -er, pour un plus ancien -*eir : 
ocrers 39, prisoner 41. Notairo et solairo sont des 
formes savantes. 

-aticu- donne -agio : balliagio 7. 

au venu de al-\- cons.se réduit à a: atros 1. 

2. — ë et ï sont représentés par ei, ey : rey 17, 
aveir 4 ; navey 31, m's 19, ieigny 34; sems 27. 

ë résiste à la diphtonguaison, notamment devant n : 
Peros 22, d'ordinaire peci 46 ; bein 6. ren 27. 

La nasale en sonne ein : teins 27. 

1. Sur le dialecte lyonnais, voyez les articles que j'ai publiés 
dans la Romania, t. XIII, 542-590 et t. XXX, 213-294. 



LI CONTIOS DE ALA'R ARATRE PEIRAIT 'lQ\ 

Il y a eu rejet d'accent dans siou sébum 3£ ! ; 
cf. othùz4A. 

3. — <: devient ou, parfois noté u: c/iaror/r/io//rs2, 
vàlur IV», iur 1. 

û entravé est toujours rendu par o : jors .2, rota 'â: 
de même à la protonique Tornun 6 ; cf. governour. 

4. — au aboutit à o : po paucum 27, pouro 18. 
Voyelles nasales. — 5. e sonne fin: teins 1, 

despeins 25. 

o venu de on- est noté un dans Tornun ; pai contre // 
venu de un- est rendu par on dans nygon nec unum 
27, en patois ni/on. 

La nasalisation est fréquemment indiquée par la 
gémination de Yn : pann 27, mann 29, despenns 4, 
maczonns 17. 

Voyelles posttoniques. — 6. L'a persiste à la 
finale en roman, sauf lorsqu'il était précédé d'un yod 
primaire ou secondaire, auquel cas il est représenté par 
i qui tient lieu d'un plus ancien ii = *ie : Juta 35, 
myna 30, contra 2 ; — compaignyi 27, palli 30, sen- 
tenci 16. 

Devant une s de flexion a ou i font place à e: 
letres 11, onces 31. 

-ata-,-atas : jorna 23, acheta 30 ; — portes 32, 
chargies 44. 

Notons qu'il y a eu vocalisation de IV dans partia20, 
parties 29, espies 18 

L'u et l'o sont très régulièrement rendus par o : 
solairo 24, decenbro 23, cerclos 31, a^ros 44, droblos 5, 
notfos 46, mestre Peros 22. 

Consonnes. — » Le consonnantisme ne suscite qu'un 
petit nombre d'observations. Le c intervocalique s'a- 
doucit en g dans nygon 27, segur 15, s'enssiegont 29; 



262 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAIS! 

final.il se vocalise dans /ay27, avoy 1. 

I se vocalise devant une s de flexion : quai 11, 
quaux 10. 

La nasalisation s'indique fréquemment par le re- 
doublement de Yn: mann 29, pann34, aviannt 8, 
melluyrannci 5; despenns 4; maczonns 17. 

La chute de Ys première consonne d'un groupe 

médial paraît être de règle : fata 35, requeta 1, ecus 11 

à côté d'escu 10. 

Après n, Ys dure se note ss : ofj'enssa 1 . dispenssa 

29, s'enssiegeont 29: de même après r .- arsseirl. 



LI rONTIOS DE ALAR ABATRF. PRIRAIT 263 



GLOSSAIRE 



Aciricr, v. a. aciérer 37. 

Acordar, v. n. traiter un marché et spécialement revendre à 
perte . 
Ana, plur. ânes s. f., mesure de blé 36. 
Ardre, v. n. brûler 34. 
Arnéis, s. m. v. franc, harnois 20 
Ativament, adv. rapidement 12. 
Aviron, adv. environ 11. 
Avoy, prépos. avec 2. 

Bacon, s. m. bande de lard 13. M. Vachez lit cacon qu'il tra- 
duit, en note, par « jeune valet ». Visiblement, il s'agit d'une 
bande de lard jetée dans la « mine » pour activer le feu ; 
cf. § 30, 34. 

Barraux, c. rég. barrai, s. m. baril 33. 

Benna, s.f. franc, dialectal benne, vaisseau de bois dont on se 
sert pour ramasser la vendange 33. 
Chapuys, s. m. charpentier 24. 

Chaoouchour, s. m. cas obi. cavalier 2 ; le cas suj. devait être 
* chavouchare. 

Chimins, s. m. voyage 22. 
Coitier, v. a. activer 25. 
Coventar, v. n. convenir, falloir 36. 

Crois, adj. abîmé, détérioré, 46 : cf. le bas-lat. cruscire 
« craquer » (Du Cange) et le v. prov. croissir « craquer, briser ». 
crois s. m. « craquement ». Créais postule *cruscius. 

Deetes, s. f. plur. cruches 35; forez, detsi f. sing., dauphin. 
dietta. Faut-il rapprocher ce nom du b. lat. dïptagus « burette » 
dérivé de dipta (Du Cange s. v.). 
Derrers, adj. m. dernier 6. 
Droblos, adj. m. double 6. 
El quai, dans lequel 10. 
*Espia, plur. espies s. f. espion 18. 



2G4 REVUE DR PHILOLOGIE FRANÇAISE 

Eysimens, s. m. outil, ustensile 46. 
Filocld, *filusca, s. f. corde 31. 
For que, adv. si ce n'est, excepté 11. 
Gens armes, s. m. gendarme, homme d'armes 36. 
Gisir, v. a. coucher 30. 
Guainiiin'ii: , s. m. outil, fourniment 38. 

Futa, s. f. bois 35, lat. fusta plur. neut. de*fustum postulé 
par l'ital. fusto; cf. le portug. fusta s. 1'. à côté de faste s. m. 
(=fusti-) ; 

Jorna, s. f. audience, session d'assises 22, cf. le franc, ajour- 
nement, citation en justice, et le v. franc, jour dans les Grands 
jours d' Auvergne. 
Lui/, illacadv. là 27. 

Leigny, s. f. bois à brûler 34, lat. ligna plur. neut. 
Longi, plur. longes, adj. fém. longue 25. 
Loi/, s. in. cas rég. loyer 15. 
/.mis. s. n. lundi 1. 

Màlà èota, s. f. cotte mal taillée, forfait 19, 
Mare, s. n. mardi 1. 
Melluiranci, s. f. gratification 5. 
Mes, adv. plus, lat magis, 43. 

Mes, pour un plus ancien ?meeis, lat. metipse; cf. le prov. 
medes, me/ris « même» : el mes lui-même, cas suj. 8, 9; el 
est le pronom personnel masc. de la 3 e pers. du sing. (Romania, 
XXX, '236). 

M //un. s. f. amas de bois à brûler que Ton place devant une 
maison pour l'incendier, 13, 30, 34. C'est l'unique exemple que 
je connaisse de l'emploi du mot myna dans ce sens. Étymologie 
inconnue. 
*Naceis, cas reg. nàvey navigium, s. m. bateau 40. 
Neis-21, neys 41, adv. même; d'un lat. vulg. nec ipse: 
cf. le v. prov. negueis, neis. 
Ni/yons, adj. m. personne 27. lat. nec unus. 
*Onr.i^ plur. onces, s. f. croc 41, d'un lat. vulg. *uncia dérivé 
de uncus « crochet » ; cf. le v. prov. onci s. m. croc. 
Otaux, s. m. plur. logements 26. 
Otioiu-, s. m. plur. outils 44. 
Pala, s. f. pelle 44. 
Pegi, s. f. poix 34, d'un lat. vulg. *pica qui explique égale- 



LI f'ONTIOS DE ALAR ABATRE PEIRAUT 265 

ment le v. prov. pega; cf. le bugeys. pùize et le suiss. rora. 
pédjé, pèd e. 

Perda, s. f. perte 36. 

Pigé, s. m. pic 38. 

Pour, s. f. peur 43. 

Reins, partie, passé de membre, reclimere, rançonné 1; cf. 
reens dans les Légendes en prose, Bibl. Nation, fr., 818, f' 1 201 1/ 
et Roman ia, XXX, 25 1. 

Remanenci, s. •'. reliquat de compte ili. 

Remasiront, 3 e pers. plur. du parf. de remancir, rester 17. 

Robar, v. a. détrousser, dépouiller 1, v. franc rober, du 
v. h. a. roupôn, var. de roubôn, allem. rauben, par l'intermé- 
diaire d'un b lat. *raupare. 

Segurs, ad), m. sûr, à l'abri de tout danger, prêt à tout événe- 
ment 15. 

Seings, m. saindoux 34, lat. sagimen. v. prov. sagin. 

Siou, s. m. suif 32, pour un plus ancien *seou, du lat. sebu-m. 
' avec rejet d'accent ; cf. Deit, dans Marguerite d'Oingt, qui se 
prononçait Droit. Uë ne se diphtongue pas en v. lvon. 

Solairos, s. m. salaire 10. 

Talliare, cas obi. talliour, pour *tallieour s. m. 35, vase ou 
assiette de bois, v. prov. taliador, cf. le franc, tailloir. 

Teins, s. m. temps 27. 

*Tirare, c. obi. tirour, s. m. celui qui haie un bateau 31. 

Trametre, v. a. envoyer 14. 

Tupins, s. m. pot de terre 35. 

*Veiar, v. a. prévoir; oeiaoe, 3' pers. sing. imparf. de l'in- 
dic. 4, d'un b. lat. *vidare formé sur le radical de video; cf. dans 
Du Cange mdacerius, et dans Marguerite d'Oingt (p. 51) : « O ly 
eret vyares que sos espirit defayllit >. Vyares est le lat. vulgaire 
vidarius, en v. franc, n'a ire s. m. visage, avis, apparence. 
Pour le maintien de l'a latin dans oeiar, cf. le v. lyon, criar, 
mariar, fiar avec un i voyelle. 

Veis, s. f. fois 19. 

Voguar, v. a. faire voguer un bateau 40. 

Ycso, pron. démonstr. neutr. cela 11. 

Yqui, adv. ici 7. 

Ytar, v. n. rester, demeurer 1. 



REVUE DE PHILOLOGIE, XIX 18 



VIEILLES CHANSONS PATOISES DU PÉRIGOHI) 

(avec traduction adaptée au rythme musical) 

Recueillies el traduites par Emm. Casse el Eue Chaminade 
(Suite y 



73. A Del ciel en terro es tounbado 
(Patois de Naussannes 



i^i§pi§piÉïif ; ; i 



Del ciel en 
Du ciel en 



ter - ro 
ter - re 



es toun 
est tom 



ba - do, Lu 
bé - e, La 



=fr 



:=R=ft 



v 



fi|Êg||ËÉ^flÊ^i^ÈÎ 



Vier - so, 
Vier ge, 



la 



Vier -so. 
Vier ge. 



Del ciel en 
Du ciel en 



ter 
ter 



es toun 
est tom 



::^=::£=^:i^=:::£^- 



USÉ 



ba - do 
bé - e 



La May 

Me - re 



Texte patois 

Nâu-j-anze l'an acounpanhado : 
Douoy li trucabou la rouzado; 
Catre li fajiôu la zouncado: 
La campaneto un li sounabo, 
E sa ràubeto un li troussabo : 
Sa cheyreto l'autre pourtabo. 
Din-j-uno gleyzo es entrado, 
D'aygô beneyto s'ey senhado: 
Sinoùl en terro s'ey boutado, 
Pey, din louciel s'es entournado. 
E bous, tournas a cado auuado 
Per li cantàtau belo àubado. 



1. Vov. notre Reçue, t. XVII, p. 
t. XIX. p. 48. et 176. 



de Diu. 
de Dieu . 

Traduction rythmique 

Neuf anges l'ont accompagnée: 
Deus lui balayaient la rosée, 
Quatre lui faisaient la jonchée: 
Un lui sonnait la campanette, 
Et l'autre lui troussait la robe: 
Le dernier lui portait sa chaise. 
Dans une église elle est entrée, 
Et d'eau bénite s'est signée : 
Genous en terre s'est boutée. 
Puis, dans le ciel est remontée. 
Et vous, revenez chaque année 
Pour lui chanter tant belle au- 
[bade. 

114, 186, 248; t. XVIII, p. 80 et 195, 



VIEILLES CHANSONS PATOISES DU PÉlîIGORD 'Kiï 



B. — Tiré de la létjende deN.-D. d'Ambros Landes . 

Variante. 

.« 



=— zzzzizzjzzzzùiiz: X[ 
Del ciel en terro es des-cen -du -do, l,;i 






i:?:a:i — ±=^=^: i :^:q: z: ii=zzzz:--~-fr:r : ^zzzzzzzr 

Bierlzo, la Hier - I/o. Del ciel en terro es des-cen- 

poll 

zSzSzzj—zftzzzftziz 



zzz:z:zpzzznzizzz:z=ZGz 
^z^Ezz^Ez"*' 



du - do La Mav de Dîu. 



74. Ey bèlo la Roso ( Moissonneuse J 

/'ni dis de Xaussiuufï 



|feZ«K 



Ey bè - lo la roso al rou - siè. 
Est bel -le la rose au ro - sier, 

fczz^z^z^ipz-zz^-zz^zzz^pjzzzzzzzip^: 

!zzpzzz^zzzzzz 1 d = tzz*z:z:*zzzi-h?zzzpzzz*=*: 

lo nia mï - o. Ey tan bè - lo ma mï - o. 
est tant bel - le, Ma mi - e est tant bel • le. 



Ey tan bè- 
Ma mi - e 



Texte patois 

•Set an, tre zour, y'ay fay l'amour, 
A may la fàu enkèro. 

Al bou d'akèu set an, tre zour, 
La n'enmèni ma mïo. 

Tout en passàn din-j-nn gran 
L'ay perdudo ma mïo. boue. 

Set an, tre zour z'elo y reste 
San zamày fa sourtido. 

Al bou d'akèu set an, tre zour, 
La bido fav sourtido, 



Traduction rythmique 

Sept ans, trois jours, lui lis 
Et le lui tais encore. I l'amour. 

Auboutdecessept ans, trois jours, 
Je l'eminène ma mie. 

Tout en passant dans un grand 
L'ai perdue ma mie. |l>oi-. 

Sept ans, trois jours. elle y re>la. 
Jamais ne fit sortie. 

Au bout de ces sept ans, trois 
La belle fait sortie, [jours, 



^68 



REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 



E loù galàn li damandè: 

— << De ke vivià, ma mïo ? » 

« M'en anavi peu bouyssou l»lan 

Cercà las àusanèlo. » 

E loù galàn li dauianil'': 

— « Mè ke bevià, ma mïo? » 

— « M'en anavi peu riu couràn 
Per bèure l'aj go clèro. » 

E lou galàn li damandé : 

« Hun coueysavià, nia mïo? >< 

— « Su la branketo d'akél boue. 
< Hiinio la tourtourèlo. » 



El le galant lui demanda: 

— « De quoi vivais, ma mie ? a 

— " .le m'en allais, des buissons 

[blancs 
Ra masser les baies rouges. » 

Et le galant lui demanda: 

ci Mais que buvais, ma mie? » 

— <( Je suivais les ruisseaus cous 
Pour en boire l'eau claire. »[ran- 

Et le galant lui demanda: 

— a Où coucbais-tu, ma mie ? » 

— « Sur la braucbette de ce bois, 
('munie la tourterelle. >: 



£3 E 



75. Obal pel lo rebiéro 
Patois de Bésenac 



4=« 



;:=>==*: 



y 






O - bal pel lo re 
La - bas par la ri 



biè 
vie 



— y LA- 
TO, - bal pel lo 
re, Là - bas par la 

biè- ro, ï fon boh - li co - pè - lo, ^ fou boh • ti 
viè-re, Y font bà -tir cha - pel - le, Y font bà-tir 



H 









CO - 

clia- 






pè lo. 
pel - le, 



La 



/a/» - aVï re - to - yt\ la - lan-dri 



re - lu - yé. 



76. A. — O Lilo y on merdzàn 

(Patois de Manauriej 
Andante. y — ' ~~ " '^v^ 






=zp: 



mg^n 



O Li - lo yo'n mer • dzàn, - dzàn; 
A Lil - le est un mar - eband, - chaud; 



VIEILLES CHANSONS PATOISES DU PKRIGORD 



269 






N'o de tau 
A de si 



be - loy 
bel -les 



fi - lho, 
fil - les, 



N'o de laa be-loy 
A de si belles 



fi -lho. 
fil -les. 



Texte patois 

Uno porto Iou uoun 
De lo Vierdzo Morio. 

L'àutr', o cbo ke m'on di, 
Cb' opèlo Morgorito. 

Lo trejièmo, pore) , 
Porto lou nouu de Rojo. 

Luy nouu de toutoy trey 
For bien couji fugheren. 

Lo prumièro, chegûr. 

Ne cheublo bien lo Vierdzo. 

Din cbo teugudo, tou 
Ropèlo lo Morio. 

Doucboùr é dzorità 

Chu choun froun choun escridzo 

Lo chegoundo, dèu pra 
Chenblo loy raorgorito. 

Elo, blanc'o lo pel 
Coumo keloy flour brabo. 

Chuy-j-el ne choun to pur 
Coumo l'aygo de chourcho. 

O chuy-j-el devina 

De choun cur l'iunouchencho. 

Lo trejièm'ol rougiè 
For bien elo recbenblo : 

Douoy rojo n'an flouri 
Chu cho bèlo figuro : 

Loy porto chinplomêu 
Uno chu cado gàuto, 

E dedin choun boun cur 
Lo flour de li rochino. 

Toutoy trey, raromén 
Chorten de lour cronbeto 

Eloy che fan chercà 
Coumo lov vjouleto. 



Traduction rythmique 

1 ne porte le nom 
De la Vierge Marie. 

L'autre, à ce qu'on m'a dit,. 

S'appele Marguerite. 

La troisième, il para il. 
Porte le nom de Rose. 

Les noms de toutes trois 
Fort bien choisis ils furent. 

La première, c'est sur, 
Ressemble bien la Vierge. 

Et, dans son maintien, tout 
Rappelé la Marie. 

Douceur et chariié 

Sur son front sont écrites. 

La seconde, des prés 
Ressemble ans marguerites. 

Elle, blanche a la peau. 
Comme, ces fleurs jolies. 

Ses yeus sont aussi purs 
< v >ue les eaus d'une source. 

On devine à ses yeus 
De son cœur l'innocence. 

La troisième, au rosier 
Fort bien elle ressemble. 

Deus roses ont fleuri 
Sur sa belle figure : 

Les porte simplement 
Une sur chaque joue, 

Et dedans sou bon cœur 
Fleur de lys prent racine. 

Toutes trois, rarement 
Sortent de leur chambrette. 

Elles se font chercher 
Comme les violettes, 



270 



KEV1 K DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 



En le pu n 11 ii ne \ ey 
De filho lo dzormanto 

Tobé irey béu cbenboûr 
Courtijen kelôy filho ; 
( )oy per che morîdà 
En de loy brabôy filho. 

En dijèn ol merdzàn : 

" Eymén bien vostroy filho. 

» Voudrià vou loy dounà .' 
» Ne chiràn bien uroujo! » 
Lou merdzàn lour dighè : 
— « De boun cur vou loy doni! » 

Eu, calkéy dzour oprè 
l «>\ mënen o lo gleydzo: 
Tut van ch'odzinoulhti 
i > l'ôutàr de lo Vierdzo,, 

E dobàn lour postûr 
N'an fa lour moridadze. 



Nulle part on ne voit 
De tilles si charmantes. 

Aussi trois beaus seigneurs 
Vodi courtiser ces filles; 
("est pour se marier 
Avec d'honnêtes filles. 

11 disent au marchand : 

« .Nous aimons bien vos tilles. 

» Voudriez vous les donner*? 
c< Elles seront heureuses' » 
El le marchand leur dil : 
— « De bon cœur vous les 
donne ! ri 
Eus, quelques jours api' -. 
Les mènent à l'église: 
Tous vont s'agenouiller 
A l'autel île la Vierge, 

Et devant leur pasteur, 
Ont fait leur mariage. 



76. B O Lilo yo'n mertsàn 

Patois de Capdrot 



O Li - lo yo'u mer 
A Lille est un mar 




rg-">- 

-• 



^= 







K'o 

Qui 



très tan 
a trois 



bê 
]'o 



loj 

lies 



Zev - lan 
1 1 1 - les, J 

Texte patoi* 

N'o moridà loy douoy, 
Gardo la pu poulido, 

Lo melurlu ol mestiè, 
Couturièro de bil<>. 



Traduction rytjuniqin 

A marié les deus, 
Garde la plus jolie. 

Et l'a mise au métier, 
Couturière de ville. 



VIEILLES CHANSONS PATOISES DU PERIGOHD 



271 



Y'e rehstado tre tzour, 
La langhizou l'o prizo : 

— « Mestre, m'en boli onà, 
La langhizou m'o prizo. » 

— « Attende z-a douma, 
You hou forày counduire 

» Sa bostre pay.chegùr, 
Per tre-z-artsié de bilo. » 

— « N'ay pa bejoûn d'artsié : 
Boli tre tzovno filho. » 



Y est restée trois jours, 
Mais la langueur l'a prise : 

— c< Maitre, m'en veus aller, 
Car la langueur m'a prise. » 

— « Attendez à demain, 
Je vous ferai conduire 

i) Chez votre père, sur, 
Par trois archers de ville. » 

— « N'ai pas besoin d'archers 
Je veus trois jeunes filles. » 



77. - N'o tounbà soun mouchoir (Danse) 

'Patois de Saint-Martial de Nablrat 



Allegro. 



^=^Erf=t^=^: 






N'o toun-bà soun mouchoir. 
A tom - bé son mouchoir. 



E lan - la - drir 



- tu 



mÊÊmÊÊmmÈmÊê 



H*=£ 



lo, 



Dit) lo val - so jo - li 
Dans la val - se jo - li 



e, 



Mir- lan - li - ro, Din 



Sp~m H H m [— F « m H— \ \—- 



lo 



al - SO JO - H - 0, 



mirlan - la. 



78. Per un dimmén dechér 
Patois de. Marnât'. , Saint-Cy/trien 

Per un dimmén de-chér, Ben -ghèroun m'o-ber - ti 
Par un di-man-che soir, Quelqu'un vint m'a- ver - tir 

Ke mo mestress' o • biô cont-zà d'o - mi. De-chumouy 

Que ma maîtresse a-vait chan-gé d'à . - mi. A - lors je 



272 



KEVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 






pa you me ohey retourna, Per ne cbobé cbo foycboù de peu - 
suis re-ve- nu sur mes pas. Pour bien savoir sa fa-çon de peu 

chà . 
ser. 



Texte patois 

— « Bountzoûr , mïo, bountznûr, 

[cjoumo bon pourta-boù° 

Kh! dia-mé cal cherô botthr' 

| epoù ? 

Eh ! dia-noé, cal àurô bottbre 

cur, 

Per cbouloizà moj pen'e mouy 

malûr " » 



Traduction rythmique 

« Bonjour, mie, bonjour, 

[comment vous portez-vous? 

Eb ! dites-moi qui sera votre 

fèpous? 

Eh! dites moi qui aura votre 

fcoeur, 

Pour soulager ma peine et mon 

malheur? » 



— « Tzanti golàn, nanî! moua 

cur n'e pa per bou : 
Vou l'a\ proumè on d'un autre 

| lie bou. » 

— « Ai' lo bèlo, cbe you j'obioy 

[cretzegû, 
Trey co per t/.our yo cherioy pa 

[beiiyrn. 



« Ali! non, gentil galant, mon 

cœur n'es! pas pour vous : 

Je l'ai promis à un autre que 

[vous. » 

« Ah! belle, hélas! Si je 

n'avais pense, 

Trois fois par jour ne serais pas 

[venu. 



* N'àurioy pa dehpenchà chot- 

tomén moun ortzén 

Ol coborè. oveke tu porén. » 

— <( Che tu j'a fà, dïo, j'a bien 

boulgû ! 

Counbièn de co! You jou t'ay 

[défendu ! 



» .le n'aurais pas perdu sotte- 
ment mou argent 
Au cabaret, avecque tes parens.» 
- « Si tu l'as fait, dis, tu l'as 
[bien voulu! 
Combien de fois jeté l'ai dé- 
fendu! 



» Counbièn, coun bien de co! You 

jou t'ay di choubén : 

Iietiro-tè, golàn, perde toun 

[ten. » 

— v< Aï! lo bèlo. che moun ten 

es perdu, 

I)c lioun moineii you ay pocha 

en tu. » 



» Combien, combien de foi-! Je 

te l'ai dit souvent : 

Retire- toi. galant, tu pers ton 

temps. » 

— a La belle, hè! bien, si mou 

temps est perdu, 

De bous moments avec loi j'ai 

nasses. •> 



VIEILLES CHANSONS PATOISES DU PEHIGOKD 



273 



79. — Pière, moun omi Pière 

Patois de Manaurie) 



A^Az-r^-4— tr^Etdbzz b=t = i^==^= 



=fct 

Pière, niouu o - mi Pière. O lo gtaèrro L'en 
F J ierre, mon a -mi Pierre, A la guerre t'en 



ç=ç=Ç=t=2=*=*= 




lo ghèrro t'en va Tu me 
la guerre l'en vas Tu me 

-fc fW , 



s^li^Siltiini^fiil 



leycbev 
lais - ses 



chou 
seu 



lo; 
le: 



Mè eau tu 
M;iis quand tu 



tour - no - ra 
re - vieu- tiras 



You ehi - rày pu chou - lo. 
Ne se - rai plus seu - le. 



Texte fia lois 

01 bou de lo chètièmo, 
Ke Pierre n'ey tourna 
Ke Pierre n'ey tourna 
Grando eholuancho, 
Lou copél o lo mo, 
Grando reveraneho! 

— « Morgorito mo mïo 
C'a tu fa de l'anfàn '? » 

— « You l'ay fa botedzà 
01 noun de choun pa\re: 
Opey you loy loucha 
Dedin lo rivièro. » 

— a Morgorito, mo mïo. 
C'ôuri-tû mérita? 

Tu n'ôuri mérita 
De u'estre puuido. 
E enkèro de niay 
De perdre lo vïo. 



Traduction rythmegue 

Au bout de l'an septième, 
Quand Pierre est revenu 
Quand Pierre est revenu 
Salut magnifique, 
Le chapeau à la main, 
Belle révérence! 

— « Marguerite ma mie 
Qu'as-tu fait de l'enfant? » 

— « Je l'ai fait baptiser 
Au nom de son père; 
Kt puis je l'ai jeté 
Dedans la rivière. » 

— « Marguerite, ma mie. 
Qu'aurais-tu mérité? 

Tu aurais mérité . 
D'être bien punie, 
Et même encore plus 
De perdre la vie, 



274 



REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 



» Morgorito, mu mïo, 
Vay chela lo Morgô, 
Vay ebelà lo Morgo, 
Boto li lo brido, 
Opéy nou portirén 
Hint -un' aulro v ilu. » 

— (' Pierre, moun ami Pierre, 

< >vàn de L'en onà, 
' )v;hi de t'en onà, 
Mon.to dia to cranbo: 
Tu frouvorà l'anfàn, 

Ke der ooum'un andze. » 

» Morgorito. nio mïo, 
Vay dey chela Morgo. 
Vay deychelà Morgo. 
Tiro li lo brido : 

< >pè\ non restorén 
Dedin kesto vilo. » 



» Marguerite, ma mie, 
Va-ten seller Margot, 
Va-t-eti seller Margot, 
Et raès-lui la bride, 
Et puis nous partirons 
Pour une autre ville » 

- o Pierre, mon ami Pierre, 
Avant de t'en aller, 
Avant de t'en aller. 
Monte dans ta chambre: 
Tu trouveras l'entant , 
Qui dort comme un ange. • 

" Marguerite, ma mie, 
Va desseller Margot, 
Va desseller Margot, 
Ote-lui la bride; 
El puis nous resterons 
Dedans cette ville. » 



80. — Sur trois fleurs d oranger 

Monjerrand 

Sur trois Heurs d'o - ran - ger, La belle est en - dot- 



mi - c Plus blanche que la nei-se, Plus bel-le que le 
zz: r z^=~~jr=^= i z^ zz zzzzijizzzi&zz^ziijy r 

jour : Ils sont trois ca - pi - tai - nés Pour lui t'ai - re la 





Le plus jeune des trois 

La prit par sa main blanche: 



— « Où l'enterrerous-nous 
Au jardin de son père, 



VIEILLES CHANSONS PATOISES DU PERIGOKD 



275 



— « V T euez, venez, La Belle, 
V r enez vous promener 
A Paris la grand ville: 
C'est pour nous marier. » 



Auprès de celte pierre, 
11 ya trois fleurs de lys. 
Nous prierons Dieu pour elle: 
Qu'elle aille en Paradis. » 



A Paris, on voulut 

L'avoir de gré, de force : 

— « Soupez, soupez, la Belle, 

Suivez vos appétits. 

Avec trois capitaines 

Vous passerez la nuit. ■ 

La Belle oyant cela 
En tomba roide morte. 
Sonnez, sonnez, clochettes. 
Sonnez bien lentement. 
La belle enfant est morte: 
J'en ai le cœur battant. 



Par là, trois jours après, 
Son père se promène : 

— ((Ouvrez, ouvrez ma tombe, 
<) père bien-aimè. 

Trois jours j'ai fait la morte 
Pour mon honneur garder. » 

— « Ma fille dis-moi donc 
Qui t'a fait cette offeuse? » 

— « Ce sontirois capitaines: 
Ce sont les grands seigneur^ 
Qui font payer la rente 

Aus pauvres laboureurs. » 



Chanson usitée (paroles et musique) dans la Tarentaise, le llaut- 
Faucigny et le Piémont. 

Notre version présente quelques variantes avec celle que douue 
Julien Tiiîrsot (p. 122.1. Voici les '.V\ 4 e et ô e strophes qui complètent 
les nôtres: 



Arrives à Paris, 
L'hôtesse lui demande: 

— « Et' vous ici par force, 
Ou bien par vos plaisirs ? 

— « Ce sont trois capitaiues 
Qui m'ont conduite ici. » 



Vint l'heure du souper: 
La belle mangeait guère: 
- y Soupez, soupez, la belle, 
Prenez votre plaisir: 
Avec trois capitaines 
Vous passerez la nuit. » 



Au milieu du souper, 

I^a belle tomba morte: 

— « Sonnez, sonnez, trompettes, 

Tambours, battez aus champs! 

Puisque ma mie est morte, 

J'en ai le cœur dolent. » 



Noue dernier couplet ne se trouve pas dans la version Ti ergot. 

Cf. — Bourbonnais, Provence, Poitou, Ile-de-France, Velay et 
Forez. Lot, Normandie, pays Messin, Piémont. 



276 



REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 



81. - Tral costél de la Fôurio (Moissonneuse) 
Patois de Bellcselce 







I pal cos -lél de 
Au cas - tel de 



lo Fou - rio, Tral cos - tel 
la Fau - rie, Au cas - tel 



=$=■■& 



la Fôu-riô, Cbo k'im per, l'autre jou ga - nbo. Au- rô 
la Fau -rie Ce qu'un pert, l'autre le ga - gue. O-res, 



rô . » ho k'uii per, l'an 
tes; Ce qu'un pert,l'au 



tre jou ga - nbo, Au - rô. 
tre le ga - gne, - res. 



li vte patois 

You j a\ pa gayre gonbâ 

Y'ay perdu mo mïo D/ano 

Trey dzouryou n'ay courregû 
Cban troubà meydzoù ni bardo, 

Noumà'n piti castelô, 

K'cv couver de palho rojo. 

Lo-j-àuco li prestiebin 
E loy cano eufournaven. 

You tustèri pel pourtàl, 
Cbourligbê trey dzoynoy danio. 

M an couvidà tle choupà, 

E de couydzà din lour craubo. 

— « Per ebotipà, chouporày be; 
Per couydzà you vou remerchi. 

» Couydzorày din lou contoù 
Déchu d'un broebà de palho. » 

Can venghè lo medzonè, 

Lou lourdàu burlè ehoy càucbo. 

Can venghè lo poiu du jour, 
Ke lov datui) cbe revèlhen : 



Traduction rythmique 

Là je n'ai guère gagné: 
J'ai perdu ma mie Jeanne. 

Pendant trois jours j'ai couru 
Sans trouver maison, ni grange, 

Si n'est un petit oastel 
Recouvert de paille rose. 

Dedans, les oies pétrissaient, 
Canes enfournaient la pâte. 

Je frappai sur le portail, 
Sortirent trois jeunes dames. 

A souper m'ont invité, 

Puis à coucher dans leur chambre. 

— « Pour souper, souperai bien ; 
Pour coucher, vous remercie. 

» Coucherai près du foyer 
Sur une brassée de paille. » 

Quand minuit fut arrivé. 

Le lourdaud brûla ses chausses. 

Quand ad vin I le point du jour, 
■Que les dame- se réveillent : 



VIEILLES CHANSONS PATOfSES DU PERIGORD 



277 



— « Cherventouno, lèvo-te, 
Lou chonlél vey pel lo cramb t. » 

— « Daraoy, coy pa lou choulél : 
Coy loycàucho del pàur 'orne : 

« L<>u Eè eh'ey boutai oprv. 
Bu rien coumo' no eandèlo-. » 

— « Cberveiuoiino, lèvo te, 
Vay-t'en cholbà kel pàur'ome.» 

Clierveulouno che levé, 

Tuè lou fè d'un pie chel d'aygo. 

N'èro ten ke jou fogbé, 
Per goronti lou pàur'ome 

— « Cherventouno, grau merchi ! 
Cbau tu you perdiôy lo vito. 

» Bèlo you me chouvendràj 
De lu may de toy mestrecho. 

» Per elôy you culirày 

De moy flour loy pu brobdo, 

» Me'per tu you gordorày 
Mouu cor, nioun cur è moun 
Tarno. 

— « Port' ollioûr, foutû cbotàr, 
Toun cor, toun cur e toun amo.» 



— « Servante, lève-toi donc, 

Le soleil luit dans la chambre. » 

— « Dames, c'est pas le soleil : 
C'est le> chausses du pauvre 

[homme; 

» Le l'eu s'est bouté après: 
Mnileut comme uue chandelle. » 

— « O servante, lève-toi. 
Va-t'en sauver ce pauvre homme. » 

La servante se leva, 
D'un plein seau d'eau tua les 
tlammes. 

Etait temps qu'elle le fit, 

Pour garantir le pauvre homme. 

— « O servante, grand merci! 
Sans toi je perdais la vie. 

» Belle, je me souviendrai 
De loi et de tes maîtresses. 

» Pour elles je cueillerai 

De mes rieurs les plus jolies, 

» Mai* pour toi je garderai 
Mon corps, mon cœur et mon 
[âme. » 

— « Porte ailleurs, ô maître soi, 
Ton corps, ton cœur et ton âme.» 



82. — Tsa nou abiàn un Aje 

Patois dp Villefr anche rlo Beloès, Saint-Marcel de Laknde) 



ta 



Tsa nou, a-biàn uu A - je, Tsa nou, a - biàn un 
Chez nous, avions un A -ne, Chez nous, a-vions un 






fiiPîiipE'Eilill 



HH 



■ je 
ne : 



C'a- nabo 
Al • lait 



al 

au 



pra ton 
pré tout 



cboul, 
seul. 



bl 
bi 



ru 
ro 



■27X 



REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 



i^ÉÊg^ggpiÊiiplil 



/// - ro, C'a-na-bo al 
In - ro, Al - lait au 

Texte patois 

Un isour, îiostre pàur' aje 
Anghèt al pra tou chonl : 

Lou Lou rancouutré l'Àjë, 
Ch'en angheren touy douy : 

Lou Lou mountè chu PAje, 
E l'Aje su lou Lou ; 

E lou Lou mintsé l'Aje, 
Che miatzèroun touy douy. 

Moun pay, per chercâ l'Aje, 
Benghèt ol pra kel tsour, 

Troubè la pel de l'Aje 
E ley catre pôutoû : 

— « K'ey debengù moun aje'? 
Ay la pel, mè pa ton. » 

Tout en puràn soun aje, 
Tour net a la meydzoù. 

— « Fenn' ay perdu moun aje ! 
Ah! ke chey maluroû ! 

>> Coumc forêt) shan l'aje. 
Per mena ley couzoû? 

» Hela ! nostre pàur 'aje ! 
L'eymoviàn tan touy douy I 

» Lou purorày moun aje, 
Dzesc' a moun darié tsour! 



pra touchoul,/"' - ro - lou. 
pré tout seul, bi - ro lou. 

TrCL/duclion rythmique 

Un jour, notre pauvre âne 
S'en fut. au pré tout seul : 

Le Loup rencontra l'Ane, 
.s'eu allèrent tous deus : 

Le Loup monta sur l'Ane, 
Et l'Ane sur le Loup: 

Et le Loup mangea l'Ane, 
Se mangèrent tous deus. 

Mon père, cherchant l'Ane, 
S'en viut au pré, ce jour, 

Trouva la peau de l'Ane, 
Et les quatre petons : 

— « Qu'est devenu mon âne ? 
J'ai la peau, c'e>t pas tout. » 

Tout eu pleurant son âne. 
Revint â la maison. 

— « Femme, ai perdu mon âne! 
Que je suis maiheureus! 

» Comment faire sans l'âne. 
Pour mener potirons ? 

» Hélas! notre pauvre âne, 
Nous l'aimions tant tous deus ! 

» Le pleurerai mon âne. 
Jusqu'à mon dernier jour. 



Voyez notre premier numéro. Même thème. 

83. A. — Un tzouyne pastre 

St. Martial de Domme, etc. 



Vite 






^-==^1 



{jee^j^ aJJ—é- ;{* 



jp - 

nr- ~ë— V- L t-" / y 

Un tzouyne pas - tre sou -mil -ha- bo Din sho co 

Il som -meil-lait. le jeu - ne pâ - tre, Dans sa ca 



VIEILLES CHANSONS PATOISKS DI PRRIGOKD 



279 



fË^pppiîÉlpiilgliâi 



ba- no tou shou-lè 

ba - ne tout seu-lei 



Del ten ke sou - mil - ha - bo 
En som- meil - lant le pâ - tre 



En-teu-t un ant - ze - lé Ke de sho boua cre-da - bo : 
En tent un an - ge - let Cri-ant d'u - ne vois for - te : 

« Be - ui, pohs-tou - re - lé, » Ke de sho boua cre - da - bo: 
«Viens, jeu - ne pas- tou-rel,» Criant d'u -ne vois for ie : 



<« Be - ni, pohs - tou - re - lé ! » 
« Viens, jeu • ne pas -tou - rel ! » 



Variante tinale en mineur. 



liiSjfl^Pli 






Ke de sho boua ère - da - bo : « Be - ni, pohs- 



tou - re - lé ! » 



Texte patois 

« You shouy un antze ke te credo: 
Pohstoarelé, rebelho-té. 
Loy noubèlo shoun bounoy, 
Bounoy per toun sholû : 
Kit' okelo cobano, 
Ké Jièju ey nohscû. » 

— Eh ! k'es oco e'aubi diu l'ayre? 

Lou Cial es tout enlumina ! 
N'ay tzomày pu, peccayre! 
To bien ôubi conta. 
Oh ! louhs brabey contayrey ! 
Oh! lo brabo clortàt! 



Traduction rythmique 

« Je suis un auge qui te crie: 
Réveille-toi, beau pastourel. 
Les nouvelles sont bonnes, 
Bonnes pour ton salut: 
Quitte cette cabane, 
Car Jésus-Christ est né. » 

— «Eh! qu'est-ce - donc ? Dans 
[l'air qu'entens-je? 
Le Ciel est tout illuminé! 
Je n'ai jamais, pécaire! 
Si bien ouï chanter. 
Oh ! les superbes chantres ! 
Oh ! la belle clarté ! 



280 



REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 



— « Cov luys antze ke Ion l'ôli- 

[bado 
Al Messlii, prâ de Bethelém : 
Chouni umo troupelado 
Kn nàu <lel firmomén. 
Vay li fa l'occoulado : 
Nou perdes pa tonii icn. » 

— « Ko foray yèu. lou mijeiable, 
Kc foraj j ou de inorni troupèl .' 
Lou lou n'e debourable, 

Me mintzorô n'onhèl, 

li you sbey respoun sable 

De ton lun mèu troupèl. » 



- u C'est les anges qui font l 'au- 

bade 
■\u Messie, près de Beihlée n 
Ils sonl mute une troupe 
En baui du firmament . 
Va lui faire accolade 
Et ne per.s pas ton temps. « 

— «Que ferai je, moi, misérable, 
Que ferai je «le mon troupeau*/ 
Le loup 'le ebair avide 

Me mangera L'agneau, 

Et je suis responsable 

De lout le mien troupeau. » 



— a N'atze pa pou: pren lo vou- 
ilado : 
Lou k'ey nohscù jou gardo tou. 
Metzonêt es posshado, 
N'atze pa pou del lou. 
Coy lo ne fourtunado, 
Lavch' oki tuv mouton. » 



— « N'aie donc pas peur: prens 
la volée: 
Le nouveau-né le ^ r arde tout. 
La minuit est passée, 
N'aie donc pas peur du loup. 
C est la nuit fortuuèe, 
Laisse-là tes moutons. » 



— « Mé ke dirày ! Ke me cal 
fayre? 

Ke dirày dms okél moumên? 
Vou ke ne shabi gayre, 
Souy un pàure inoushén. 
Digha-me ke cal fayre: 
Jou foràv brabomén. » 



— « Mais que dirai.'' (,Jue faut-il 
faire ? 
Que dirai-je dans ce moment ? 
Car moi je ne sais guère, 
Suis un pauvre innocent. 
Ce qu'il faut faire, dites: 
Le ferai bravement. » 



— « Con tu shirà dobàn l'ebstable, 

Te boutorà de ginoulaoû. 
Dira: Rey odouiable, 
A y gron rehspé per bon. 
Dira: Diu tant oymaple, 
N'ay d'autre Diu ke bou. » 

Loluno omoùn lusi din l'ayre, 
E toutzour conlo l'antzelé: 
01 brè del Diu Suolvayre 
Bay lou pobstourelé : 
Din loù brà de sbo ma vie 
Trobo lou Nodolê. 



— « Quand tu seia< devant l'é- 
lable, 
Tu te mettras à deus genous. 
Diras: Roi adorable. 
Ai grand respect pour vou-. 
Diras: Dieu tant aimable, 
N'ai d'autre Dieu que vous. » 

Là-baut dans l'air brille la lune 
Et toujours chante l'àngelet: 
Il va, le jeune paire, 
Au berceau du Sauveur: 
Dans les bras de Sa Mère 
Trouve le Noellet. 



VIEILLES CHANSONS PATOISES DU PER1GORD 



281 



Lou tzouyne pas - tre 



84 B — Même thème 

(Autre air saiiadais) 

3 — r*~ 



v- 1 -. — 



sou - mil - ha - bo Din sho co - 






ç=tf 



5 - U i ; -_^J^b==^=z^=vdbF=£gî: 



ha - bo En ten 



=£ 



on - tze - lé 



Ke de 



=to= x :: 



=tz= 



^|=g^îS|=p|g 



/ 



sho 



boi cre - da - bo : « Be-ni, pos - tou - re - lé. » 

Ce Noël, d'une aimable simplicité, est usité dans la Haute- Vienne, 
la Corrèze, le Quercy, le Gévaudan, le Velay, le Forez, la Gas- 
cogne, etc. 



85. — Vou-j àutrey, dzoynéy drôle 

(Patois de Manaurie) 
Assez vite. 



/ 



I 



Vou-j-àu-trey dzoy-néy dro - le, Ke chè tan o - mou- 
Gar -çons en-co - re jeu -nés, Tout en -flammés d'à- 

roû,Prenghià pa de fi-lhè-to, La- II - ra lan -la la - Il - 
mour, Ne prenez pas de filles, La - Il - ra lan - la la - Il - 



—±zizn [Zii-iz=ii— =rz±===- 



Rall. 



jEEE g^[jJ=pp 



^IS 



— fj—v — v- 

rè no To dzoynoy coumo you. La - IL - ra doundou. 
rè - no, Si - jeu -nés comme ai lait, La - U - ra doundou. 

RKVUE DK PHILOLOGIE, Xl\ 19 



282 



l.'KVi E DE PHILOLOGIE FRANI USE 



/ exte patois 

You n'en prengbèri uno 
Ke me randé dzeloù ; 
De touio lo dzournado 
l'odi patrovolhà. 

You ii didze : •■ Mo fe.nno, 
Coumo nàu viuren-noû ? » 

— « De ke diable t'estaune! 
You n'en ganhe be prou, n 

You M didze : « Mo fenno, 
Coumo jou gonha-vou ? » 
- « b'iolàn rua counoulbeto 
A l'ounbro d'un bouycboû. n 

You li didze : « Mo fenno, 
Couubièn li gonhà-vôu ? » 

— « Chiè eycù per chenmano: 
< '< i Eay ir<'\ tran per dzour. » 

— You li didze: « Mo fènno, 
Cu li vay coumo vou ? » 

— » You trovalhé chouleto, 
Penchi toudzoûr en vou! » 

— You li didze : « Mo fenno, 
Voli n:t coumo vou '. ■ 

— « Venè, venè, brab' ome 
Ne chirèy pu dzeloù ! •> 



Traduction rythmique 

Je pris une fillette 
',iui me rendit jalous; 
De toute la journée 
Je ne puis travailler. 

( )r je lui dis : « Ma femme 
Eh! comment vivrons-nous".' » 
- « De quoi diable t'étonnes? 
J'en gagne bien assez. » 

Moi je lui dis : « Ma Icmmc 
Comment le gagnez-vous " » 

— « F.n filant ma quenouille 
A l'ombre d'un buisson. » 

Moi je lui dis : « Ma femme 
Combien y gagnez-vous? » 

— « Sis écus par semaine, 
Ça l'ait trois francs par jour. » 

Moi je lui dis : « Ma femme 
Uui va donc avec vous ? » 

— « Je travaille seulette; 
Pensant toujours à vous. » 

— Moi je lui dis: « Ma femme, 
Veus aller avec vous ! » 

- « Venez, venez, brave bomme 
Ne serez plus jalous ! » 



86. Yo trey piti marèn 

i Patois de Manaurie) 
AndaRte. 



^iHâi^J 






Yo trey pi - ii ma - rèn Chègben tut 
Sont trois pe-tits ma- rins, Suivant tou- 




luy ri - va - dze, 
tes les cô - tes, 



Cbèghen tut luy 
Suivant tou - tes 



ri - va - dze ; 
les cô - tes. 



VIEILLES CHANSONS PATOISES !)(' PER1GORD 



283 



Refrain. 



rail. 




Ma - ivii diirm.-voii ? D/oy-ne ma-rèn. reve-lhà - vou. 
Ma • riu, dormez-vous? Jeu - ne marin, réveille/. - vous. 



Texte patois 

I.ou pu dzoyne dèu trey 

Ne pourtabo no rojo. 

Lo filhèto d'un Rey 
Ye domandè cho rojo. 

— « Ma roj' ey be per vou ; 
Mè fal estre rao raiô. » 

— « Marén, pili mai en, 
Vay jou dir'a inoun payre : 

» Chi moun payre jou vol 
You chirày be de mémo. » 

— « Boundzoùr, Chiro loti Hey, 
Lo eounpohnô entière 

» Yèni vou domonda 
I.o 1110 de vostro filho. » 

— « Marèn, piii marén, 
Tu ne chè pa prou i id/.e, 

— « You me moki de vou. 
Omày de vostro fillio. 

» A y trey navir' en mer 
Corgà de merdzondijo : 

» Nb'o un tou corgà d'or. 
L'autre de peyro fiuo. 

» E l'autre nou fay re 
Ke permenà mo mïo. » 



Traduction rythmique 

Le plus jeune des trois 
Possédait une rose. 

La fillette d'un Roi 
Lui demanda sa rose. 

— « Ma rose est bien pour vous. 
Mais faut être ma mie. » 

— « Marin, petit marin. 
Va le dire à mon père : 

» Si mon père le veut, 
Moi je serai de même. » 

— « Bonjour, Sire le Roi, 
Toute la compagnie. 

» Je viens vous demander 
La main de voire tille. » 

— « Marin, peut marin. 
1 il n'es pas assez riche. >> 

— « Je me moque de vous 
lit puis de votre fille. 

» J'ai trois vaisseaus en mer 
Chargés de marchandise^ ; 

« L'un est tout chargé d'or, 
L'autre de pierres fines, 

» Et l'autre ne fait rien, 
Que promener ma mie. » 

'.mm. Cassk, Eug. Chaminade. 
FIN 



LA 

EtAHMAIRE FRANÇAISE U XX e SIÈCLE 






Nous reprenons le titre d'un article déjà ancien de 
M. Bréal, auquel nous nous proposons de répondre, 
Cet article commence ainsi : « Avez-vous remarqué 
une chose, me dil un jour Gaston Paris : on ne fait 
plus de grammaire française. C'est un genre perdu. 
L'observation étail vraie : ce qu'il ne disait pas — 
mais il le savait comme moi — c'est que de cette dis- 
parition les études dont nous (Mions les patrons étaienl 
en grand»' partie la cause'. » Contrairement a ces 
opinions, nous croyons que la linguistique n'est pas 
aussi coupable que le pense M. Bréal et que le l'ait 
relevé par G. Paris est inexact : nous pensons même 
qu'on faisait au XVII'' siècle beaucoup moins de grain- 
maire française qu'on n'en fait au XX e siècle. 

Nous admettons avec M. Bréal que ceus qui ont 
étudié au XIX; siècle et qui étudient de nos jours la 
langue française sont des linguistes plus que des 
grammairiens : ces linguistes sont indifférents en ma- 
tière de correction parce qu'ils savent que ce qui est 
correct aujourd'hui ne l'a pas toujours été. Plus encore, 
ils sont hostiles à une autre idée, étroitement liée à 
celle de correction, l'idée de fixité qui est l'idéal du 
grammairien, parce que leur science est une science 
historique: ce qu'ils savent de plus certain, c'est que 

1. Revue Bleue, 26 décembre 1 ( J03. 



LA GRAMMAIRE FRANÇAISE Ali XX" SIÈCLE 285 

les langues se modifient continuellement selon des 
lois rigoureuses et sous l'influence de causes qui se 
multiplient de jour en jour. Enfin ils ne considèrent 
pas une langue comme une œuvre d'art, mais comme 
la somme sans cesse variable de modifications insen- 
sibles dont chacune a sa raison d'être. A toute forme 
nouvelle qui choque le grammairien ils trouvent des 
antécédents ou des analogies et ils se bornent a enre- 
gistrer sans juger. Mais 1rs linguistes, et, en particu- 
lier, puisque c'est de la langue française que nous nous 
occupons, les romaniste> sont peu uombreus ; leurs 
idées ne sortent guère de leur groupe, des revues 
savantes où ils écrivent : on leur l'ait trop d'honneur 
en croyant qu'ils ont pu agir assez sur le public qui 
lit pour lui faire perdre un de ses goûts bien marqués. 
Si l'on pouvait encore espérer un succès soit d'argent, 
soit seulement de réputation en écrivant de la gram- 
maire à la façon de Vaugelas ou de Bouhours, il ne 
manquerait pas de jeunes écrivains pour publier des 
« Nouvelles remarques sur la langue française ». S'il 
n'en paraît pas, c'est que manifestement elles n'auraient 
aucune chance de plaire et de se vendre. Les auteurs 
et les éditeurs sont habiles de nos jours a deviner les 
goûts du publie : il faut qu'ils aient bien constaté qu'il 
n'y a rien à faire de ce côté-là pour n'avoir rien tenté. 
Si l'on ne fait plus de grammaire française comme au 
XVII e siècle, c'est que le public n'en veut plus. 

Avant de donner les raisons de ce changement, nous 
ferons remarquer que, même au XVII e siècle, le goût 
pour la grammaire n'a appartenu qu'a une faible mino- 
rité et qu'il a duré peu de temps. Qui s'intéresse à la 
grammaire vers 1630"? Des grandes dames, des bour- 
geois instruits auxquels la vie publique est fermée, de- 



286 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

seigneurs féodaus déchus, qui veulent exercer sur les 
mots l'autorité que Richelieu ne leur permet plus 
d'exercer sur les sujets du roi, et qui se préparent aus 
brutalités de la Fronde en proscrivant ains et en ban- 
nissant car ; mais leurs décisions ne font pas autorité, 
et l'un des Arnauld a dit qu'il n'était pas étonnant 
(jue la Fréquente Communion fût si bien écrite, l'au- 
teur ayant simplement parlé « la langue de notre 
maison ' ». Quelques années plus tard, c'est surtout 
pour être utile ans eourlisans provinciaus soucieus de 
n'être pas ridicules à la Cour et de ne pas déplaire au 
roi que Vaugelas publie ses Remarques; mais les his- 
toriens nous apprennent qu'à cette époque, « la langue 
française était inconnue au plus grand nombre des 
Français. Les zones de la langue d'oc et de la langue 
d'oïl répondaientà peu prèsà celles des deux droits; les 
dialectes de l'une et de l'autre demeuraient vivaces. 
D'autres langues encore étaient parlées en France". » 
D'autre part, la Grammaire générale de Port-Royal, 
qui est déjà un ouvrage de linguistique, est de bien 
peu postérieure aus Remarques, et c'est la gram- 
maire philosophique surtout qui s'est développée au 
X VIII" siècle. 

Le public qui s'est intéressé à la grammaire comme 
la comprenait Vaugelas n'a donc été, au XVII e siècle 
même, qu'une minorité. Eût-il été plus nombreux, 
que bien des raisons expliqueraient son changement 
de goût. Il nous semble légitime de rappeler ici la 
pensée de La, Bruyère : « Un homme né chrétien et 
Français se trouve contraint dans la satire : les grands 
sujets lui sont défendus. » De nos jours, aucun sujet 

1. Lavisse, Histoire do France, t. VII, p. 98. 

2. Lavisse, op. cit.. t. VII. p. 159-160. 



LA GRAMMAIRE FRANÇAISE AU XX e SIÈCLE 287 

n'est défendu à personne. Les libertés politiques que 
nous avons conquises depuisl789, la liberté de pensée, 
et plus particulièrement la liberté de la presse en per- 
mettant au publie de s'intéresser à tous les faits, quels 
qu'ils soient, ont fait qu'il s'intéresse moins a la forme 
dans laquelle ces faits sont exprimés. Des remarques 
sur une expression peu correcte auraient certainement 
paru bien insignifiantes à ceux qui cherchaient naguère 
dans les journaus des renseignements sur les événe- 
ments de Mandchourie, ou plus récemment sur le 
démêlé qui a failli amener la guerre entre la France el 
l'Allemagne. 

La diffusion de l'instruction a transformé le public 
qui lit en l'élargissant. Ceus qui cherchent dans la lec- 
ture un plaisir (l'ordre littéraire, qui formaient peut- 
être au XVII e siècle la majorité des lecteurs, sont 
certainement moins nombreus de nos jours que cens 
qu'attirent les informations sur le cours des diverses 
marchandises, la dernière découverte scientifique, le 
dernier gagnant, homme ou cheval, d'une course 
fameuse ou la dernière interpellation à la Chambre. Un 
tel public se soucie peu de la correction littéraire ; un 
style cosmopolite el télégraphique lui suffît. Et quant 
a cens ou celles qui lisent surtout les journaus pour 
les feuilletons qu'ils publient, on sait aussi que le souci 
delà forme n'est [tas ce qui les préoccupe le plus. si. 
d'ailleurs, nous parlons surtout des journaus, c'esl 
qu'ils sont de nos jours la forme la [dus répandue de 
la littérature, ou plus exactement de la langue écrite, 
et que beaucoup de lecteurs demandent au livre plus 
de fond, peut-être, mais à la rigueur la même forme 
qu'au journal. Le goût des sport-, de- discussions 
politiques, la vulgarisation scientifique, autant que le 



288 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAIS!. 

véritable mouvement scientifique ' ont habitué aussi 
le public à un vocabulaire nouveau très mélangé qui 
du journal encore passe au livre, puisque journaliste 
el nomme de lettres sont devenus mots presque syno- 
nymes. 11 n'y a nulle place dans tout cela pour le souci 
de la grammaire et de la pureté de la langue, el les 
écrivains-journalistes chers au publie ne sont pas des 
grammairiens : on l'a bien vu, quand quelques-uns, et 
non des moindres, ont donné leur avis sur la réforme 
de l'orthographe. < In ne saurait exagérer cette influence 
du journalisme sur la langue écrite contemporaine 5 ; 
c'est elle sans doute qui explique pourquoi depuis 1880 
environ, comme le «lit M. Faguet, tout esl devenu 
fiançais '. Il ne faut pas oublier non plus la facilité 
des voyages qui mène plus de Français à l'étranger, 
mais aussi plus d'étrangers en France, et la mode qui 
facilite, quand cil* 1 ne l'exige pas, l'emploi des mots 
cosmopolites qui choquent M. Bréal, tandis que la 
majorité des lecteurs les admet sans scrupule. 

Une autre raison encore détermine le goût du public : 
s'il s'intéresse peu ou point à la grammaire, c'est qu'il 
en a trop fait. Contrairement à ce que pense M. Bréal, 
on fait de nos jours plus de grammaire qu'on n'en a 
jamais fait. Il oublie, et G. Paris semble l'avoir oublié 
avant lui, un fait important : c'est que depuis les der- 
nières années de l'ancien régime, mais surtout depuis 
la Révolution l'étude du français est devenue de plus 
en plus le fondement de l'éducation nationale. Un 
critique parlant mi-plaisamment de Boileau disait de 

1. Qu'il faut faire remonter à l'Encyclopédie. 

2. Cette influence a déjà été signalée par M. Lanson; Littérature 
française, p. 1010. 

o. Reçue Latine, 25 raar- 1005 : p. 160 et 107. 



LA GRAMMAIRE FRANÇAISE AU XX e SIÈCLE 2$9 

lui, il y a quelques mois, qu'il serait sans doute au- 
jourd'hui professeur de rhétorique, à moins qu'il ne fût 
journaliste ': on peut dire aussi justement de Vaugelas 
qu'il serait de nos jours professeur de grammaire. Cela 
signifie que s'il n'y a plus personne pour dire dans des 
livres à des Français adultes et majeurs, qui n'auraient 
pas appris le français pendant leur enfance, « dites 
ceci, ne dites pas cela, » il y a dans toutes les villes, 
dans tous les villages de France des gens qui appren- 
nent aus Français mineurs ce qui est français et ce qui 
ne l'est pas. Si l'orthographe tient une grande place 
dans l'enseignement et les examens secondaires et sur- 
tout primaires, « le style » n'y est pas oublié, et s'il 
n'est pas toujours enseigné avec succès, il est certain 
du moins qu'il est enseigné. N'est-ce pas précisément 
ce que demandait G. Paris et que M. Bréal demande 
après lui? Construction correcte des phrases, clarté du 
style, emploi du mot propre et des termes autorisés, 
c'est toute la matière des Remarquas de Vaugelas. Il 
ne nous parait pas exagéré de prétendre (pie si la par- 
tie instruite de notre nation montre peu de goût 
pour les études de ce genre, c'est qu'elle en a été 
saturée pendant son enfance. Nous n'avons plus de 
grammaire imprimée pour les adultes, mais nous avons 
de la grammaire orale, enseignée partout, à toute 
heure, à tous les enfants des deus sexes. Et le déve- 
loppement de l'enseignement des jeunes filles fait 
encore que juger des mots et des tournures ne parait 
plus aus femmes une occupation de salon : c'est un 
exercice scolaire, dont on a été obsédé peut-être au 

1. M. Augustin Filon dans un article récent du Journal rl<>s 

Dèhnts. 



290 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

lycée et que l'on abandonne avec ses livres el ses 
cahiers de classe. 

On peut même aller plus loin et dire que des formes 
el des tournures comme celles qui choquenl M. Bréal 
sont le résultat indirect mais certain de l'enseignement 
du français tel qu'il esl donné aujourd'hui, une réac- 
tion de l'esprit individuel contre le style nécessaire 
ment général, uniforme et conservateur qui a été 
enseigné ans élèves, (''est bien cette idée qu'exprime 
l'un des personnages de Daudet, le sculpteur Védrine 
de Vlimhortef, dans ses imprécations contre son ancien 
professeur Astier-Réhu : « nous a-t-il assez raclés, 
épluchés, sarclés!... Il y en avait qui résistaient au 
fer et a la bêche, niais le vieux s'acharnait des outils cl 
des ongles, arrivait a nous faire tous propres et plats 
comme un banc d'école. Aussi regarde-les, ceux qui 
<mt passé dans ses mains, à part quelques révoltés 
comme Herscher qui, dans sa haine du convenu tombe 
à l'excessif et à l'ignoble, comme moi qui dois à cette 
vieille bête mon rjoût du contourne, de l'exaspéré, ma 

sculpture en sacs de noix, comme ils disent » Qu'a- 

t il l'ait autre chose, ce professeur exécré, que de dire 
a si's élevés, au nom de la correction, précisément ce 
que demande M. Bréal :« Dites ceci, ne dites pas cela. » 
Que pourrait contre des tendances aussi fortes l'inter- 
vention de l'Académie que M. Bréal sollicite en con- 
cluant? Rien évidemment, a supposer même que 
l'Académie admit dans son sein des disciples de Gaston 
Paris et de M. Paul Meyer. D'ailleurs l'accueil fait 
ans propositions de M. Pau! Meyer en personne, pré- 
sident de la commission de réforme de l'orthographe, 
est aussi instructif que décourageant. 

En outre, et c'est là le point essentiel, sur quel prin- 



LA GRAMMAIRE FRANÇAISE AU XX e SIÈCLE 291 

cipe les académiciens, de Pierre Loti à M. Emile 
Faguet en passant par M. Lavedan, appuieraient-ils 
leur travail et leurs décisions ? C'est la question qui se 
pose à tous ceus qui, instituteurs, professeurs ou cri- 
tiques, ont à corriger ou à juger des travaus écrits en 
français : qu'est-ce qui est français? Une première 
remarque s'impose ici : c'est à des Français qu'on se 
propose d'enseigner le français. Il ne s'agit donc pas 
de leur enseigner à le parler, mais à l'écrire 1 ; ainsi 
l'enseignement du français consiste à faire voir que, 
si l'on ne doit pas rechercher en écrivant d'autres qua- 
lités que celles de la langue parlée, il ne faut cependant 
pas toujours écrire comme l'on parle. Cette distinction 
est légitime : celui qui parle s'adresse en général à des 
gens qui le connaissent et qu'il connaît, qui font partie 
du même groupe que lui ; il peut voir à mesure qu'il 
parle s'il est compris ou non, se répéter ou se corriger; 
pour lui la parole n'est qu'un moyen d'expression, 
parmi les autres, geste, ton, accent, qui lui permet- 
tent de communiquer sa pensée . La langue écrite, 
destinée le plus souvent à des étrangers et clans laquelle 
les mots seuls ont de la valeur pour signifier la pen- 
sée, demande plus d'attention. Mais nous simplifions 
trop en parlant de la langue écrite : il y a plusieurs 
langues écrites comme il y a plusieurs langues par- 
lées. Il faut distinguer ici la correspondance familière 
et amicale échangée entre personnes du même groupe, 
participant par suite à la liberté de la langue parlée, 
et les langues destinées à un public plus étendu, dont 
les variétés principales seraient la langue coraraer- 

1. Il faut mettre à part le cas des instituteurs, qui dans les 
régions nombreuses où le patois est encore vivace, enseignent 
vraiment à leurs élèves à parler français. 



2p2 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

ciale, la langue administrative, la langue scientifique 
et la langue littéraire. 11 est probable que les expres- 
sions si oui, si possible qui choquent M. Bréal lui 
paraîtraient admissibles dans un télégramme et par 
suite dans une correspondance commerciale qui éco- 
nomise aussi les mots et le temps. 

Parmi ces variétés.de la langue nationale, la langue 
littéraire n'est sans doute pas la plus considérable en 
quantité, mais elle a des mérites éminents qui la fonl 
considérer comme la langue française par excellence, 
cl c'est elle que l'on enseigne ans ('levés. On la leur 
enseigne précisément comme faisait Yaugelas au 
XVIi 1 ' siècle : « Dites ceci, c'est français ; ne dites pas 
cela, ce n'est pas français. » Mais Vaugelas savaitsur 
quoi il fondait ses jugements. Les professeurs, comme 
les académiciens d'aujourd'hui, sciaient peut-êtreem- 
ba nasses, ils seraient certainement en désaccord entre 
eus s'ils devaient dire avec précision pourquoi telle 
forme est française tandis que telle autre ne l'est 
pas. M. Bréal indique en passant un critérium. ht 
clarté . N'est ce pas une illusion ? Si celui qui connaît 
plusieurs langues en trouve une moins claire que les 
autres, c'est qu'en réalité il est moins accoutumé à 
cette langue : mais toute langue et toute variété dia- 
lectale de langue est claire pour celui qui la parle 
depuis son enfance'. Le Marseillais qui dit : « tomber 
un objet; éclairer le feu; si je réussirais, je serais 
heurens ; Pierre est plus grand que ce qu'est Paul », 
trouve ces expressions très claires, et il sera surpris 
par faire tomber, allumer, si je réussissais, que n'est 
Pierre, toutes expressions qui paraîtront au contraire 

1. Cf. des observations analogues clans V. Henry, Antinomies 
linguistiques, p. 48 et 4 ( J.. 



LA GRAMMAIRE FRANÇAISE AU XX e SIÈCLE 293 

fort claires à un Parisien. La clarté n'est pas en effet 
une qualité dont seraient doués mystérieusement cer- 
tains mots ou certaines tournures : elle résulte natu- 
rellement de l'habitude que nous avons d'attribuer à 
un ccita in signe sonore un sens déterminé. Tel son 
incompréhensible pour un profane a pourtant un sens 
très clair pour l'enfant qui l'emploie quand il commence 
à parler et pour l'entourage de l'enfant une fois qu'il 
s'est rendu compte de l'objet que l'enfant désigne par 
ce signe ; et l'on en peut dire autant de toute langue 
pour quelqu'un qui l'ignore. Quant à la clarté du style, 
c'est une autre question : elle dépent en effet de la 
clarté de l'esprit de celui qui écrit et l'on peut-être 
obscur en n'employant que des mots et des tournures 
considérés comme très français. N'être pas clair est 
un défaut, n'être pas français en est un autre, et le 
plus ou moins de clarté ne permet pas de distinguer 
ce qui est français de ce qui ne l'est pas. 

Un autre critérium a été proposé, celui de la beauté 
de la langue. C'est l'opinion que M. Faguet a soutenue 
dans une polémique récente avec M. Clédat : « Pour 
moi, dit-il, est français tout ce qui se trouve, je ne dis 
pas une fois (et ici M. Clédat a raison), mais habituel- 
lement, dans les auteurs des seizième, dix-septième et 
dix-huitième siècles (avec préférence personnelle pour 
ceus du dix-septième) et n'est pas français ce qui ne 
s'y trouve jamais 1 ... Il faut tout simplement con- 
server, le plus qu'on peut, d'abord parce que notre 



1. Pe.it-être est-il surprenant, après une affirmation si nette, de 
voir M. Faguet se déclarer très coulant à 1 égard du néologisme. 
Il y a donc des formes qui peuvent être françaises sans avoir été 
employées par les écrivains des XVI e . XVII e et XVIII e siècles ? 
Cette contradiction marque bien la difficulté de la question. 



294 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

langue telle qu'elle a été parlée a été jugée fort belle 
par tout le monde et que, par conséquent, à la changer 
on conviendra bien qu'il y a quelque risque de l'enlai- 
dir; ensuite pour qu'il n'y ait pas trop de différence 
entre nos grands écrivains et nous relativement à la 
langue, ce qui les ferait paraître étranges et pour ainsi 
dire étrangers, et cette considération est ce me semble 
de quelque poids 1 . » Nous ferons d'abord à cette théo- 
rie une critique de détail : ce qui a été trouvé beau 
par tout le monde, c'est la langue écrite, beaucoup 
plus que la langue parlée du XVI e , du XVII e et du 
XVIII e siècle. Le souci que manifeste M. Faguet de 
s'écarter le inoins possible de cette langue par respect 
pour nos grands écrivains est louable, mais irréali- 
sable : tout a changé en France depuis cette époque, 
modes, mœurs, organisation sociale, conceptions phi- 
losophiques et scientifiques ; les mots, fussent-ils res- 
tés absolument les mêmes, éveilleraient pourtant en 
nous des idées, des sentiments très différents, désigne- 
raient même parfois des objets différents, et les textes 
anciens ne seraient compris par les générations actuelles 
et futures qu'à l'aide d'explications et de commentaires 
d'autant plus nombreus que l'on remonterait plus 
loin dans le passé. Mais ce qui nous paraît contestable 
surtout, c'est qu'à changer la langue on coure le risque 
de l'enlaidir. L'affirmation suppose ce postulat qu'il 
n'y a pour une langue qu'une manière d'être belle ; il 
est démenti par les faits. S'il est bien établi que 
notre langue n'est que la variété du latin parlée au 
XX e siècle sur le territoire de l'ancienne Gaule, il est 
certain que cette langue a eu au siècle d'Auguste une 

1. Journal des Débats, 8 mai 1905. 



LA GRAMMAIRE FRANÇAISE AU XX e S1ÈC1 I. 2!*"> 

beauté reconnue de tous, dans un état fort différent 
de celui du XVII e siècle. Peut-être dira-t-on que ces 
différences sont trop marquées, qu'il y a là deus langues 
et non deus états de la même langue, et que notre 
comparaison est forcée : le français du XII e siècle a 
été jugé très beau, admiré et imité par l'Europe entière 
comme celui du XVII e siècle. Ce qui s'est produit dans 
le passé peut se produire dans le présent et dans l'ave- 
nir. M. Faguet a une préférence personnelle pour la 
langue du XVII e siècle, c'est-à-dire qu'il la trouve 
plus belle ; mais M . Lanson déclare que la langue du 
XVIII e siècle a 

La grâce plus belle encore que la beauté'. 

D'autres opinions sont possibles encore \ Le fait 
qu'une expression n'a pas été employée au XVII e siècle 
ne prouve donc pas qu'elle n'est pas belle et par suite 
pas française. 

D'ailleurs ce n'est pas telle ou telle expression, mais 
l'ensemble de la langue qui a été trouvé beau, et sur- 
tout la manière de s'en servir. M. Faguet transporte 
inconsciemment à la langue les mérites de la littéra- 
ture, ou en d'autres termes il confont la question d'art 
et la question de langue. Sans doute un écrivain qui, 
comme M. de Régnier dans plusieurs de ses livres, 
veut donner à son style la couleur du XVII e siècle, 
manque son but quand il introduit dans son ouvrage 
des expressions toutes contemporaines : mais c'est une 
faute d'art, non une faute de langue. On peut dire 
aussi qu'un écrivain qui s'attache à n'employer que des 

1. Annales politiques et littéraires, 5 novembre 1905, p. 302, 
col. 1. 

2. On verra plus bas celle de M. Paul Adam. 



.".tf! REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

mots et des tours consacrés par un long usage, avec 
leur sens traditionnel, qui ne cherche pas à surpren- 
dre le lecteur par son langage, s'oblige par cela même 
à ne l'intéresser que par ses idées et ses sentiments, et 
que c'est là du grand art. On peut soutenir qu'il y a 
moins de mérite, parce qu'il y a moins de difficulté, a 
étonner le lecteur par des mots ou des sens nouveaus, 
et que c'est ià un art inférieur. Mais cel art aussi peut 
avoir ses admirateurs, et en le déclarant inférieur on 
ne prouve nullement que telle ou telle expressif m 
déterminée n'est pas française. C'est ce que vient de 
répondre à M. Faguet, non pas un linguiste, mais un 
littérateur, M. Paul Adam : « Evidemment je n'écris 
pas comme Voltaire. Et je m'en félicite. Je ne connais 
pas de style plus monotone, plus incolore, moins pro- 
pre surtout à produire les sensations innombrables et 

complexes de notre vie contemporaine Rien n'est 

dangereux pour la logique comme ces discussions sur 
le style, parce que personne n'a jamais pu constituer 
une règle du style. Quel est le type du meilleur fran- 
çais? Pour moi celui de Montaigne l 'emporte 1 

Quand nous étions décadents et symbolistes, nous 
essayâmes de remettre en circulation le vocabulaire de 
Montaigne. La critique toute entière nous accusa de 
forger des néologismes Vous m'opposerez que Vol- 
taire faisait un choix, et que ce choix plaisait. Oui 
pour ses lecteurs; non pour les miens. Je ne réprouve 
pas le choix. Mais je réclame le droit de ne pas le 
faire' 2 . » 

La langue est comme ce morceau de marbre dont le 
sculpteur se demande avant d'y mettre le ciseau : 

1. Ces lignes ne sont pas soulignées dans le texte. 

2. Revue latine, 25 octobre 1905, p. 578, 579. 



LA GRAMMAIRE FRANÇAISE AU XX e SIÈCLE 297 

_, Seia-MI dieu, table ou cuvette? 

Sa beauté réside moins en elle-même que clans le talent 
de. celui qui la manie. Si nous n'avions du XVII e siè- 
cle que .les écrivains médiocres, qui ont employé la 
même langue que les plus grands mais avec moins 
d'art ou de force de pensée, nous ne serions pas tentés 
de prendre leur langue comme « type du meilleur 
l'mnçais ». C'est d'ailleurs ce que reconnaît M. Faguet 
dans l'article que nous avons cité lorsqu'il dit que l'on 
apprent sa langue par la lecture de ceus qui l'ont bien 
parlée. Mais on ne peut classer à ce point de vue les 
écrivains que si l'on a un idéal, des préférences en 
matière de langue : ceus qui écrivent bien ce sont ceus 
qui se conforment à nos préférences. Pour la langue, 
comme pour l'orthographe « le bon usage, c'est celui, 
où l'on est'. )) En outre, comment affirmer qu'une 
expression que l'on critique n'est pas française, si l'on 
n'a pas lu tous les textes de la période prise comme 
modèle ? On s'expose à bien des surprises : l'expres- 
sion « tuer le ver » par exemple, qui signifie prendre 
un verre de vin le matin à jeun paraît toute moderne 
et faubourienne ; elle est dans le Journal d'un Bour- 
(jeoi&de Paris avec une anecdote bizarre qui prêtent 
en. expliquer l'origine. Tant que l'on n'a pas établi 
objectivement un type de la langue française, dire 
« c&ji n'est pas français, » revient à dire : « ce n'est 
pas le français que je connais, ce n'est pas le français 
que j'aime. » Et c'est bien ainsi que s'exprime M. Bréal : 
a le n'aime pas non plus cette expression. » L'ensei- 
gnement du français ainsi conçu s'appuie donc unique- 
ment sur les préférences, et, le cas échéant, sur les 
ignorances du maître chargé de le donner. 

1. E. Faguet, Simplification simple de l'orthographe, p. 13. 

REVUE DE PHILOLOGIE, XIX 20 



298 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

Le moyen âge avait pourtant un moyen de recon- 
naître la bonne langue française : c'était le lieu d'ori- 
gine de l'écrivain. Nombre de trouvères s'excusent de 
ne pas parler purement sur ce qu'ils ne sont pas nés 
en France. Il me semble avoir lu quelque part que 
M. Anatole France répondit à quelqu'un qui le consul- 
tait sur des scrupules de langue en demandant à son 
interlocuteur où il était né; quand il le sut, il dit : 
« Employez sans crainte cette expression ; votre dia- 
lecte est bon; vous êtes Français de France. » Ce qui 
veut dire : « Vous avez été élevé dans un milieu où 
vous avez appris le pur français, et l'expression que 
vous employez, même nouvelle, vous l'avez formée par 
analogie avec les bonnes expressions ausquelles vous 
êtes accoutumé. » Seulement il est difficile de déter- 
miner sur tous les points pour le moyen âge le dialecte 
francien, pur de tout mélange, et il est plus difficile 
encore, sinon impossible, de dire ce qui le représente 
de nos jours. Nous sommes ainsi amenés à conclure 
que selon la boutade de M. Faguet, de nos jours tout 
est français. Plus exactement, les philologues des siè- 
cles prochains pourront déterminer ce qui était fran- 
çais à notre époque, en classant tout ce qui a été tenté 
et ce qui a duré, de même que nous commençons à 
savoir ce qu'était le français écrit au XVII e et au 
XVIII e siècle; mais cela ne nous fournit aucun argu- 
ment objectif pour affirmer que telle expression ou 
telle tournure n'est pas française aujourd'hui. 

Ces considérations n'ont d'ailleurs aucune impor- 
tance pratique et pédagogique. Les maîtres qui ensei- 
gnent le français aus jeunes générations, prennent 
comme modèles les auteurs qu'ils ont étudiés eus- 
inêmes, qu'ils aiment et qu'ils admirent, c s du 



LA GRAMMAIRE FRANÇAISE AU XX e SIÈCLE 299 

XVII e et du XVIII e siècle auprès desquels commen- 
cent à recevoir droit de cité quelques écrivains du 
XIX e siècle Le corps enseignant exerce ainsi sur la 
langue, d'une façon plus subjective que scientifique, 
l'action conservatrice que souhaitent M. Bréal et 
M. Faguet. Si elle n'empêche pas la langue de se 
modifier rapidement, c'est que d'autres influences 
agissent, qu'il est impossible de concevoir toutes : si 
elle peut en limiter l'action, il ne lui est pas possible 
de les supprimer . 

H. Y von. 



COMPTES RENDUS 



Uimpctrfait du subjonctif et ses concurrents (/uns les 
hypothétique* normales* en français. Esquisse de syntaxe 
historique par Dr. Alb. Sechehaye. (Rornanisehe For- 
schungen, XIX, 2, p. 321-406.) 

Nous sommes gênés pour dire tout le bien que nous pen- 
sons de ce travail de M. Sechehaye 2 par une raison toute per- 
sonnelle : c'est que nous avons entrepris depuis plusieurs 
années, suivant la même méthode, une étude parallèle à la 
sienne sur le développement du conditionnel en français. Si 
cette étude voit le jour, elle devra beaucoup à celle de 
de M. Sechehaye: nous sommes heureus de le déclarer dès 
maintenant. Nous pensons comme lui que « l'une des tâches 
principales de la syntaxe historique est de discerner les 
éléments syntactiques et de les prendre un à un pour suivre 
ainsi les destinées de chacun, depuis ses origines jusqu'à sa 
mort s'il y a lieu », p. 321. 11 définit fort bien à notre avis le 
but et la méthode de la syntaxe historique : « Il ne s'agit 
point ici de lois mathématiques, amenant fatalement un 
résultat calculable d'avance, car l'arbitraire humain est un 
des facteurs essentiels de ces évolutions. Cependant cet 
arbitraire ne marche pas au hasard et au gré d'une fantaisie 
capricieuse. Œuvre d'une collectivité, la langue se soustrait 
moins facilement à un certain déterminisme que si elle était 
la création d'un seul individu. Aussi la science qui mesure à 

1 . L'auteur euteut par là les hypothétiques indépendantes et com- 
plètes, du modèle: « si j'avais un ami, je serais heureus. » 

2. C'est une seconde édition remaniée d'une dissertation publiée 
sous le même titre, Gôttingen, 1902. 



COMPTES RENDUS 301 

peu près la force des influences en lutte, et qui dit quelles 
sont celles qui, étant suivies, fourniront à la langue des 
moyens d'exprimer la pensée plus simplement, plus claire- 
ment et plus complètement, apportera-t elle toujours quelque 
lumière pour faire comprendre le pourquoi des évolutions 
syntactiques », p. 382-381 A la même page encore il note 
justement le rôle de l'habitude et l'influence qu'elle confère 
à certaines formes privilégiées sur toutes les formes analo- 
gues. M. Sechehaye a entrepris d'étudier l'imparfait du 
subjonctif employé dans les propositions hypothétiques pour 
servir d'illustration à un ouvrage théorique qui traite des lois 
des évolutions syntactiques et de la méthode à suivre poul- 
ies bien étudier. Le fragment que nous connaissons montre 
qu'il a la sûreté de méthode, et d'observation minutieuse, en 
même temps que l'ampleur et l'originalité de pensée néces- 
saires pour mener à bien cet ouvrage considérable. 

Il y a peu de questions de grammaire française plus com- 
plexes que celle qu'il étudie, où se montre mieus l'insuf- 
fisance des termes grammaticaus pour exprimer toutes les 
nuances de la langue; les distinctions qui semblent les plus 
nettement établies entre temps et modes sont ici confondues, et 
il faut une grande rigueur logique pour se mouvoir avec 
sécurité sur ce terrain. Pour apporter un peu de clarté, 
M. Sechehaye propose deus termes nouveaus : il intercale 
entre le présent et le futur un présent-futur: il est, en effet, 
souvent difficile de distinguer si une proposition hypothétique 
se rapporte au présent ou au futur, surtout quand elle 
exprime un rapport logique qui, vrai au moment où l'on 
parle, peut l'être également pour l'avenir. Il propose ensuite 
un nom spécial pour désigner le mode logique formé par 
l'imparfait du subjonctif et ses concurrents, mode que ne 
peut rendre le mot conditionnel qui ne désigne, d'ailleurs 
mal, qu'un des concurrents. Le mot dejîctionnel que propose 
M . Sechehaye ne nous semble pas heureusement choisi : 
d'abord il est entièrement nouveau et le substantif sur lequel 
il est formé n'est pas employé en grammaire ; ensuite et sur- 



302 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

tout il ne nous paraît pas s'appliquer également bien aus 
différents cas du mode pourlequel il a été créé. En effet M. Se- 
chehaye distingue trois cas du fictionnel : 

1° Hypothèse possible, cas a, potentiel ; 

2° Hypothèse impossible, cas c, irréel proprement dit; 

3° Si celui qui parle n'a en vue que la relation de cause à 
effet qui existe entre la supposition et sa conséquence fictive, 
c'est le cas b. 

Il nous semble que seul ce dernier cas mérite le nom de 
fictionnel. 

M. Sechehaye donne une excellente bibliographie de la 
question ; ce qu'on ne saurait trop louer aussi c'est le soin 
avec lequel le mode et la forme grammaticale sont toujours 
distingués du mode logique exprimé. On peut s'étonner 
après cela d'une affirmation comme la suivante : « Ni le 
latin classique, ni le vieus français n'expriment le potentiel 
puisque les éléments de syntaxe qui sont généralement 
attribués au potentiel expriment assez souvent des faits 
irréels », p. 324-5. Autant dire que le latin et le français 
n'expriment pas le présent parce que la forme attribuée au 
présent exprime assez souvent des faits passés (présent his- 
torique). Il y a là au moins une exagération dans les termes. 

Il nous semble encore qu'il serait d'une bonne méthode de 
distinguer plus nettement, en ce qui concerne l'expression du 
mode logique, les propositions principales et les subor- 
données dans les phrases hypothétiques. D'abord, en fait, le 
conditionnel n'est le concurrent de l'imparfait du subjonctif 
que dans les propositions principales ; ensuite, les influences 
qui sont en jeu dans les deus cas ne sont pas les mêmes. 
Tandis que le remplacement du subjonctif présent ou impar- 
fait par le conditionnel dans la principale hypothétique est 
un problème de latin vulgaire (car la question est sinon 
réglée dans tous ses détails, du moins tranchée en faveur du 
conditionnel dès nos plus anciens textes), l'expression du 
mode dans la subordonnée, et la tendance à le marquer non 



COMPTES RENDUS 303 

par la forme du verbe, mais par la conjonction particulière 
employée, et par suite à ne l'exprimer que dans la principale 
remonte aus origines du latin 1 . M. Sechehaye constate cette 
tendance, p. 369; il indique la nécessité d'examiner à part 
les phrases où la subordonnée est à l'imparfait du subjonctif, 
la principale étant au conditionnel, et il n'admet pas qu'un 
tel exemple prouve l'emploi de l'imparfait du subjonctif pour 
exprimer le potentiel, p. 354. Cependant quand il dit que le 
présent du subjonctif sert en ancien français à l'expression 
du fictionnel, il ne donne que des exemples de propositions 
subordonnées. 

Après ces remarques générales nous n'avons rien à ajouter 
sur les chapitres où M. Sechehaye étudie les deus premiers 
concurrents de l'imparfait du subjonctif, l'indicatif, qu'il 
appelé mode logique objectif et le présent du subjonctif. Le 
chapitre qu'il consacre au conditionnel est plus important. 
Nous pensons comme lui que dès l'ancien français, l'impar- 
fait du subjonctif est consacré à l'expression de l'irréel, et 
non pas du potentiel présent-futur : la critique qu'il fait des 
exemples invoqués pour prouver le contraire, et la statis- 
tique qu'il dresse lui-même sur cette question sont remar- 
quablement judicieuses et prudentes. Nous sommes encore 
d'accord avec lui sur l'origine de la valeur modale du con- 
ditionnel : elle vient directement du latin et la valeur tempo- 
relle d'imparfait du futur, qui est aussi étymologique, a bien 
pu renforcer cette valeur modale mais ne l'a pas créée comme 
certains l'ont soutenu 2 . Les exemples de conditionnel à 
valeur modale déjà fréquents dans les plus anciens textes ne 
permettent pas de penser le contraire. 

M. Sechehaye reconnaît qu'il est impossible d'expliquer 
avec précision, faute de documents sur la langue populaire 
antérieure au XI e siècle, comment le conditionnel qui, par son 
origine, a une valeurde passé et par suite d'irréel proprement 

1. Cf. Bréal. Essai de sémantique, 2 e éd., p. 225. 

2. Notamment Ch. Thurot, Reoue critique, oct. 1875, p. 244. 



304 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

dit, en est venu à exprimer le potentiel et le fictionnel au 
présent-futur. Il suppose une influence de la forme du futur- 
grammatical si étroitement apparentée à celle du condition- 
nel: habeo dicere a eu certainement une valeur modale en 
même temps qu'une valeur temporelle'; mais quand la locu- 
tion habeo dicere a remplacé dicam, elle a perdu cette valeur 
modale que l'on a reportée sur la forme voisine habebam 
dicere. Un tel passage de sens nous paraît très possible, 
mais nous croyons que M. Sechehaye exagère lorsqu'il 
affirme que dans les locutions formées par un infinitif avec 
posse, debere, etc., à l'imparfait, à l'idée de nécessité s'ajoute 
l'idée que cette nécessité n'a pas été suivie d'effet, que par 
suite ces locutions expriment l'irréel. C'est un des sens 
possibles, ce n'est pas le seul possible. Ou peut penser, en 
particulier, que habebam dicere, n'avait pas le même sens 
que debebatn dicere, le sens propre de l'auxiliaire influant 
sur celui de la locution : tandis que la dernière exprime la 
nécessité, la première pouvait exprimer la possibilité. En 
fait, M. Sechehaye constate que les premiers exemples de 
conditionnel relevés sont des potentiels du passé, p. 341,345. 
Il y aurait donc à expliquer moins un changement de 
mode qu'un changement de temps, pour lequel on pourrait 
songer à l'influence de l'imparfait du futur dans des phrases 
comme : il a dit qu'il viendrait demain, s'il pouvait. 

Il est peut-être exagéré aussi dédire que le conditionnel 
ne s'est employé d'abord que dans les phrases hypothé- 
tiques incomplètes : sans doute c'est l'usage que l'on constate 
dans les plus anciens textes, mais ces textes sont bien peu 
de chose par rapport à l'ensemble de la langue. 

Nous nous retrouvons d'accord avec M. Sechehaye, lors- 
qu'il indique les analogies qui ont amené l'emploi de l'im- 

1. M. Sechehaye dit, p. 3l\ que la valeur modale a précédé la 
valeur temporelle, qui n'eu est que dérivée; c'est vrai si l'on songe 
au sens de tutur qu'a pris habeo dicere; mais des l'origine, de la 
locution habeo conservait sa valeur de présent, tandis que l'ensemble 
de la locution avait un sens modal particulier. 



COMPTES RENDUS 305 

parfait de l'indicatif dans la subordonnée commençant par si, 
lorsque le verbe de la principale est au futur ; c'est l'usage 
de tout le français. A la phrase: si. j'ai, un ami, je serai 
heureus, correspont : si j'avais un ami, je serais heureus, 
lorsque la principale passe au fictionnel. La raison qui 
a fait disparaître le futur, a empêché l'introduction du 
conditionnel dans la subordonnée, ou du moins a contribué à 
l'empêcher. On voit comme M. Sechehaye reste fidèle à la 
méthode dont il a exprimé les principes p. 384, et dont nous 
l'avons félicité plus haut. 11 marque encore un sentiment 
bien juste des liens étroits qui réunissent les différentes 
parties de la langue, et par suite les différents problèmes de 
syntaxe historique, lorsqu'il dit que l'emploi du plus-que 
parfait du subjonctif en concurrence avec l'imparfait ne peut 
se bien comprendre sans une étude des formes verbales qui 
expriment en français l'action accomplie. 

Il termine en étudiant avec le même soin la disparition 
du plus-que-parfait du subjonctif exprimant l'irréel passé 
devant le conditionnel composé et l'imparfait de l'indicatif. 
Cela tient doublement à son sujet, puisque l'imparfait du 
subjonctif subsiste encore, comme auxiliaire, dans la forme 
composée, et que d'ailleurs cette forme en contribuant à 
enlever à l'imparfait l'expression de l'irréel passé, a par là 
préparé sa propre disparition qui, pour avoir été plus tar- 
dive, n'a pas été moins complète. 

H. Y von. 



Max Niedermann- — Contributions à la critique et à 
l' explication des gloses latines, dans le Recueil des travaux 
publiés par la Faculté des lettres de Neuchàtel, fasc. 1. 
Paris et Leipzig, 1905 ; in-8° de ix-49 pages. 

On sait de quelle importance sont les gloses pour la con- 
naissance du latin vulgaire ; M. Gœtz en a formé un Corpus, 
en 5 volumes, dont le dernier a paru en 1894. Il y a joint 



306 REYI 1. DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

depuis un Thésaurus g lossarum emendatarum,dont la publi- 
cation n'est pas encore achevée. Malgré les efforts du savant 
éditeur, un grand nombre de ces gloses sont obscures et bien 
des mots restent douteus. « Proposer quelques corrections au 
texte des gloses latines et examiner à la lumière des données 
de la science linguistique certaines formes curieuses. . . ». tel 
est l'objet du travail de M. Niedermann. Il échappe en partie 
à notre compétence ; nous nous contenterons d'y relever ce 
qui intéresse directement, la philologie romane. M. X. met 
hors de contestation l'existence en latin vulgaire de nappa 
(pour mappa) et de nespula, nespila (pour m,espilum) ; à côté 
de neptin. d'où dérive le fr. nièce, on trouve encore dans les 
gloses nepta, nepota, nepntia qui expliquent les autres formes 
romanes. On avait déjà essayé de tirer le fr.-prov. nible 
(milan) de milvulum (Rom., XXIX. 135): M. Xiedermann 
reprent cette explication en s'appuyant sur les formes nilbus 
et nihu/us, attestées par les gloses. Le rapport du fr. oléandre 
au lat. rhododendrum devient clair, grâce aus formes 
rodandrum, rorandrum, lorandrum : oléandre a dû sortir 
de lorandum devenu *oleandrum sous l'influence de olere. 
Parmi les formes citées par M. N., il faut encore noter 
cira la pour rirada. sansugia pour sanguisugia. Pumella 
pour prune/la soulève une question intéressante; il est à 
rapprocher des formes dérivées de *pruma pour pruna, 
si fréquentes au sud-est du domaine gallo-roman. M. Meyer- 
Lùbke attribue à cette m une origine germanique ; M. N. 
l'approuve, surtout parce que les représentants de *pruma 
appartiennent exclusivement à la Suisse romande et aus 
régions limitrophes. En réalité, le domaine de *pruma 
est plutôt français que suisse ; je devrais dire les do- 
maines, car il y en a au moins deus, complètement sé- 
parés l'un de l'autre. L'enquête ouverte par la Revue sur 
les patois de la région lyonnaise, me permet d'en indiquer 
approximativement les limites : le premier comprent les 
parties de la Suisse, du Doubs. du Jura et de l'Ain, men- 
tionnées par M. N.; : pruma est seul connu dans la Haute- 



COMPTES RENDUS 307 

Savoie; il domine dans la Savoie 1 , et aussi au nord de 
l'Isère, dans les arrondissements de la Tour-du-Pin, de 
Vienne et de Saint-Marcellin : seuls les cantons de Bour- 
goin, de Saint-Jean-de-Bournay et de la Tour-du-Pin ont 
conservé prima. L'autre domaine est formé par les arron- 
dissements d'Embrun en partie) et de Gap dans les Hautes- 
Alpes, par les arrondissements de Privas et de Lar- 
gentière dans l'Ardèche, et par une étroite bande de terrain 
qui s'étent des Hautes- Alpes à l'Ardèche, à travers la Drôme, 
sur les confins des arrondissements de Montélimar, de Die 
et de Nyons 8 . Ces deus domaines, aujourd'hui séparés, sont- 
ils les débris d'un domaine plus vaste? ou ont-ils toujours été 
absolument indépendants l'un de l'autre, dans le passé 
comme dans le présent ? L'origine germanique de m est-elle 
aussi probable pour les formes du second que pour celles du 
premier ? C'est au moins douteus. 

La dissimilation joue un grand rôle dans la formation du 
lexique populaire : nappa, nëspilus, nilbus lui doivent leur n; 
elle explique encore Agustus pour Augustus et les cas sem- 
blables, ausquels M. N. ajoute par un raisonnement fort 
ingénieus un eruginosus, qui serait sorti de auruginosus 
par l'intermédiaire de *aruginosus. Parmi les autres traits 
du latin vulgaire que mentionne M. N., je citerai encore 
la tendance à substituer dans la formation du genre, le type 
equus-equa aus types socer-socrus et nepos-neptis, dont les 
désinences ne marquent pas assez clairement le genre; la 
simplification des consonnes doubles ; enfin, la substitution 
de f à p, qui d'après M. N. serait, non pas purement gra- 
phique, mais phonétique, et qu'il considère comme « une 
évolution ultérieure de l'aspiration hellénisante des occlu- 
sives sourdes » (p. 7, note 2); d'après cela, on peut se 



1. Nos correspondants ne nous signalent des représentants de 
pruna qu'à Lanslebourg, à la Rochette et aus Éehelles. c'est-à-dire 
sur les frontières même du département, au sud et à l'ouest. 

2. Les formes de Vaucluse, citées par Rolland, font sans doute 
partie du même domaine. 



."{OS REVUE DE PHILOLOGIE FRAXÇAISK 

demander s'il ne faut pas admettre l'existence en latin virl- 
gaire d'un mesfilum, qui serait sorti de mespilum [ié«riXov) 
comme col/us de xoXtox;, pour expliquer le fr. nèfle; 
M. N. retrouvera i-il un jour ce mesjilum dans quelque 
glose? 

( )n voit par cette brève analyse quel est l'intérêt du travail 
de M. N.; il est à souhaiter que les recherches de ce genre 
se multiplient : notre connaissance du latin vulgaire y 

L. VlGNON. 



.1. Gilliéron et .1 . Mongin. - Etude de Géographie lin- 
guistique- scier dans la Gaule romane du sud et de l'est, 
1 vol.de 30 p. in-1". avec 5 caries en couleur. Paris 11. 
Champion), 1905. 

Scier se dit serrare en latin ; secare signitie couper, mais 
au moment où il arrive sur le territoire gallo-roman, il pert 
ou a déjà perdu ce sens général et indéterminé : secare, c'est 
seulement couper l'herbe ou les céréales avec la faucille 
dentelée. Au nord el à l'ouest, où serrarene semble pas 
avoir pénétré, secare passe s;ms difficulté au sens de scier, 
grâee a l'identité d'image qui lie la faucille dentelée à la scie. 
Au sud et à l'est la présence de serran' empêche le sens de 
secare de s'étendre; mais l'existence même de serrare, sans 
cesse exposé à se confondre avec son quasi • homonyme serarc 
(fermer), est bien précaire; il disparaît et cède la place à 
d'autres mots : ici, c'est secare, dont rien n'entrave plus 
l'évolution sémantique, qui pourtant ne se substitue à serrare 
qu'en se combinant avec la particule re, qui semble indiquer 
le mouvement de va-et-vient de la scie : de là reséco-reseeare 
(resega) ou réseco-resecare (résa, rasa)'. Au sud-ouest, 
reséco pert re et revient, par un curieus détour, à seco. 
Ailleurs, à la place de la faucille dentelée s introduit la 

1. M. G. écrit resecàre el résecare, ce qui n'est pas clair. 



COMPTES RENDUS H09 

faucille lisse : l'instrument nouveau, sans rapport avec la 
scie, s'empare de secare, qui, en prenant le sens de faucher 
avec la faucille lisse i pert toute aptitude à suppléer serrare 
défaillant ; un dérivé de nectar (le faucheur) sectare hérite 
de §on sens primitif, et c'est lui qui se substitue à serrare, 
parfois même à resecare (scier). Les patois du sud et de l'est 
se partagent actuellement entre serro, qui n'a pas totalement 
disparu, secto, réseco, reséco et [re]séco. 

Telle est, trop brièvement résumée, l'histoire de scier au 
sud et à l'est du domaine gallo-roman, que MM. Gilliéron et 
Monin viennent de retracer, en s'appuyant exclusivement 
sur des données géographiques fournies par V Atlas encore 
en cours de publication. On ne saurait ici entrer dans le 
détail des arguments et des preuves que M. G. apporte à 
l'appui de sa thèse. Il suffira de dire qu'ils se suivent et s'en- 
chaînent avec une rigueur quasi-mathématique, qu'on n'est 
pas habitué à rencontrer au même degré dans les travaus de 
ce genre. Et c'est là sans doute « un puissant indice de vérité » ; 
pourtant tous les maillons de la chaîne ne paraissent pas 
également solides et résistants. M. G. part de l'hypothèse que 
serrare aurait couvert jadis la moitié de la Gaule romane, au 
sud d'une ligne idéale qui irait de la Gironde aus Vosges. 
C'est possible; mais la « Géographie linguistique », aban- 
donnée à ses seules resources, est-elle capable de rendre 
l'hypothèse assez plausible pour entraîner la conviction ? 
Serrare n'occupe plus aujourd'hui que cinq aires de grandeur 
inégale, nettement séparées les unes des autres; M. G. en 
conclut qu' « antérieurement à la diversité actuelle, la région 
présentait une aire cohérente et homogène de serrare », que 
« les cinq territoires disjoints n'en formaient qu'un » ; et, à 
l'en croire, on, ne peut se soustraire à cette conclusion, « à 
moins d'admettre que les mots latins sont arrivés dans la 
Gaule pêle-mêle, à deus, trois et quatre pour désigner la 
même action et que les différentes régions, dans un domaine 
par ailleurs si restreint de la Romania, se sont distribué ces 
mots au hasard (hypothèse absurde) » (p. 5). Or nous ne 



310 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

savons rien ou si peu que rien sur la façon dont le latin >'est 
implanté et propagé dans la Gaule. Sur ce point, comme sur 
beaucoup d'autres, nous en sommes réduits aus conjectures : 
et l'on peut en l'aire plus d'une sans choquer la vraisemblance. 
Il n'y aurait rien d'absurde à admettre que les groupes de 
Romains, colons ou soldats, qui s'installèrent sur le sol de la 
Gaule, n'employaient pas tous le même mot pour désigner 
la même opération : peut-être serrare était il inconnu à 
quelques-uns, à la plupart même, qui avaient déjà fait passer 
secare, resecare ou *sectare au sens de scier; rien n'empêche 
de supposer que les groupes, restés fidèles au serrare clas- 
sique, se soient fixés sur des points différents du terriloira 
gaulois. La dispersion actuelle des aires de serrare ne 
prouve pas qu'à l'origine serrare fût seul connu sur toute 
l'étendue de la Gaule méridionale. On peut démontrer, il est 
vrai, que les aires de serrare sont aujourd'hui moins étendues 
qu'elles ne l'étaient autrefois : des mots de la même famille 
que serrare, qui désignent la scie ou la sciure, vivent encore 
là où serrare a disparu; « on assiste, dit fort joliment M. G., 
au spectacle d'une nappe d'eau qui se ramasse dans des 
limites de plus en plus étroites, mais laisse çà et là autour 
d'elle comme une frange humide et les traces visibles de sa 
retraite. » Mais ces traces ne se rencontrent que dans le voi- 
sinage immédiat de serrare; on ne saurait donc en conclure 
que resecare et sectare soient des nouveau-venus sur toute 
l'étendue de leur domaine actuel, ni que serrare ait jamais 
régné en maître absolu et unique de l'Océan aus Alpes. 

La toponymie pourrait peut-être fournir la preuve déci- 
sive ; M. G. n'a pas manqué de feuilleter le Dictionnaire des 
Postes, mais il l'a fait comme à regret et non sans manifester 
quelque défiance à son endroit. Plus de 200 noms de lieus se 
rattachent, au sud, à la famille serra-serrare ; nous aime- 
rions à savoir comment ils se répartissent : sont-ils confinés 
sur le territoire de serrare et dans les régions limitrophes? 
Sont-ils au contraire disséminés un peu partout, aussi bien 
sur les domaines de resecare et de sectare que sur ceus de 



COMPTES RENDIS 311 

secare ? Au reste, les Serre, Serrât, Serret, La Serre du midi 
remontent-ils tous à serra ? La « suspicion légitime » que l'on 
fait peser sur ceus du nord, ne risque-t elle pas de retomber 
sur une partie de ceus du sud? En omettant — volontaire- 
ment, semble-t-il, — de poser ces questions pour essayer d'y 
répondre, M. G. s'est condamné à laisser flotter quelque 
doute sur les prémisses même de son raisonnement. 

Admettons pourtant qu'à une époque antéromane, serrare 
(scier) fût général au sud de la Gaule; dans la même région 
secare s'employait au sens découper avec la faucille dentelée; 
puis serrare faiblit et disparaît; mais, pour le remplacer, si 
secare subsiste, qu'a-t-on besoin de créer un resecare t 
M. G. a prévu l'objection; il y répond en s'appuyant sur « le 
rôle inhibitif » qu'aurait joué serrare, en « bloquant » secare 
dans le sens unique de couper avec la faucille dentelée. Mais 
c'est là une simple métaphore; du jour où serrare disparaît, 
secare est débloqué, et rien ne devrait l'empêcher de passer, 
comme au nord, au sens de scier, « l'image restant constam- 
ment la même ». Mais si l'on songe que resecare n'est pas 
un mot hypothétique, qu'il a en latin le même sens que 
secare, on peut supposer que, pendant que secare pénétrait 
dans une partie de la Gaule, c'était resecare qui s'introdui- 
sait dans l'autre; ou bien les deus mots ont été apportés dans 
la même région, mais sans faire double emploi, l'un étant 
lié à l'usage de la faucille lisse, l'autre à celui de la faucille 
dentelée. Si sur une partie de son domaine, serrare a été 
remplacé par resecare et non par secare, c'est que ce 
dernier y était inconnu, ou que resecare, qui seul impliquait 
l'emploi de la lame dentelée, était seul capable de passer au 
sens de scier. 

On voit quelle est l'importance du rôle que jouent dans le 
système de M. Gilliéron la faucille dentelée : « C'est l'objet 
réel d'où partent les impulsions linguistiques dont la trace 
se prolonge et se perpétue, même quand l'objet réel a dis- 
paru. C'est par elle que s'explique le procès du Nord et de 
l'Ouest; c'est par elle, par son conflit avec la faucille lisse et 



312 



REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 



^râce à la chronologie, que s'expliquent tous les procès de 
l'aire serrare à partir du conflit entre les deus 8er(r)are, » 
L'hypothèse est ingénieuse; pour savoir ce qu'elle vaut, il 
Faudrait pouvoir suivre à travers les temps et les lieus les 
variations de l'usage rural, afin d'appuyer l'histoire des mots 
sur l'histoire des choses. 

L'histoire de scier, si habilement reconstituée, ne sert qu'à 
illustrer la méthode nouvelle, préconisée par M. Gilliéron : 
l'examen raisonné des cartes prouve que dans telle région 
le xectare actuel a été précédé d'un resecare, qui lui-même 
avait succédé à un serrare disparu. Il y a donc une Géo- 
graphie, ou mieux une Géologie linguistique, qui peut 
retrouver sous les mots de nos patois des mots plus anciens, 
qui se sont perdus là, tandis qu'ils se conservaient ailleurs. 
La phonétique ne creuse pas si profondément dans le sous- 
sol linguistique ; elle se borne le plus souvent à séparer dans 
le lexique les mots héréditaires et les mots d'emprunt; mais 
que ces derniers, mots exotiques, viennent à s'acclimater si 
parfaitement qu'ils prennent l'aspect de mots indigènes ! et 
voilà la phonétique en défaut, exposée à prendre des intrus 
pour de fidèles représentants de la tradition latine. Seule, la 
géographie linguistique peut la mettre en garde contre ce 
genre d'erreurs. M. G. n'a pas inventé la géographie linguis- 
tique ; mais personne avant lui n'avait montré avec autant 
de force et d'éclat quelle en est l'importance et quel rôle elle 
doit jouer dans l'étude des patois à côté de la phonétique, 
dont elle est l'auxiliaire indispensable. Espérons que cette 
dernière ne sera pas ingrate et qu'elle rendra à la géographie 
linguistique le service de la mettre en garde contre l'abus des 
hypothèses et des raisonnements a priori. 

L. Vignon. 



LIVRES ET ARTICLES SIGNALÉS 



Tous les ouvrages adressés à la Direction de la «Revue» 
sont mentionnés. Ceus qui sont envoyés en double exem- 
plaire font l'objet d'un compte rendu. 



Ernest Lavisse. — Histoire de France, tome VI (Paris, 
Hachette, 1904 et 1905). — Nous continuons à suivre avec 
le plus vif intérêt la publication de l'Histoire de France 
d'Ernest Lavisse. Le tome VI est l'œuvre de M. Jean H. 
Mariéjol. Au point de vue de l'histoire littéraire, nous avons 
déjà fait remarquer (tome XVIII, p. 77), que M. Lemonnier 
avait poussé son étude jusqu'à Henri IV, sans crainte d'em- 
piéter sur les droits de M. Mariéjol, qui d'ailleurs n'en a pas 
moins écrit un chapitre important sur « les arts et les lettres 
sous Henri IV et Louis XIII ». Il tire le meilleur parti, 
non sans y ajouter sa note personnelle, des études les plus 
considérables et les plus récentes dont cette période de notre 
littérature a été l'objet. On nous saura gré de reproduire son 
appréciation d'Henri IV écrivain. Après avoir constaté que 
« les secrétaires à la main pensaient, sentaient, rédigeaient 
pour le maître », il ajoute: « Cependant il est possible de se faire 
une idée d' Henri IV écrivain. Ses lettres sont en général courtes, 
alertes et nerveuses, aiguisées de malice, animées de bonne 
humeur et sentant parfois son gascon. La flatterie est délicate ; 
la menace, froidement incisive. Les billets doux, d'une senti- 
mentalité banale et monotone, et qui ne varie guère que du 
baisement des mains au baisement des pieds de l'idole, sont 
parfois bien gaillards. Mais, libertines ou non, ces lettres 
personnelles ont une allure si française, tant de charme et 
d'esprit, que, plus encore que la correspondance de Mar- 

I1RVUE DE PHILOLOGIE, XIX 21 



314 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

guérite de Navarre, elles annoncent l'apparition d'un genre 
littéraire nouveau. » On ne saurait mieus dire. 

Œuvres de saint François de Sales, tomes XI, XII et 
XIII (Paris et Lyon, Emmanuel Vitte, 1900-1902-1904). — 
Ces trois volumes de la grande édition des œuvres de 
saint François de Sales sont consacrés à sa corres- 
pondance jusqu'en 1608. La publication en a été commencée 
par Dom Mackey et elle est continuée avec compétence par 
le P. Navatel. Les deus éditeurs ont utilisé des pièces 
inédites et des lettres nombreuses recueillies par les reli- 
gieuses de la Visitation d'Annecy. Chaque volume contient 
en appendice : 1° des lettres adressées à saint François par 
quelques correspondants, 2° une table de concordance avec 
les éditions antérieures, 3° un glossaire des locutions et des 
mots surannés. Le premier volume va jusqu'à Tannée 1598 ; 
le second, de 1599 à 1604 ; le troisième de 1605 à 1608. Les 
glossaires, dont l'examen entrerait tout particulièrement 
dans le cadre de cette Revue sont fort peu développés, étant 
conçus uniquement au point de vue de la commodité de la 
lecture, et nous sommes invités, en nous en servant, à nous 
souvenir « de la pensée d'ordre tout pratique qui les a ins- 
pirés. » Mais nous prenons acte de la promesse que nous 
t'ait le P. Navatel, de terminer la publication par un Lexique 
de saint François de Sales, « dressé en toute rigueur scien- 
tifique ». La langue et le style de l'écrivain savoureus que 
fut saint François méritent en effet d'être étudiés avec le plus 
grand soin ; mais il y avait, avant tout, à établir une bonne 
édition des textes, aussi complète que possible, et il faut 
remercier la librairie Emmanuel Vitte de nous la donner. 

Kr. Nyrop. — Grammaire historique de la langue fran- 
çaise, tome I, 2 e édition (Copenhague, Nordisk Forlag, 
1904). — Dans cette nouvelle édition, M. Nyrop a complété les 
renseignements sur l'histoire extérieure delà langue française 
et sur ses rapports avec les autres langues romanes. Il a 
ajouté passimdes exemples et des détails nouveaus, et refondu 



LIVRES ET ARTICLES SIGNALÉS 315 

les chapitres concernant les voyelles atones et l'agglutination. 
Nous signalerons comme particulièrement importantes les 
additions des paragraphes suivants . § 20 (vocabulaire du 
viens français), § 66 (influence anglaise), § 82 (vocabulaire 
moderne), § 86 bis (étude du français), § 115 (formes à 
rebours), § 116 (phonétique des mots d'emprunt). § 141 (ac- 
centuation des mots d'emprunt). On peut s'étonner que 
M. Nyrop n'ait pas adopté l'explication très simple de 
M. Bourciez pour la difficulté qu'il signale au § 413 (Cf. 
notre Revue, t. XVII, p. 206). Nous n'insisterons pas sur 
nos divergences de vue avec l'auteur au sujet du traitement 
de la pénultième et de la protonique atones et des consonnes 
intervocales qui les suivent (t. XVII, pp. 122, 209, 264 et 
t. XVIII, p. 103). Son ouvrage n'est pas d'ailleurs un livre de 
discussion, mais un livre d'enseignement « clair et pratique », 
déjà fort bon lorsqu'il a paru pour la première fois en 1899, 
et sensiblement amélioré dans cette nouvelle édition. 

Emile Roy. — Le mystère de la Passion en France, du 
XIV e au XVI* siècle (Paris, Champion, vm-123-512 pages 
in-8°). — M. Emile Roy, qui honore cette Revue d'une col- 
laboration malheureusement trop rare, vient de publier un 
beau volume qui représente un effort considérable et qui re- 
nouvelé entièrement une intéressante question d'histoire 
littéraire. Ce volume comprent trois parties : I. Les plus 
anciens mystères de la Passion et les poèmes des jongleurs 
(avec le texte important de la Passion de Semur, 9585 vers) ; 
II. La théologie et le développement des mystères de la 
Passion au XV e siècle; III. Les mystères du Centre et du 
Midi. Comme le dit l'auteur, « l'abondance stérile des mystères 
de la Passion a pu être réduite à un petit nombre de types, 
quidérivent eux-mêmes d'un petit nombre de sources » 
Ajoutons que les conclusions de M. Roy ont été approuvées 
par de bons juges, notamment M. Jeanroy et M. Marius 
Sepet. 

Antoine Thomas. — Nouveaux essais de philologie fran- 



316 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

çaise (Paris, Bouillon, 1905, xn 416 p.). — Nous avons là 
d'importants mémoires et cent une notices étymologiques, 
dont on appréciera la richesse en parcourant les copieus et 
très utiles index qui terminent le volume (index grammatical, 
index lexicographique.indextoponymique).Les mémoires par 
lesquels s'ouvre le volume sont : 1° Coup d' œil sur V histoire 
ex la méthode do la science étymologique, article de haute 
vulgarisation , publié d'abord dans la Reçue des Deux Mondes, 
et reproduit ici avec des retouches ; 2° notes critiques sur la 
toponymie gauloise et gallo-romaine ; 3° le suffixe « aricius » ; 
4° les substantifs en « ier » ; 5° l'évolution phonétique du 
suffi./: eu arius ». 

L- Constans. — Chrestomathie de l'ancien français, nou- 
velle édition, l* e livraison (Paris, Welter, 1906; l r ' livraison 
1 fr., l'ouvrage complet 7 fr. 50). — Cette nouvelle édition 
est publiée dans le même format que le Lexique de Godefroy 
et la Grammaire de Bonnard et Salmon, dont il constitue en 
quelque sorte le supplément. La première livraison contient 
le tableau sommaire de la littérature française au moyen - 
âge. les Serments de Strasbourg, la Séquence de sainte 
Eulalie, et les extraits de la vie de saint Léger, du Pèleri- 
nage de Charlemagne â Jérusalem , delà chanson de Roland 
et de Huon de Bordeaux.Ce livre a déjà mérité deus éditions ; 
la troisième a été, comme le dit l'auteur, « revue avec soin 
et mise au courant des travaux parus depuis quinze ans dans 
la domaine de l'ancien français ». 

Auguste et Georges Doutrf.pont. — Traduction de la 
Grammaire des langues romaines de Meger-Liibke, tome 
IV (Paris, Welter). — Nous avons déjà annoncé ce tome IV, 
qui contient les tables générales, publiées avec la collabora- 
tion de M. Albert Counson. Il faut en souhaiter le prompt 
achèvement, car elles sont indispensables pour se retrouver 
commodément dans un ouvrage de celte nature et de cette 
étendue, où la même particularité peut être envisagée à bien 
des points de vue différents. Les deus premières livraisons 



LIVRES ET ARTICLES SIGNALÉS 317 

contiennent l'index alphabétique jusqu'à l'article profondeur. 
Le renvoi aus paragraphes permet d'utiliser l'index aussi 
bien pour l'édition allemande que pour l'édition française. 

Eugène Ritter. — Les quatre dictionnaires français 
(Genève, Kùndig, 1905, 243 p. extr. du Bulletin de l'Institut 
genevois, tome XXXVI). — Il s'agit des dictionnaires de 
l'Académie, de Littré, de Godefroy, et de Darmesteter, Hatz 
feld et Thomas ; mais le titre donne une idée inexacte du 
livre, dont la plus grande partie est constituée par d'im- 
portantes remarques lexicographiques (Cf. le compte rendu 
de M. Bourciez dans la Revue critique du 2 décembre 1905). 
Relevons, p. 133, article^/m/r, la locution « être d'accord à » 
suivie de l'infinitif, qui d'ailleurs n'a rien que de logique. 
M. Ritter signale à diverses reprises d'amusants cercles 
vicieus comme les définitions de langage et de parole dans le 
Dictionnaire de Darmesteter : langage, expression de la 
pensée par la parole ; parole, expression de la pensée par le 
langage. On trouvera aussi des remarques d'ordre gram- 
matical : par exemple, au mot rapporter, tout un dévelop- 
pement historique sur la place du pronom relatif. 

L. Sudre. — Traduction des Mélanges de Grammaire 
française de T obier (Paris, Picard, 1905, xxi-372 p. in-8°). 
— En traduisant les Mélanges d'Adolf Tobler, M. Sudre 
rent le plus grand service aus études romanes ; il ne se 
limitera pas, nous l'espérons, à la première série, qu'il nous 
donne aujourd'hui. Les études de Tobler sont également 
précieuses et par les solutions qu'elles nous apportent, et par 
celles qu'elles nous aident à chercher, grâce à l'abondance,, à 
l'heureus chois et à l'utile classement des exemples. 

A. Tobler. — Vermischte Beitràge (Académie de Berlin, 
19 octobore 1905). — Les points abordés dans cette com- 
munication sont les suivants : la négation dans l'interrogation 
emphatique (quel ne fut pas son contentement); n'était . . . ; 
l'ellipse de Larticle après comme ; « l'impression que nous 



318 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

causa la première vue Vun de Vautre. » M. Tobler emprunte 
des exemples à un romancier de tout premier ordre, E. Le 
Roy, l'auteur de Jacquou Le croquant, mais il faut prendre 
garde que son style est volontairement imprégné de provin- 
cialisme. 

Le même. — Briefe von Gaston Paria an Friedrich Diez 
(Braunschweig, Westermann, 1905. — Extr. de l'.4re///rde 
Herrig, t. CXV). 

G. Paris. - La littérature française au moyen âge, 
3 e édition (Paris, Hachette, 1905, xxn-344 p. . — L'excel- 
lent manuel de G Paris a été mis au courant des dernières 
publications par les soins pieus de M. Paul Meyer. Cette 
troisième édition ad'ailleurs été préparée d'après un exemplaire 
sur lequel G. Paris lui-même avait fait de nombreuses cor- 
rections et additions. Seules ont été profondément remaniées 
les notes bibliographiques ausquelles l'auteur n'avait pu 
faire encore que quelques additions ou retouches. 

A. Pachalery- — Anthologie des prosateurs et des poètes 
français du XIX e siècle, I. Prosateurs, 1800-1850 (Odessa, 
G. Rousseau, 1905, vu-319 p. in-8°). — Recueil intéressant, 
pour lequel Emile Faguet a écrit une aimable introduction. 

.1. Durandeau. — La métromanie, de Piron (Dijon, Bu 
reaus du Rèceil bourguignon, 1906). — Bonne édition, 
d'après le manuscrit de Dijon, avec introduction, notes, 
portrait du poète, et reproduction d'un paysage dûà la plume 
de Piron. 

D. H. Carnahan. — The prologue in the old french and 
provençal mystery (New-Haven. Tuttle, 1905, 200 p. in-8° . 



TABLE DU TOME XIX 
de la Revue de Philologie française, 1905 



Pages 

Meyer (Paul). 

La simplification orthographique 1, 141 

Yvon (H.) 
L'idée de l'usage en matière de langue et d'or- 
thographe 27 

La grammaire française au XX e siècle 284 

Casse (Emm.) et Chaminade (Eug.). 
Vieilles chansons patoises du Périgord (suite 
et fin) 48, 176, 266 

Baldensperger (F.) 

Notes lexicologiques 63 

Horluc (P.) 

Faire la fête 69 

Epaille, doublet d'épaule 70 

Vignon (L.) 

Les patois de la région lyonnaise : le pronom 
régime de la 3 e personne, le régimedirect neutre 89 

Reinhold(J Henri). 

Quelques remarques sur les sources de Floire et 

Blanceflor ■ 153 

Clédat (L.) 

L'usage orthographique du XVIII e siècle 191 

Le verbe falloir-faillir 199 

Fabia (Ph.) 

Malgoirès, une étymologie toponymique 194 

Bastiu (J.) 

Faillirai et défaille 303 

Philipon (E.) 

Compte en dialecte lyonnais du XIV e siècle. . . 249 



320 TABLE DU TOME XIX 

COMPTES RENDUS 

Gustave Rj/dbery : Monosyllabes en français(G. S.) 205 

Etudes de philologie moderne de Stockolm (H. 

Yvon et L. C) 210 

Albert Counson : Malherbe et ses sources (F. Bal- 

densperger) 216 

Edm. Huguct : Les métaphores dans L'œuvre de 

V. Hugo (C Latreille) 217 

Joël de Li/ris : Le goût en littérature (F. B.) 219 

/. Bastin : Précis de phonétique, 2 e édition (L. 

Vignon) 220 

J. von den Driesch : La place de l'adjectif épithète 

en vieus français (H. Yvon) 223 

Alb. Sechehaye : L'imparfait du subjontif et 
ses concurrents dans les hypothétiques nor- 
males en français (H. Yvon) 300 

Ma.r Niedermann .'Contribution à lacritique et à 

l'explication des gloses latines (L. Vignon). . . 305 

./. Gillièron et J. Mongin : Etude de géographie 
linguistique : « scier » dans la Gaule romane 
du sud et de l'est (L. Vignon) 308 

Comptes rendus sommaires 72, 227, 313 

Chronique. — La pétition contre la réforme de 
l'orthographe. — La réforme de M. Michel 
Bréal. — M. Sully-Prudhomme et M. Emile 
Faguet. — Le rapport de l'Académie française 
sur la réforme de l'orthographe 75, 229 



Le Gérant : V Ve Emile Bouillon. 



ChaloH-sui -Saône. — Imprimerie Française et Orientale E.' BERTRAND. 



\ 



F-L • i*?- & - ^ 



PC 

2701 
R5 
1. 19 



Revue de philologie française 



PLEASE DO NOT REMOVE 
CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET 

UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY 



.UHfluii 

iliiiiiniHiiiifif 



if! iffJHtîfl > ■'ll'lll t I I flflllli (il I 
f!tUlllii!:i!';'>;.;';M):'lhli;illll 

MHUimii iliui ijlliiii i I II lîi I I I 

mim nii(ii)i'.;i!:i:iii:ii:: 'i;i!i;i;:;in 
JWtiHWUHHIIIIIIHlllllllll :iiil!i|i|jï<ll 
MIHiitiiwiiiiiiiliiiiniiniiiiun litiitilli 
tui!Uini;ii;i":.: -.:u:n liliii If 

jlHIlHIHHIHlIIIUIIlllllllllllll I j| ll|m>, 



iiiiiiii 

: ' "<>l:l>lllli!i 

imi>iimiiiiiiii;i 
iiiii'iiijutiiiiiin 



ii ■ .mihii; un 
lIlHIlllUlllllll ■ 
lllllllllllMlllllillllllllllll 



Ilimillllillllllllfl linll. 

.. . 

■ 

Mil 1(1)1(11 lilllil 

■ 



llllillllllllllllllllllllll 

iiiiiiiiinimiiiiiiiiii!! 

Kll.'lllllilljlli 

ii<|iiii)ifi»:iiii:ililii> 
ii :iii)H[i!iiiiiiii 

" ' |! i.iiiiiiiiiiiiiuii i; 

' : 'iiiin|Mi|iilni(irlt 

.■■•■• .■...- nui' 

:, lll l: 

: - . ■ n:i h -, 



llllîlll I, '1111111111:11 . , 



HIIIMlillllMII